Une vie parallèle

Nous sommes le 17 mai 2026 ; je viens de me réveiller. Un léger mal de tête accompagne mon lever : j’ai fait un rêve singulier et très intense la nuit dernière. Il a, semble-t-il, exacerbé ma sensibilité. Il appartient à cette classe de rêves si réalistes que, aussitôt éveillé, on s’empresse anxieusement et irrationnellement de vérifier qu’ils ne sont que d’improbables fantasmes. Ces vives impressions ne se sont malheureusement pas dissipées sous la douche matinale et elles m’ont quasi contraint à faire une recherche en ligne tandis que je prenais mon petit-déjeuner. La haine et les discriminations anti-LGBT ont définitivement disparu en Europe il y a bien longtemps. Les êtres humains sont désormais libres et égaux en dignité et en droits : le genre et l’orientation sexuelle ne font plus l’objet de discriminations et de violence, même indirectes. Les violences qui existent encore, et qui sont teintées de ce que les ancien·nes appelaient l’hétéro-patriarcat, sont exceptionnelles et marginales. À cette lecture, la sérénité me revient peu à peu : ce n’était peut-être qu’un rêve banal, ce genre de rêve qui vous prépare aux problèmes de la journée qui s’annonce, une sorte d’entrainement mental légué par l’évolution biologique. Certaines personnes croient cependant que, lorsqu’on rêve, on visite d’autres mondes ; cette nuit, les sensations me semblaient si nettes et si distinctes qu’elles me donnaient le sentiment d’un trop-plein de réalité et d’une forme d’extra-lucidité. Dans mon rêve, j’avais une vie étrangement similaire à celle que je vis réellement, mais, tel Pythagore, je pouvais aussi me remémorer des souvenirs d’une vie que je n’ai pas vécue — ceux d’un autre moi. Je me souviens avec netteté y lire le rapport annuel d’une association « SOS Homophobie » faisant le bilan des atteintes anti-LGBT durant l’année 2025. J’étais tellement persuadé à mon réveil de la réalité de cette vie parallèle que j’avoue avoir tenté de trouver la page de cette association en tapant :

https://www.sos-homophobie.org

dans un moteur de recherche. Quel soulagement de ne rien trouver à cette adresse ! Je dois faire un effort de mémoire particulièrement vif pour me souvenir de ma lecture, comme si ce monde s’éloignait à mesure que la journée avance et qu’il était entouré de brumes et de ténèbres de plus en plus impénétrables.

[Un entretien d’embauche un peu trop vernis]

« Nous avions compris dès la première lecture de votre CV que vous étiez gay. » [La recruteuse] poursuit en expliquant que l’orientation sexuelle de Noah n’a pas posé de problème, puisqu’il a été reçu à un entretien d’embauche alors qu’elle avait « deviné » son orientation sexuelle. La personne ajoute que c’est son apparence physique et sa manière de se présenter en entretien qui ont porté préjudice à Noah, notamment le port du vernis. L’interlocutrice nie le caractère discriminatoire et homophobe de ses propos, mais ajoute : « Quelqu’un qui ne nous reviendrait pas sur cet aspect-là [physiquement] serait handicapé dans le processus de recrutement. » Noah a contacté la direction de la personne qui a tenu ces propos, et elle a été démise de ses fonctions.

Il est difficile de formuler une analyse de cette situation qui n’a aucun sens pour notre monde. Il semblerait qu’une femme déduise de l’apparence physique à la fois une absence de compétences professionnelles et une orientation sexuelle. En lisant ce témoignage, dans mon rêve, un faux souvenir s’est imposé : une personne affirme devant moi très distinctement : « Il y a des personnes dont on peut deviner la sexualité à leur façon de s’habiller ». Quelle étrangeté : personne de mon entourage n’a jamais prononcé une telle phrase devant moi, même sous l’aspect de la fiction. Je crois avoir lu récemment chez des historiens que des hommes de certains peuples anciens utilisaient ce type de déduction au sujet des vêtements portés ou des attitudes adoptées par les femmes pour maintenir ces dernières dans des rôles d’inférieures.

[Une demande d’agrément bien désagréable]

Lors du dernier rendez-vous avec l’assistante sociale, celle-ci a conclu : « votre dossier est parfait, mais il manque quelque chose, je ne sais pas quoi. » Elle leur a alors conseillé de changer de projet, leur suggérant de faire le tour du monde en sac à dos. […] La psychologue a fini par donner un avis défavorable à leur projet de parentalité, en indiquant qu’ils étaient « trop parfaits ». Johann et Nabil ont vu leurs espoirs détruits. Ils se sentent brisés. Le couple a le sentiment d’avoir été jugé non pas sur ses valeurs ou sa capacité à aimer un enfant, mais seulement sur son orientation sexuelle. Ils ont suspendu leur demande de parentalité, afin de protéger leur santé mentale.

Je comprends bien que cette histoire semble invraisemblable lue depuis notre monde. Pourquoi les qualités humaines d’un couple gay seraient-elles des défauts ? Comment imaginer que des personnes puissent renoncer à un projet pour éviter d’être maltraitées et discriminées par le corps social ? Ce qui m’interpelle dans cette histoire, c’est que qu’on laisse aux personnes maltraitées le soin de déduire pourquoi elles le sont. On ne les discrimine pas explicitement, mais on leur fait insidieusement subir une violence psychologique.

[Violence en ligne]

Camille, un·e enseignant·e chercheur·se, est cyberharcelé·e sur les réseaux sociaux. Après avoir posté sur TikTok une vidéo « outfit de rentrée », iel a reçu de nombreux commentaires transphobes, homophobes, ainsi que des appels au meurtre et au suicide.

Encore une fois de la violence visant l’expression de genre et/ ou la transidentité, mais cette fois on souhaite publiquement la mort de quelqu’un.

[Le suicide d’une directrice d’école]

En septembre 2025, le jour de la rentrée des classes, la directrice d’école Caroline Grandjean-Paccoud se suicide, après deux ans de harcèlement lesbophobe sur son lieu de travail, à Moussages, dans le Cantal. […] La hiérarchie de la directrice a même été jusqu’à la questionner quant à sa responsabilité dans le harcèlement qu’elle subit. […] En effet, la lesbophobie ne s’arrête pas aux insultes, aux menaces. Elle trouve sa continuité dans le manque de soutien et l’inaction des institutions comme des individus qui en sont témoins. Ce sont ces regards fuyants, ce silence, cette minimisation qui tuent.

Le cœur se serre à la lecture de telles horreurs. Plusieurs faux souvenirs me sont alors revenus à la lecture de ce texte. Mon moi parallèle s’est subitement souvenu d’autres histoires, presque légères si l’on peut dire. Un ami, vivant en couple avec un homme, était en train d’aborder des sujets éducatifs lors une réunion publique quand une personne a soudainement dit, pour marquer son désaccord : « Heureusement qu’il ne peut pas avoir d’enfants ». Je pourrais même jurer qu’une plainte a été déposée et que les autorités n’ont su entendre ni l’enregistrement de la réunion, ni les personnes présentes. Mais soudain, je me vois « moi-même » à une autre réunion en lien avec l‘enseignement et entendre un homme hétéro dire : « Je sais de quoi je parle, mon enfant est au lycée et ma femme est d’accord avec moi », personne ne songeant à indiquer qu’avoir des enfants ou une conjointe opinante ne constitue en rien un argument pédagogique. Ces souvenirs sont si vivaces que j’ai peine à croire qu’ils ne sont pas les miens et que j’en ressens presque encore la pénibilité : on semble être moins légitime sur les questions d’éducation dans ce monde-là, lorsqu’on n’a pas d’enfant ou qu’on est une personne LGBT. On ne semble n’y être ni réellement considéré ni « entendu » et on y est suspect d’incompétence ou de perversité.

Ce texte, comme vous vous en doutez, est particulièrement dérangeant à écrire. Mais mon trouble se nourrit principalement de l’intensité des souvenirs intrusifs et venimeux de mon existence parallèle. Je me revois par exemple avec mon conjoint en train de visiter un appartement à louer et entendre la loueuse nous dire, au détour de la rue de la Parcheminerie : « Je n’ai rien contre des couples comme le vôtre ». Bien sûr, passée la stupeur, cela prête à sourire : on sait bien qu’on ne peut assister à une telle saynète surannée qu’au théâtre. Néanmoins, je ne peux me défaire de cet inquiétant pressentiment de réalité. Est-ce ma grande sensibilité ou le souvenir que les deux autres personnes présentes dans cette scène chimérique n’ont rien su dire ou rien pu dire ? Il est par ailleurs déconcertant qu’à chaque tentative pour appréhender l’un de ces faux souvenirs, il s’en présente subrepticement un autre tout différent. À l’instant, j’étais à la recherche d’un appartement, l’instant suivant me voilà sur le pont des Arts et Métiers par une fin de semaine ensoleillée. Brusquement, deux hommes d’environ mon âge nous hèlent, mon compagnon et moi, pour nous interroger : « Vous ne savez pas où on pourrait avoir rapidement des rapports sexuels ? ». Le tourbillon des souvenirs m’aspire alors à proximité de la place Bordillon où j’aperçois, à travers le récit de mon conjoint, un homme le toiser et lui lancer : « Sale pédé ! » devant le regard médusé et le silence d’une passante. Ou alors était-ce sur la place Molière lorsqu’un groupe d’hommes a tenté de nous séparer ? Les souvenirs se confondent en étant toujours un peu discordants. Dans ce monde-là, je jurerais que mon conjoint a été régulièrement insulté publiquement sur la base de son genre et sa « façon de s’habiller »  sans que personne ne trouve rien à redire. Peut-être y a-t-il une sorte d’harmonie pré-établie, admise dans un contrat social tacite ? Je dois arrêter là cette éprouvante réminiscence. La poterne vers ce monde-là semble bien étroite, mais elle laisse encore échapper son sulfureux parfum : l’hétéro-patriarcat et les hiérarchies implicites y ont force de loi, comme dans nos temps anciens. On y attend des femmes qu’elles aient des activités de femmes, c’est-à-dire sans pouvoir. Au moindre écart, elles sont rappelées à l’ordre par le corps social. Une femme qui parle avec force et clarté n’est qu’une femme qui crie ; un homme qui crie est un homme directif auquel on doit céder, même s’il est aussi incohérent. Un homme qui prend une responsabilité au service de la collectivité est digne d’admiration, quoi qu’il fasse ; une femme qui prend une responsabilité au service de la collectivité doit être remise en question, idéalement publiquement afin de dissuader les autres de l’imiter. Ce sexisme est partagé aussi bien par les hommes que par les femmes : sa force, c’est son silence, son évidence, sa naturalité ; il n’est jamais perçu pour ce qu’il est : une façon d’écarter en vue de s’approprier facilement des ressources réelles ou symboliques. Il est induit par la paresse, l’incompétence et l’incapacité à différer la réalisation des désirs et à dépasser les frustrations. Ce sexisme est majoritairement le fait d’hommes hétérosexuels ; toute personne qui s’écarte des normes sexuelles et de genre est ainsi prioritairement déconsidérée, délégitimée et, enfin, spoliée. Mais, bien sûr, la discrimination hétéro-patriarcale ne navigue jamais en passagère solitaire ; elle est accompagnée de diverses discriminations clandestines, sur l’origine sociale, la couleur de peau, le capital culturel, etc. Une façon de parvenir à écarter cette diversité indésirable et à la spolier est de ne confier que des tâches traditionnellement féminines ou socialement dévalorisées aux populations à écarter. Plus généralement, il s’agit d’éviter de leur demander leur avis sur les questions essentielles en leur parlant d’autre chose ; pour ce faire, on peut aussi jouer sur les statuts professionnels : les personnes aux contrats précaires (ou sans contrat) pourront être écartées des prises de décisions qui les concernent, même si leur activité est vitale au fonctionnement d’une entreprise ou d’un service. On peut s’appuyer de nouveau sur les hiérarchies implicites comme l’âge, avec l’idée jamais complètement explicitée que les personnes plus âgées sont plus compétentes, ou sur les hiérarchies explicites comme le statut professionnel, en dépit de nombreux et éclatants contre-exemples. Toujours et quoi qu’il arrive, il faut toujours agir et s’exprimer, idéalement dans les formes de la bienveillance, en accord avec les préjugés pour renforcer leur influence : les femmes manquent de confiance en elles ; les personnes LGBT ne sont pas fiables ; les jeunes ne savent pas travailler. Il s’agit in fine de prendre les décisions qui renforcent les hiérarchies, en reléguant à l’arrière-plan celles qui résolvent les problèmes et qui sont basées sur les compétences réelles. Pour les hauts-placés de ce monde-là, mieux vaut rester dans l’ignorance de ce que les autres pensent de leurs véritables mérites.

Journées Parité de la communauté mathématique 2024

J’ai eu le plaisir de participer aux Journées Parité qui se sont déroulées à Marseille du 1 au 2 juillet. Le programme est accessible sur la page des journées :

http://postes.smai.emath.fr/apres/parite/journee2024/

Un compte-rendu sera bientôt rédigé et publié dans la Gazette de la SMF. Ces lignes se contentent donc de ne refléter que mes sentiments et souvenirs personnels.

Les journées étaient remarquablement bien rythmées et très riches en interventions variées, notamment avec des exposés évoquant des actions menées en informatique pour favoriser la présence des femmes et lutter contre les biais de genre, mais aussi sociaux. J’en retire l’idée que toutes ces initiatives devraient être encouragées et soutenues par le monde politique, avec la mise en place de politiques vraiment ambitieuses. Et cela passe certainement par une meilleure communication de la communauté mathématique sur les inégalités et les biais criants qui la traversent. Comment peut-on encore dire publiquement qu’il n’y a pas de problème d’égalité femme/homme en mathématiques et diffuser, parfois en toute innocence, des discours rassurants du type « Tout va bien, on gère. » ? Non, tout ne va pas bien. Ça, c’est la berceuse qu’on se fredonne avant de s’endormir pour se convaincre que le raisonnement ou le calcul sur lequel on a travaillé une partie de la journée est bien correct, pour éviter l’insomnie. Certaines insomnies ont du bon : elles révèlent nos petits arrangements avec la réalité… Sur les effets de cette dénégation, on peut jeter un œil à l’entretien avec Clémence Perronnet :

https://smf.emath.fr/publications/la-gazette-de-la-societe-mathematique-de-france-180-avril-2024

L’exposé d’Isabelle Régner (PR en psychologie sociale et cognitive, vice-présidente égalité à l’université d’Aix-Marseille) sur les biais de genre et les façons d’y remédier était vraiment stimulant, parfois drôle. L’idée d’organiser en fac de sciences un cours de deux heures en L1 sur les effets de menace du stéréotype donne peut-être un peu d’espoir. En tout cas, le public étudiant bénéficierait d’être exposé à de remarquables exposés comme celui d’Isabelle Régner :

Entre les exposés, nous avions parfois le temps de discuter avec des collègues de diverses universités et d’échanger nos impressions sur nos laboratoires et les actions des commissions parité. La douceur méditerranéenne et l’ombre des platanes a sans doute participé à la convivialité, à moins que ça ne soit la présence des deux chats-gardiens du campus qui grimpaient parfois les marches de l’amphithéâtre pendant les exposés ? Au cours de l’exposé d’Anne Siegel, j’ai entendu qu’il arrive parfois que les référent.es parité soient remis.es en cause dans les laboratoires en informatique. Puis, entre deux platanes et quelques caresses aux félins (ou même pendant des messes basses durant les exposés), on apprend des histoires idoines, impliquant souvent des collègues ronchons, pour reprendre le terme humoristique employé par cette même oratrice. Entre deux cafés, on entend des histoires sur ces messieurs et leurs étranges interactions avec les femmes, étudiantes et collègues. Ils savent toujours mieux qu’elles ce qu’elles doivent faire ; c’est à ça qu’on les reconnaît, à moins que ça ne soit à leur regard un peu intéressé ou complaisant ? Ah, la parade des messieurs tristes ! Toujours là pour jouer les sauveurs, évidemment désintéressés, des demoiselles supposément en détresse qui manquent de confiance en elles et qui ont nécessairement besoin d’un homme qui les aide, voire qui les « suive ». C’est bien commode comme posture, bien hétéronormé surtout. Nous y reviendrons. Il y a plusieurs années, dans la Gazette de la SMF, Indira Chatterji parlait, probablement à leur sujet, « d’hommes faibles » qui se sentent consciemment ou inconsciemment menacés par les femmes :

https://smf.emath.fr/publications/la-gazette-des-mathematiciens-155-janvier-2018

Pour titiller la curiosité de mon lectorat, je vous livre la dernière phrase : « Les expériences de [3] suggèrent que dans un environnement majoritairement masculin, l’arrivée de femmes dans la hiérarchie provoque une réaction hostile de la part des hommes les plus faibles. » Pour se défendre, les « hommes faibles » disposent essentiellement de deux stratégies : la séduction et l’intimidation (dans tous les cas, il s’agit de rouler les mécaniques pour expliquer qu’on est supérieur). Plus il y a de femmes dans les laboratoires, plus il y a de regards sensibles aux comportements visiblement non professionnels ou maltraitants (visant aussi bien des collègues que des étudiantes). De même, les commissions parité rendent parfois visibles des comportements peu recommandables ; leurs seules existences peuvent mettre à jour des comportements de domination qui dépassent les questions de genre. Qu’on imagine un instant l’effet du cocktail séduction-intimidation (parfois assorti de condescendance-mépris) sur le public étudiant. Voilà pourquoi les référent.es parité sont parfois remis.es en cause : les messieurs tristes (et sans doute quelques mesdames) s’accrochent âprement au peu de privilèges qu’ils croient avoir puisqu’ils ne croient pas avoir d’autres ressources. Ils se comportent essentiellement comme des héritiers : ils s’attendent donc à être servis et peut-être même aimés, quelle que soit la qualité scientifique et humaine de leur travail. C’est pourquoi, bien souvent, ils ne peuvent pas accepter que les arguments réfléchis soient préférés quand il faut prendre une décision. Qu’on m’entende bien : nous sommes toutes et tous menacé.es par l’idéologie hétéro-patriarcale et par la transformation en « ronchon » ; seules la réflexion, l’expérience (et finalement le travail sur soi) peuvent nous éviter cette effroyable transformation ou nous permettre de devenir meilleur.es. Refermons cette triste parenthèse sur la remise en cause des référent.es parité.

Le lundi soir, la journée s’est achevée par un moment interactif au théâtre-forum. Des comédien.nes ont joué de courtes pièces sur le thème des discriminations à l’université (notamment sexisme et homophobie). Puis les pièces étaient rejouées une seconde fois et tout spectateur pouvait interrompre la pièce et prendre la place d’un.e comédien.ne pour changer le déroulement. Les échanges avec le public étaient très nombreux et drôles, même si les situations jouées étaient parfois très pénibles. Pénibles, parce que déjà vues ou vécues sous des formes assez proches. Ce qui me frappe par exemple dans certains comportements maltraitants, c’est leur caractère insidieux : on laisse à la personne maltraitée le soin de déduire pourquoi elle est une cible.

Les journées se sont terminées avec une table ronde sur les enjeux LGBT+ en maths, à laquelle j’ai participé. Un tel éclairage sur les questions LGBT+ lors des journées parité était une première. Rétrospectivement, ce n’est pas tant la table ronde elle-même qui m’a particulièrement touché que les discussions que nous avons eues pour la préparer, sur une terrasse au soleil, puis à quelques pas du Vieux-Port dans la soirée. Que va-t-on dire ? Quel message communiquer ? Évoquera-t-on des expériences personnelles ? Comment ?

Je me souviens que ces questions m’ont suivi jusqu’au fond de mon lit dans les jours qui ont précédé. On sait que les personnes LGBT+ sont plus exposées à de nombreux risques pour leur santé du fait des préjugés qui pèsent sur elles ; il y a des mesures statistiques de ce phénomène. Cela dit, on a peut-être une petite tendance à oublier que les individus ne sont pas des statistiques. Je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir des nombreuses discriminations parfaitement explicites qui m’ont visé tout au long de ma vie, du lycée jusqu’à aujourd’hui. Insultes, jets de cailloux (oui, oui !), être suivi dans la rue, pressions pour rester discret, sans parler des débats « politiques » ni de tous ces petits comportements qui visent à vous écarter. Et, parfois, on me fait encore comprendre que je ne sais pas vraiment de quoi je parle les rares fois où je m’exprime explicitement. C’est un peu désolant. Et j’ai repensé à un camarade d’une association LGBT que je fréquentais il y a 20 ans. Il est mort à 25 ans ; dépression, alcool, puis probable suicide. Une statistique ou la réalité qu’on ne veut pas voir ? On peut mourir d’être exclu, ou s’exclure soi-même pour avoir la paix. Et je me suis endormi.

Le lendemain, Flora Bolter (Fondation Jean Jaurès) a permis de structurer la discussion autour de thèmes cohérents. Le tour de table était vraiment captivant : entendre la parole de mathématicien.nes LGBT m’a fait beaucoup de bien. Les commentaires que je me fais parfois à moi-même sont manifestement, et sans surprise, le lot d’autres personnes. On a pu rappeler que la marche pour l’égalité des droits avait une histoire récente (pacs, mariage).

Eh non, jusqu’à mes 30 ans, je n’avais pas le droit de me marier avec qui je voulais, contrairement à la plupart de mes collègues.

Eh oui, l’atmosphère homophobe de la société française a un coût : elle s’invite dans les foyers des personnes LGBT et monopolise du temps pour lutter contre les effets des agressions, un temps pris à d’autres activités. Plusieurs interventions ont insisté sur l’importance d’améliorer l’accueil dans les laboratoires et les départements de mathématiques en se référant aux besoins formulés par les enseignant.es-chercheur.es et les étudiant.es. La minimisation et le déni des problèmes ne sauraient constituer des solutions raisonnables face aux comportements agressifs et discriminants : on sait même que la négation de ces problèmes va de pair avec le maintien de ces discriminations.

Eh non, l’absence d’insultes explicites ne signifie pas qu’un comportement déplacé soit dépourvu de motivations sexistes/LGBT-phobes, notamment quand les cibles sont des femmes ou des personnes LGBT. Sinon, il faut croire à des insultes et des agressions sexistes/LGBT-phobes « spontanées », issues du néant. Les comportements d’exclusion et de dénigrement qui visent les femmes, les personnes racisées, les personnes LGBT+ ou issues de milieux défavorisés devraient systématiquement être l’occasion d’un exercice de jugement. Combien de fois n’entend-on pas ici ou là, pour expliquer des attitudes troublantes : « Il est un peu vieux jeu » ou « C’est un collègue maladroit ; il n’est pas méchant. » ? Combien de fois ne voit-on pas réduites à des problèmes interpersonnels des interactions répétées qui visent seulement à écarter ou à exclure ? À la dixième « maladresse », on devrait s’interroger et épargner aux personnes ciblées le soin de tout régler elles-mêmes.

Un message qui ressort de la table ronde est le suivant : on peut avoir été aveugle à des comportements condamnables ou même avoir mal agi à diverses occasions ; il n’est jamais trop tard pour corriger ses erreurs. Je suis sûr que cela devrait parler à une population dont le métier l’amène si souvent à corriger des erreurs et à en tirer parfois de très salutaires enseignements. Plusieurs personnes ont aussi rappelé qu’on ne peut pas lutter efficacement contre le sexisme si on oublie de lutter contre le racisme et les LGBT-phobies, notamment la transphobie. Le sexisme n’est-il pas qu’un sous-produit de l’hétéronormativité, qui suppose des relations stéréotypées entre des catégories elles-mêmes stéréotypées ?

Pour l’avenir, j’espère que les femmes, les personnes LGBT+ et toutes les personnes qu’on cherche à exclure seront mieux considéré.es et écouté.es dans la communauté mathématique que leurs prédecesseur.es ne l’ont été. Rendons visibles les mathématiques des personnes LGBT+ en France et organisons un grand événement pour les célébrer !

Lectures Sophie Kowalevski 2024

La quatrième édition des Lectures Sophie Kowalevski a eu lieu à Angers du 4 au 6 juin 2024. Les lectrices étaient Federica Fanoni et Marielle Simon. Merci à Jenny Boucard pour son exposé sur Sophie Germain !

Après quatre années passées à Angers, les Lectures partent en voyage. Elles auront lieu à Orléans du 3 au 5 juin 2025. Bon voyage à elles !

Lectures Sophie Kowalevski 2023

Je me rends compte que je n’ai pas pris le temps d’écrire un petit billet pour dire un mot des lectures Sophie Kowalevski de cette année ! Il faut croire que je suis bien occupé… Elles ont pourtant bien eu lieu, du 31 mai au 2 juin. Nos lectrices étaient Ramla Abdellatif et Mylène Maïda. Merci à Clémence Perronnet pour son exposé sur les lycéennes et les maths ! Une photo émouvante valant mieux qu’un long discours :

Résidence automnale de mathémartistes à Angers

Du 30 octobre au 10 novembre, le laboratoire de mathématiques d’Angers a eu la joie d’accueillir deux mathématiciennes et artistes, Annalisa Panati (maîtresse de conférences à Toulon) et Coni Rojas-Molina (maîtresse de conférences à Paris-Cergy). Annalisa est écrivaine, Coni est illustratrice.

Dans les activités de recherche comme dans les activités artistiques, le temps joue un rôle essentiel. Sans un temps dédié, sans un certain havre de tranquillité, la réflexion et l’expérience sensible perdent de leur qualité et de leur profondeur. C’est pourquoi, ce fut un plaisir de soutenir leurs activités créatrices avec les fonds du projet régional de Clotilde Fermanian Kammerer, de l’Institut Universitaire de France et de la Maison des Mathématiques de l’Ouest. Une telle résidence d’artistes est, il faut le souligner, un événement singulier en France.

Entre les phases créatives des deux artistes, le programme de ces deux semaines fut dense :

  • Accueil de l’exposition « Emmy Noether, une mathématicienne d’exception » (amenée de l’Institut Henri Poincaré par les soins de Clotilde). Clotilde fait partie du comité scientifique de cette exposition, tandis que Coni en a été l’illustratrice. L’exposition est visible sur le campus du 6 novembre au 7 décembre 2023.
  • Coni a réalisé un petit fanzine reprenant les illustrations de l’exposition.
  • Répétitions de la lecture de la pièce de théâtre « Emmy s’en moque », écrite par Annalisa. Le texte a été relu et travaillé (notamment sa traduction depuis l’italien). La lecture a eu lieu le mardi 7 novembre à 18h sur le Campus de Belle-Beille, à quelques pas de l’exposition sur Emmy Noether. Coni a également décrit son travail d’illustratrice à l’issue de la pièce.
  • Accueil de deux classes de terminale du lycée Joachim du Bellay (Angers) le 7 novembre. Que leurs enseignants, Anthony Page et Corinne Renault, soient remerciés de leur disponibilité ! Les élèves sont resté·e·s deux heures sur le campus (une heure pour découvrir l’exposition, une heure d’échange avec l’une des résidentes et moi-même). Ce fut l’occasion de discussions autour des études à l’université, des mathématiques, des parcours variés qui mènent aux mathématiques. Annalisa, Clotilde, Coni et moi avons ainsi évoqué nos différents parcours et notre vision de l’activité de mathématicien·ne. Cela a parfois suscité l’étonnement des élèves… et des enseignant·e·s et enseignant·e·s-chercheur·e·s présent·e·s. Cet étonnement a eu un je-ne-sais-quoi de réjouissant ; il a fait vivre les discussions. Cela souligne, je crois, l’importance d’exposer les jeunes générations, notamment les jeunes femmes, à une multitude de non-exemples, si on peut dire, mais aussi à des genres variés (dans tous les sens du terme).

Ce séjour a permis de commencer à concevoir le chapitrage d’un nouveau Document-BD et les grandes lignes d’un scénario. Annalisa a aussi commencé une phase de documentation en vue d’une pièce de théâtre sur une célèbre mathématicienne, tandis que Coni a pu mener un travail graphique sur une nouvelle BD et sa traduction française. Mais… je n’en dis pas plus !

Peu après le départ de nos deux artistes, l’exposition Emmy Noether a été officiellement inaugurée, conjointement à celle des œuvres de l’artiste plasticien, Yan Bernard.

Pour conclure ce billet, je ferai un dernier commentaire plus personnel. Mon lecteur ou ma lectrice anonyme n’aura pas manqué de remarquer la prépondérance du féminin dans ces activités artistiques. Ce n’est pas un hasard : c’est un choix. C’est le même choix qui a mené à l’organisation annuelle des Lectures Sophie Kowalevski depuis 2021 (en souvenir d’une brillante mathématicienne, écrivaine et voyageuse). Exister, c’est insister, comme on dit ! Garantir l’accès aux sciences pour tou·te·s, quel que soit le genre ou l’origine sociale, est incontournable si l’on souhaite vraiment un développement juste et efficace des sciences, mais aussi, tout simplement, une société plus humaine.

Une matrice angevine

Le petit texte qui suit décrit les Lectures Sophie Kowalevski. Il a été publié dans la Gazette de la Société Mathématique de France (octobre 2022, numéro 174). Je l’ai signé avec Clotilde Fermanian Kammerer, Barbara Schapira et Susanna Zimmermann.

Les Lectures Sophie Kowalevski sont une série de cours de master visant à soutenir l’intérêt des étudiantes en mathématiques pour la recherche. Elles se déroulent chaque année dans la douceur printanière de l’Anjou en accueillant une cinquantaine de personnes, avec parité. Deux cours (de huit heures chacun, réparties sur trois jours) sont dispensés par deux chercheuses, l’un en Analyse/Probabilités et l’autre en Algèbre/Géométrie. À ces cours s’ajoute un exposé plus historique ou sociologique sur la place des femmes en mathématiques. Il ouvre parfois des échanges très stimulants entre l’oratrice et le public.

Des chercheuses et des enseignantes-chercheuses, « les marraines », sont invitées à suivre les cours, à dialoguer avec le public et à proposer du mentorat aux étudiantes qui le souhaitent. C’est aussi l’occasion pour elles de faire la connaissance d’autres collègues qui travaillent dans des domaines thématiquement éloignés.

Outre le plaisir de faire des mathématiques dans une ambiance conviviale où se mélangent étudiantes, étudiants et chercheuses de toute la France (et au delà !), les Lectures sont l’opportunité de transmettre des informations sur les carrières mathématiques et d’offrir une vision plus riche des possibilités qu’ouvre notre discipline. Certaines participantes nous ont ainsi explicitement dit, à l’issue des Lectures, qu’elles étaient désormais motivées à poursuivre vers des thèses en mathématiques. Plusieurs participantes ont aussi vu corrigées des informations manifestement erronées sur les carrières possibles après des études en mathématiques. Non, l’enseignement et la recherche ne sont pas les seuls débouchés !

Quel plaisir également de voir étudiantes et étudiants comparer leurs masters respectifs et en parler ouvertement avec des enseignantes ! Ces discussions variées (sur les mathématiques, l’enseignement, la vie de la recherche) rappellent celles qui ont lieu lors des conférences de recherche. Les Lectures offrent cet aspect interactif et convivial qui fait aussi (et surtout ?) le sel de la recherche. Faire des mathématiques, c’est aussi déambuler au soleil sur un campus, rire avec ses enseignantes et jouer sérieusement devant un tableau.

Certes, cette action vise explicitement les étudiantes, mais la réflexion qui vise à mieux les inclure dans les études mathématiques a aussi des effets sur les étudiants à travers des discours volontairement rassurants et bienveillants. Les étudiants en mathématiques ne se reconnaissent pas tous dans le portrait de solitaires éblouis par les concours, les compétitions ou le prestige scientifique ; nombre d’entre eux rêvent aussi à une communauté mathématique inclusive dans laquelle chacune et chacun a pleinement sa place. Nous pensons que la joie de comprendre des idées mathématiques en se sentant réellement accueilli-e au sein de notre communauté devrait être la matrice des mathématiciennes et mathématiciens qui nous remplaceront.

Puisse cette initiative angevine durer et en faire naître d’autres !

Cérémonie IUF 2022

Avec Susanna Zimmermann, nous avons eu le plaisir de participer à la cérémonie des nouveaux membres de l’IUF le 17 octobre dernier en compagnie du directeur du LAREMA, Laurent Meersseman, et de la première vice-présidente de l’université d’Angers, Françoise Grolleau. Quelques photos sont disponibles par ici.

What is LGBT mathematics?

One could consider this question an awkward one, since gender and sexual orientation seem to have nothing to do with mathematics. After all, is it not just only about imagination, reason, and proofs of theorems? Each time I am facing such a view point, I can’t prevent me from asking: would you also say that poetry is only about writing poems, that painting is only about painting pictures, that music is only about playing notes, or that philosophy is only about creating new concepts. Not only such reductions are inaccurate, they also constitute strong statements against thinking and its inherent danger. By this, it might in fact be perfidiously stated that mathematics is not an art. A true art always transcends itself and faces dangers. Moreover, without motivations (etymologically what puts in motion), there is simply no art. Motivations connect us with the breath of our soul and they sometimes want to go far beyond what we can conceive or imagine. It is likely a naive illusion to believe that there are only scientific motivations to mathematics. Do we really have to remember that Plato thought that our souls were immortal because they were able to see eternal ideas? Without flying into the Platonic sky, would we be surprised to discover a link between the spectrum of autism and the desire for mathematics? We all have motivations, be they unconscious (like vital trends). Poets commit themselves to resist oppression by expressing unspeakable feelings. In the same way, apparently neutral paintings often send moral messages. For instance, in The Death of Seneca by Rubens, Seneca doesn’t die by his own hand whereas we know that he committed suicide (considered the ultimate freedom for the Stoics).

The Death of Seneca

Suicide was a sin for the Catholic Church. Homosexuality too. By the way, this Church still calls my sexuality « intrinsically disordered« . In the late nineties, this vocabulary has been used by the right wing of the French Parliament to deny the homosexuals the right to contract civil unions. In these dark ages, there were demonstrations where slogans such as « Burn the faggots » were used. I was 16 and starting loving mathematics. Some people fought against my future rights allegedly to protect children, ignoring that their own could be gay. I am 39 and still remember their fear glowing with hate. Being hated is appalling since, in mirror, hate ends up insinuating itself in your heart. This is destructive when you are young, gay, and permeable to homophobia. Fortunately, civil union eventually went voted. Fourteen years later, so was the marriage, after months of demonstrations against an unbearable equality. Let us close this intrinsically disordered parenthesis. Thinking that mathematics should remain pure of commitments gives me a strange feeling. All mathematicians should care of each other. They should understand that we are not all equal and that it matters precisely because mathematics aims at universality. But the magic of mathematics is not enough to make us equal: this would be very naive to think so in a world where a significant number of countries do not protect LGBT people from discrimination or violence. In all North African countries, homosexuality is still forbidden. In Russia, there is no protection, and the recent events even cast a gloomy light on the LGBT-phobia of the Russian state (which should remind us of purges in Chechnya). When I travel for research and that my friend can come with me, I always experience some diffuse feelings: is it safe to go? Of course, no one can be perfectly safe everywhere, but the risks are not the same for everyone. Talking about risks… We know that LGBT people are over-represented in terms of suicide risk, also in France, see the page. I deeply think that suicide is a freedom, but it should not be just a risk involved by a sick society. I have « survived » the social pressures and the risks inherent to my gay condition. However, my life is not the rule: how many of « these people » (as recently said by a French Minister) will we never meet in mathematics? Why should all these potential colleagues or collaborators stay in the limbo? Yes, social selection exists: less than one mathematician over four is a woman, in France. If one really loves mathematics, one wants it to reach its full potential. That is why the mathematical community should embrace actively all the human beings and extends its desire of universality not only to the boundaries of the universe, but also to the boundaries of our eternal (he)art.

P.S. The reader might be interested in the following association: http://lgbtmath.org/ or in the blog https://anthonybonato.com/

Lectures Sophie Kowalevski 2022

Les Lectures ont eu lieu cette année à Angers du 30 mai au 1 juin. Elles ont réuni une quarantaine d’étudiantes et étudiants. Ce fut l’occasion de nombreuses discussions mathématiques (et pas que !) autour des cours de Simona Rota Nodari et d’Olga Paris-Romaskevich ou de l’exposé de Catherine Goldstein.

Merci à Anaïs Crestetto et Clotilde Fermanian Kammerer de leur présence !

Pour plus d’informations : https://www.lebesgue.fr/fr/LSK2022/programme