Une vie parallèle

Nous sommes le 17 mai 2026 ; je viens de me réveiller. Un léger mal de tête accompagne mon lever : j’ai fait un rêve singulier et très intense la nuit dernière. Il a, semble-t-il, exacerbé ma sensibilité. Il appartient à cette classe de rêves si réalistes que, aussitôt éveillé, on s’empresse anxieusement et irrationnellement de vérifier qu’ils ne sont que d’improbables fantasmes. Ces vives impressions ne se sont malheureusement pas dissipées sous la douche matinale et elles m’ont quasi contraint à faire une recherche en ligne tandis que je prenais mon petit-déjeuner. La haine et les discriminations anti-LGBT ont définitivement disparu en Europe il y a bien longtemps. Les êtres humains sont désormais libres et égaux en dignité et en droits : le genre et l’orientation sexuelle ne font plus l’objet de discriminations et de violence, même indirectes. Les violences qui existent encore, et qui sont teintées de ce que les ancien·nes appelaient l’hétéro-patriarcat, sont exceptionnelles et marginales. À cette lecture, la sérénité me revient peu à peu : ce n’était peut-être qu’un rêve banal, ce genre de rêve qui vous prépare aux problèmes de la journée qui s’annonce, une sorte d’entrainement mental légué par l’évolution biologique. Certaines personnes croient cependant que, lorsqu’on rêve, on visite d’autres mondes ; cette nuit, les sensations me semblaient si nettes et si distinctes qu’elles me donnaient le sentiment d’un trop-plein de réalité et d’une forme d’extra-lucidité. Dans mon rêve, j’avais une vie étrangement similaire à celle que je vis réellement, mais, tel Pythagore, je pouvais aussi me remémorer des souvenirs d’une vie que je n’ai pas vécue — ceux d’un autre moi. Je me souviens avec netteté y lire le rapport annuel d’une association « SOS Homophobie » faisant le bilan des atteintes anti-LGBT durant l’année 2025. J’étais tellement persuadé à mon réveil de la réalité de cette vie parallèle que j’avoue avoir tenté de trouver la page de cette association en tapant :

https://www.sos-homophobie.org

dans un moteur de recherche. Quel soulagement de ne rien trouver à cette adresse ! Je dois faire un effort de mémoire particulièrement vif pour me souvenir de ma lecture, comme si ce monde s’éloignait à mesure que la journée avance et qu’il était entouré de brumes et de ténèbres de plus en plus impénétrables.

[Un entretien d’embauche un peu trop vernis]

« Nous avions compris dès la première lecture de votre CV que vous étiez gay. » [La recruteuse] poursuit en expliquant que l’orientation sexuelle de Noah n’a pas posé de problème, puisqu’il a été reçu à un entretien d’embauche alors qu’elle avait « deviné » son orientation sexuelle. La personne ajoute que c’est son apparence physique et sa manière de se présenter en entretien qui ont porté préjudice à Noah, notamment le port du vernis. L’interlocutrice nie le caractère discriminatoire et homophobe de ses propos, mais ajoute : « Quelqu’un qui ne nous reviendrait pas sur cet aspect-là [physiquement] serait handicapé dans le processus de recrutement. » Noah a contacté la direction de la personne qui a tenu ces propos, et elle a été démise de ses fonctions.

Il est difficile de formuler une analyse de cette situation qui n’a aucun sens pour notre monde. Il semblerait qu’une femme déduise de l’apparence physique à la fois une absence de compétences professionnelles et une orientation sexuelle. En lisant ce témoignage, dans mon rêve, un faux souvenir s’est imposé : une personne affirme devant moi très distinctement : « Il y a des personnes dont on peut deviner la sexualité à leur façon de s’habiller ». Quelle étrangeté : personne de mon entourage n’a jamais prononcé une telle phrase devant moi, même sous l’aspect de la fiction. Je crois avoir lu récemment chez des historiens que des hommes de certains peuples anciens utilisaient ce type de déduction au sujet des vêtements portés ou des attitudes adoptées par les femmes pour maintenir ces dernières dans des rôles d’inférieures.

[Une demande d’agrément bien désagréable]

Lors du dernier rendez-vous avec l’assistante sociale, celle-ci a conclu : « votre dossier est parfait, mais il manque quelque chose, je ne sais pas quoi. » Elle leur a alors conseillé de changer de projet, leur suggérant de faire le tour du monde en sac à dos. […] La psychologue a fini par donner un avis défavorable à leur projet de parentalité, en indiquant qu’ils étaient « trop parfaits ». Johann et Nabil ont vu leurs espoirs détruits. Ils se sentent brisés. Le couple a le sentiment d’avoir été jugé non pas sur ses valeurs ou sa capacité à aimer un enfant, mais seulement sur son orientation sexuelle. Ils ont suspendu leur demande de parentalité, afin de protéger leur santé mentale.

Je comprends bien que cette histoire semble invraisemblable lue depuis notre monde. Pourquoi les qualités humaines d’un couple gay seraient-elles des défauts ? Comment imaginer que des personnes puissent renoncer à un projet pour éviter d’être maltraitées et discriminées par le corps social ? Ce qui m’interpelle dans cette histoire, c’est que qu’on laisse aux personnes maltraitées le soin de déduire pourquoi elles le sont. On ne les discrimine pas explicitement, mais on leur fait insidieusement subir une violence psychologique.

[Violence en ligne]

Camille, un·e enseignant·e chercheur·se, est cyberharcelé·e sur les réseaux sociaux. Après avoir posté sur TikTok une vidéo « outfit de rentrée », iel a reçu de nombreux commentaires transphobes, homophobes, ainsi que des appels au meurtre et au suicide.

Encore une fois de la violence visant l’expression de genre et/ ou la transidentité, mais cette fois on souhaite publiquement la mort de quelqu’un.

[Le suicide d’une directrice d’école]

En septembre 2025, le jour de la rentrée des classes, la directrice d’école Caroline Grandjean-Paccoud se suicide, après deux ans de harcèlement lesbophobe sur son lieu de travail, à Moussages, dans le Cantal. […] La hiérarchie de la directrice a même été jusqu’à la questionner quant à sa responsabilité dans le harcèlement qu’elle subit. […] En effet, la lesbophobie ne s’arrête pas aux insultes, aux menaces. Elle trouve sa continuité dans le manque de soutien et l’inaction des institutions comme des individus qui en sont témoins. Ce sont ces regards fuyants, ce silence, cette minimisation qui tuent.

Le cœur se serre à la lecture de telles horreurs. Plusieurs faux souvenirs me sont alors revenus à la lecture de ce texte. Mon moi parallèle s’est subitement souvenu d’autres histoires, presque légères si l’on peut dire. Un ami, vivant en couple avec un homme, était en train d’aborder des sujets éducatifs lors une réunion publique quand une personne a soudainement dit, pour marquer son désaccord : « Heureusement qu’il ne peut pas avoir d’enfants ». Je pourrais même jurer qu’une plainte a été déposée et que les autorités n’ont su entendre ni l’enregistrement de la réunion, ni les personnes présentes. Mais soudain, je me vois « moi-même » à une autre réunion en lien avec l‘enseignement et entendre un homme hétéro dire : « Je sais de quoi je parle, mon enfant est au lycée et ma femme est d’accord avec moi », personne ne songeant à indiquer qu’avoir des enfants ou une conjointe opinante ne constitue en rien un argument pédagogique. Ces souvenirs sont si vivaces que j’ai peine à croire qu’ils ne sont pas les miens et que j’en ressens presque encore la pénibilité : on semble être moins légitime sur les questions d’éducation dans ce monde-là, lorsqu’on n’a pas d’enfant ou qu’on est une personne LGBT. On ne semble n’y être ni réellement considéré ni « entendu » et on y est suspect d’incompétence ou de perversité.

Ce texte, comme vous vous en doutez, est particulièrement dérangeant à écrire. Mais mon trouble se nourrit principalement de l’intensité des souvenirs intrusifs et venimeux de mon existence parallèle. Je me revois par exemple avec mon conjoint en train de visiter un appartement à louer et entendre la loueuse nous dire, au détour de la rue de la Parcheminerie : « Je n’ai rien contre des couples comme le vôtre ». Bien sûr, passée la stupeur, cela prête à sourire : on sait bien qu’on ne peut assister à une telle saynète surannée qu’au théâtre. Néanmoins, je ne peux me défaire de cet inquiétant pressentiment de réalité. Est-ce ma grande sensibilité ou le souvenir que les deux autres personnes présentes dans cette scène chimérique n’ont rien su dire ou rien pu dire ? Il est par ailleurs déconcertant qu’à chaque tentative pour appréhender l’un de ces faux souvenirs, il s’en présente subrepticement un autre tout différent. À l’instant, j’étais à la recherche d’un appartement, l’instant suivant me voilà sur le pont des Arts et Métiers par une fin de semaine ensoleillée. Brusquement, deux hommes d’environ mon âge nous hèlent, mon compagnon et moi, pour nous interroger : « Vous ne savez pas où on pourrait avoir rapidement des rapports sexuels ? ». Le tourbillon des souvenirs m’aspire alors à proximité de la place Bordillon où j’aperçois, à travers le récit de mon conjoint, un homme le toiser et lui lancer : « Sale pédé ! » devant le regard médusé et le silence d’une passante. Ou alors était-ce sur la place Molière lorsqu’un groupe d’hommes a tenté de nous séparer ? Les souvenirs se confondent en étant toujours un peu discordants. Dans ce monde-là, je jurerais que mon conjoint a été régulièrement insulté publiquement sur la base de son genre et sa « façon de s’habiller »  sans que personne ne trouve rien à redire. Peut-être y a-t-il une sorte d’harmonie pré-établie, admise dans un contrat social tacite ? Je dois arrêter là cette éprouvante réminiscence. La poterne vers ce monde-là semble bien étroite, mais elle laisse encore échapper son sulfureux parfum : l’hétéro-patriarcat et les hiérarchies implicites y ont force de loi, comme dans nos temps anciens. On y attend des femmes qu’elles aient des activités de femmes, c’est-à-dire sans pouvoir. Au moindre écart, elles sont rappelées à l’ordre par le corps social. Une femme qui parle avec force et clarté n’est qu’une femme qui crie ; un homme qui crie est un homme directif auquel on doit céder, même s’il est aussi incohérent. Un homme qui prend une responsabilité au service de la collectivité est digne d’admiration, quoi qu’il fasse ; une femme qui prend une responsabilité au service de la collectivité doit être remise en question, idéalement publiquement afin de dissuader les autres de l’imiter. Ce sexisme est partagé aussi bien par les hommes que par les femmes : sa force, c’est son silence, son évidence, sa naturalité ; il n’est jamais perçu pour ce qu’il est : une façon d’écarter en vue de s’approprier facilement des ressources réelles ou symboliques. Il est induit par la paresse, l’incompétence et l’incapacité à différer la réalisation des désirs et à dépasser les frustrations. Ce sexisme est majoritairement le fait d’hommes hétérosexuels ; toute personne qui s’écarte des normes sexuelles et de genre est ainsi prioritairement déconsidérée, délégitimée et, enfin, spoliée. Mais, bien sûr, la discrimination hétéro-patriarcale ne navigue jamais en passagère solitaire ; elle est accompagnée de diverses discriminations clandestines, sur l’origine sociale, la couleur de peau, le capital culturel, etc. Une façon de parvenir à écarter cette diversité indésirable et à la spolier est de ne confier que des tâches traditionnellement féminines ou socialement dévalorisées aux populations à écarter. Plus généralement, il s’agit d’éviter de leur demander leur avis sur les questions essentielles en leur parlant d’autre chose ; pour ce faire, on peut aussi jouer sur les statuts professionnels : les personnes aux contrats précaires (ou sans contrat) pourront être écartées des prises de décisions qui les concernent, même si leur activité est vitale au fonctionnement d’une entreprise ou d’un service. On peut s’appuyer de nouveau sur les hiérarchies implicites comme l’âge, avec l’idée jamais complètement explicitée que les personnes plus âgées sont plus compétentes, ou sur les hiérarchies explicites comme le statut professionnel, en dépit de nombreux et éclatants contre-exemples. Toujours et quoi qu’il arrive, il faut toujours agir et s’exprimer, idéalement dans les formes de la bienveillance, en accord avec les préjugés pour renforcer leur influence : les femmes manquent de confiance en elles ; les personnes LGBT ne sont pas fiables ; les jeunes ne savent pas travailler. Il s’agit in fine de prendre les décisions qui renforcent les hiérarchies, en reléguant à l’arrière-plan celles qui résolvent les problèmes et qui sont basées sur les compétences réelles. Pour les hauts-placés de ce monde-là, mieux vaut rester dans l’ignorance de ce que les autres pensent de leurs véritables mérites.