De diverses questions de fond que posent les choses

La négociation Elsevier fait toujours bruire les réseaux pro. Plutôt que de me fatiguer (oui, je suis une feignasse), mieux vaut citer un très intéressant commentaire posé sous ce billet par Stéphanie Bouvier — le dit commentaire pose très exactement les questions de fond dont je parle ici, et j’ai pensé qu’il valait la peine de le reproduire in-extenso. Ouvrez les guillemets.

« Nous avons un devoir de cohérence, et un rôle à jouer dans l’évolution du système et la remise en question de la bibliométrie telle qu’elle est conçue aujourd’hui. La profession est-elle oui ou non convaincue que
1. la recherche ne se résume pas à Thomson Reuters et Elsevier
2. les publications des chercheurs du public étant financées a priori, nous ne devrions pas avoir à en racheter la propriété
3. le rôle des éditeurs est d’apporter une plus-value aux contenus, non de spéculer sur la recherche publique
4. l’argent public dépensé pour la recherche doit servir à faire avancer la recherche, non à remplir les poches d’actionnaires
5. tout ce qui fait artificiellement obstacle à la libre avancée des sciences doit être dénoncé
6. les actions, décisions, positions visant la perpétuation d’un système constamment critiqué par ailleurs ne peuvent pas être cautionnées

Oui, oui, nous sommes d’accord, mais que pouvons-nous faire, nous, pauvres petits calimeros, simples bibliothécaires que personne ne veut jamais écouter (oh oui, c’est vraiment trop injuste) ? Et bien pourquoi ne pas refuser les big deals des éditeurs comme Elsevier, pour commencer ? En quoi faire le jeu de cet éditeur est-il indispensable à la bonne exécution de notre mission de fourniture de documentation ?
Lisez donc les informations données par la Bibliothèque de l’Université de Montréal pour expliquer les désabonnements Wiley :http://www.bib.umontreal.ca/collections-nouvelle-ere/periodiques-electroniques.htm
Impressionnant, n’est-ce pas, ces prises de position claires et argumentées publiquement, on n’est pas habitué de ce côté-ci de l’océan !

Ceci étant dit, j’aimerais évoquer quelques points concrets de la négociation, qui me contrarient.

D’abord, je m’interroge sur la validité du montage. Jusqu’ici les licences nationales ont porté sur un périmètre bien précis, avec financement spécifique : c’est le projet ISTEX, l’acquisition d’archives et de corpus numérisés, doté d’un budget de 60 millions d’euros sur 3 ans.
La négociation sur le courant, elle, est une licence nationale en forme de groupement de commandes, puisqu’elle est financée par les établissements « historiquement abonnés » (après les « chiffres d’affaires historiques », après les « portefeuilles historiques », voici les « payeurs historiques », mais passons). Des établissements qui, malgré la loi d’autonomie des universités, n’ont pas eu le choix et ont été directement prélevés d’une somme équivalent au montant 2013. Des établissements qui donc se retrouvent à ne pas savoir ce qu’ils paient puisque les conditions du marché sont encore inconnues. Des établissements qui n’ont pas signé d’intention de participation à ce groupement de commandes déguisé. Quelque chose me chiffonne : tout cela est-il seulement légal ? Je serais sincèrement heureuse que l’expression de ce doute perturbant reçoive une réponse résolument affirmative et argumentée. En attendant, je constate que la signature de l’accord nous réengage dans une relation commerciale avec Elsevier, et que donc, quoi qu’il en soit, nous paierons.

Par ailleurs, comme la plupart d’entre vous, je trouve la clause relative au data mining fort contrariante (et je renvoie moi aussi à ce billet d’un bien plus expert que moi sur ces questions, merci à lui d’ailleurs pour la précision et la publication de son analyse). Je ne reviens pas sur le pourquoi, mais m’interroge bigrement sur le comment : comment diable cette clause est-elle arrivée là ? Des experts de ces questions ont-il été consultés avant signature de l’accord ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi avoir accepté l’introduction de cette clause ? Elle n’était pas suspecte ? Quelqu’un a cru avoir discrètement extorqué un cadeau et joué un bon tour à Elsevier ? Je ne comprends pas.
Je suppose qu’à la fin, tout cela sera rentré dans l’ordre, et que cette clause aura été revue intelligemment. On se gardera bien d’en conclure que la grande et pathétique affaire de la fuite du communiqué y soit pour quoi que ce soit ; nous savons tous qu’il y a ceux qui travaillent en silence et sont constructifs d’un côté, et ceux qui se font du bien, pensent à leur image, enfin non puisqu’ils ne pensent pas tout court, de l’autre – et une frontière bien étanche au milieu, cela va de soi. »

11 thoughts on “De diverses questions de fond que posent les choses

  1. Oui c’est très intéressant !!!
    Mais a-t-elle pu mettre en pratique et où ?
    Moi, je suis preneuse de toute expérience réussie et aboutie dans ce domaine …

    • Euh… Tu pourrais préciser ?
      Il y a ici surtout des questions, qui mériteraient des réponses argumentées et précises, et pas l’habituel discours « c’est plus compliqué que vous ne savez, laissez faire les pros, vous verrez » — on voit.

  2. Je voudrais juste savoir si notre collègue a pu faire appliquer massivement ces principes dans son université et comment ? Si oui, j’imagine que cela s’est traduit par une prise de position claire des instances dirigeantes et des désabonnements massifs dans la joie et l’allégresse collective ? Je veux voir pour y croire …

    • J’avoue avoir un peu de mal à comprendre vodre cgm-entaire, puisque je ne donne pas de recette à appliquer dans le mien mais pose des questions. Je vois mal comment vous répondre du coup.

      Je n’ai par exemple absolument pas écrit que nous devions désabonner tout Elsevier (j’ai parlé du consortium et du refus du modèle de big deal, ce n’est pas du tout la même chose).

      Je ne sais pas si c’est le type de réponse que vous attendez, mais je peux toujours vous donner des éléments sur mon pedigree.
      Je me suis occupée de la documentation électronique dans mes deux précédents postes en bibliothèque universitaire (par interim dans le 2è). Je travaille désormais à l’Université d’Angers, depuis septembre 2011, et suis l’adjointe de notre hôte. Je suis en charge de la documentation électronique et chef du projet d’archive ouverte de l’Université. Je représente le SCD en CS.
      Pour ce qui est de la documentation électronique, nous avons effectivement désabonné plusieurs ressources ces deux dernières années, pris quelques nouvelles bases aussi, pour les labos prêts à les cofinancer. Je n’ai pas les chiffres en tête pour l’année dernière, pour la précédente en revanche je me souviens que l’inflation de notre budget docelec a été de 0% exactement.
      Concernant l’archive recherche, un mandat de dépôt a été voté en CS et CA au printemps 2013, est-ce ce que vous appelez une position claire des instances dirigeantes ? L’archive sera en production dans les prochains mois. Notre président, accompagné de la directrice du SCD, du VP numérique et d’un directeur de laboratoire accessoirement responsable d’une revue Elsevier ont rendu visite l’année dernière à Bernard Rentier et Paul Thirion, ULg. Les problématiques d’Open Access sont régulièrement abordées en CS.
      Pour ma part lorsque je ne travaille pas sur le montage concret de la plateforme je visite les laboratoires et rencontre les chercheurs pour discuter avec eux du coût de l’édition scientifique et de l’éthique Open access.

  3. Je ne doute pas un instant de la qualité de votre travail !! Je dis juste qu’il y a un « gap » entre les principes que vous affichez et les réalisations locales … Proposer une archive ouverte même avec mandat, discuter de façon approfondie avec les chercheurs, les sensibiliser à l’open access, … ne règlera pas leur « dépendance » à la course à la publication chez Elsevier et aux modèles d’évaluation en cours dans l’ESR …

    • Travail bottom-up : on s’en occupe ;
      Travail top-down : c’est le taf des politiques (j’inclus ministère, Assos pro, Dir BUs) qui doivent prendre de vrais décisions, et pas bavasser genre blah blah de la ministre à la dernière JEAO (dans le genre vide enrobé de langue de bois, ça méritait un prix Nobel) ; et ici les vrais décisions, c’est par exemple arrêter les discours d’intention et rendre les dépôts AO obligatoires en changeant les modèles d’évaluations — c’est fait en deux jours, il suffit d’une décision politique et d’arrêter de tortiller du fion, zut à la fin.
      Donc : prenez vos responsabilités, c’est votre taf, nous on prend les nôtres, on fait déjà notre taf.

      PS : Sylvie, tu dois te sentir bien seule – où sont les dizaines d’autres Dir BUs ?

    • en effet, je suis bien d’accord avec vous, l’action locale ne suffit pas, c’est pour cela d’ailleurs qu’il y a des initiatives nationales comme le GTAO Couperin, dont j’anime l’un des sous-groupes : j’ai le fol espoir qu’il y ait une chance de faire avancer les choses grâce à la fédération des personnes prêtes à s’investir, à être dans l’action et à fournir du travail très concret.

      • Nous sommes bien d’accord sur le fond !!! Et je sais que de nombreux collègues s’investissent mais cela suffit-il (voir mon commentaire de 17h56) ?? Et le paysage actuel des universités françaises (difficultés budgétaires et fusion) n’aide pas du tout à une prise de conscience …

  4. Je pense que Couperin ou pas Couperin, bibliothécaire ou pas bibliothécaire, cet accord aurait été signé dans tous les cas. Car les décideurs actuels de la recherche en France ne souhaitent tout simplement pas changer de modèle … et que les principaux intéressés (les enseignants-chercheurs) ne le souhaitent pas non plus. Tant que les systèmes d’évaluation ne se modifient pas, il n’y a aucune chance que le reste suive … Donc, on peut toujours s’énerver et s’agiter, et je pense que de nombreux collègues sont parfaitement conscients de la situation et tentent d’agir au niveau national et local, c’est tout un écosystème à revoir, dont nous ne sommes qu’un élément.

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