{"id":33,"date":"2020-09-13T21:09:45","date_gmt":"2020-09-13T20:09:45","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/nicolasraymond\/?p=33"},"modified":"2020-12-06T11:14:28","modified_gmt":"2020-12-06T10:14:28","slug":"meandres-du-directeur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/nicolasraymond\/meandres-du-directeur\/","title":{"rendered":"M\u00e9andres du directeur"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">Cela fait bient\u00f4t un an que je suis directeur du d\u00e9partement de math\u00e9matiques d&rsquo;Angers. Ce constat est l&rsquo;occasion d&rsquo;une petite r\u00e9flexion. On oublie parfois qu&rsquo;un directeur de d\u00e9partement est aussi et surtout un enseignant-chercheur. L&rsquo;image qu&rsquo;on s&rsquo;en fait parfois comme d&rsquo;un \u00eatre essentiellement \u00ab\u00a0administratif\u00a0\u00bb me semble terriblement fausse et m\u00eame d\u00e9sobligeante : un directeur qui ne serait qu&rsquo;un gestionnaire ne s&rsquo;interrogeant pas ou ne s&rsquo;\u00e9tonnant de rien serait une bien pi\u00e8tre personne. Peut-on m\u00eame concevoir qu&rsquo;un enseignant-<em>chercheur<\/em> cesse de se poser des questions et se complaise dans des habitudes ou des croyances ? Alors, plut\u00f4t que de justifier mon besoin naturel de douter, le mieux est sans doute de penser, de panser. Plusieurs exp\u00e9riences m&rsquo;ont amen\u00e9 \u00e0 \u00e9crire les lignes qui suivent. Ces exp\u00e9riences sont \u00e0 la fois humaines et math\u00e9matiques et concernent de pr\u00e8s ou de loin la place de l&rsquo;imagination et du dialogue dans les math\u00e9matiques, et plus largement dans les relations humaines. J&rsquo;esp\u00e8re que mes lecteurs et mes lectrices me pardonneront certaines formules obscures : je n&rsquo;en ai pas trouv\u00e9 de meilleures pour d\u00e9crire les teintes vari\u00e9es de mes exp\u00e9riences. Puisse de cette obscurit\u00e9 jaillir un peu d&rsquo;intelligence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Lorsqu&rsquo;on \u00e9voque les math\u00e9matiques, de multiples images apparaissent. Elles sont d&rsquo;abord un peu confuses, puis on distingue des formes et des relations. Ces relations, souvent \u00e9crites, les \u00e9quations, ne sont jamais bien loin des formes. Elles sont d&rsquo;ailleurs aussi abstraites qu&rsquo;elles. Qu&rsquo;on se demande un instant ce qu&rsquo;est un carr\u00e9, aussit\u00f4t, une image se pr\u00e9sente, celle d&rsquo;un quadrilat\u00e8re un peu sp\u00e9cial. L&rsquo;image nous impressionne, elle nous captive. Quelle \u00e9trange exp\u00e9rience quand on y songe ! Lorsqu&rsquo;on s&rsquo;imagine un carr\u00e9, qu&rsquo;on le voit mentalement, qu&rsquo;on en parcourt les c\u00f4t\u00e9s, qu&rsquo;on se pique \u00e0 ses angles droits, un ph\u00e9nom\u00e8ne surprenant se produit : le monde ext\u00e9rieur, celui que per\u00e7oivent nos sens, vient d&rsquo;\u00eatre aboli. Soudain, la conscience toute enti\u00e8re s&rsquo;est trouv\u00e9e au chevet du carr\u00e9. Nous \u00e9tions, il y a un instant \u00e0 peine avec ce carr\u00e9 r\u00eav\u00e9, sugg\u00e9r\u00e9 par l&rsquo;auteur de ces lignes. Nous le voyions, il nous \u00e9tait pr\u00e9sent, mais il n&rsquo;\u00e9tait pas sous nos yeux. O\u00f9 \u00e9tait-il ? Bien s\u00fbr, \u00e0 son \u00e9vocation, nous aurions pu avoir une feuille et un crayon sous la main et le tracer. Nous aurions pu le rendre, en quelque fa\u00e7on, plus r\u00e9el, plus visible. Qu&rsquo;est-il ce carr\u00e9 que nous consid\u00e9rions \u00e0 l&rsquo;instant ? Est-il un souvenir ? Les souvenirs sont mouvants et ils peuvent donc souvent nous tromper. Ce carr\u00e9 n&rsquo;a pas l&rsquo;air trompeur, son image est stable. D&rsquo;o\u00f9 lui vient cette esp\u00e8ce de fid\u00e9lit\u00e9 que la plupart des souvenirs ne poss\u00e8de pas ? Peut-\u00eatre a-t-il \u00e9t\u00e9 souvenir autrefois dans l&rsquo;enfance. Que lui est-il arriv\u00e9 ? Il n&rsquo;est plus <em>seulement<\/em> une image ou un souvenir. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne se produit d&rsquo;ailleurs pour certains souvenirs de notre existence personnelle. Peut-on croire que l&rsquo;image d&rsquo;une personne il y a longtemps disparue soit un simple duplicata de l&rsquo;exp\u00e9rience qu&rsquo;on a v\u00e9cue avec elle ? Cette question se fait particuli\u00e8rement vive lorsqu&rsquo;on vient de perdre un \u00eatre aim\u00e9, car on ressent parfois un subtil d\u00e9go\u00fbt \u00e0 r\u00e9sumer une relation \u00e0 des images-f\u00e9tiches. On sent que le souvenir na\u00eff ne sera pas suffisant pour sauver de l&rsquo;oubli la relation qu&rsquo;on avait avec le mort. Une collection d&rsquo;images glan\u00e9es au fil des ans, de bribes de conversations, de sourires, de pleurs, d&rsquo;intonations ne suffit pas \u00e0 elle seule \u00e0 l\u2019\u0153uvre de la m\u00e9moire. Car dans la multitude des images, il y a aussi beaucoup d&rsquo;insignifiance. Ce qui \u00e9meut dans le sourire soudain ressuscit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre disparu, ce n&rsquo;est pas l&rsquo;image elle-m\u00eame, ce n&rsquo;est pas l&rsquo;\u00e9motion ressentie autrefois (d&rsquo;ailleurs, on peut se souvenir avec joie de grandes tristesses et r\u00e9ciproquement). Alors, comment sauver l&rsquo;\u00eatre profond\u00e9ment aim\u00e9 pour \u00e9viter qu&rsquo;il ne meure tout entier ? Que faire qui soit \u00e0 la mesure de notre amour ? On peut bien croire, quasi mystiquement, que tout ce qui se produit dans le monde se conserve dans une m\u00e9moire universelle, que tout \u00eatre vivant laisse en elle une trace ind\u00e9l\u00e9bile. Cela ne suffit pas au c\u0153ur pein\u00e9 qui sent l&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 de la vie et de la mort. Qu&rsquo;il y ait un \u00catre omnim\u00e9moriel ou pas, on raconte la vie de ceux qui nous ont quitt\u00e9s. On parle du disparu aux autres, mais on s&rsquo;en parle aussi et surtout \u00e0 soi, \u00e0 travers les autres. L\u2019\u0153uvre de la m\u00e9moire, dans ce qu&rsquo;elle touche \u00e0 notre responsabilit\u00e9, est impossible sans r\u00e9cit et le r\u00e9cit lui-m\u00eame ne peut exister qu&rsquo;avec autrui. On r\u00e9pondra \u00e0 ceci qu&rsquo;on peut bien soliloquer, mais tout psychologue sait que quand on parle seul, on parle encore \u00e0 quelqu&rsquo;un. D&rsquo;ailleurs, l&rsquo;activit\u00e9 de penser elle-m\u00eame est un dialogue entre soi et soi-m\u00eame. Allons encore plus loin : tout dialogue authentique est un dialogue avec soi. On s&rsquo;\u00e9tonne parfois de la possibilit\u00e9 de se parler \u00e0 soi-m\u00eame, mais c&rsquo;est surtout le fait d&rsquo;une na\u00efvet\u00e9 de l&rsquo;ego. Bien au chaud dans ses habitudes, calfeutr\u00e9 dans une maison o\u00f9 il se croit seul, il ne croit pas au Horla. Durant toute notre existence, pourtant, autrui nous accompagne comme notre conscience : il est en nous autant que nous sommes en lui. De m\u00eame, nous sommes aussi confondus avec notre conscience que notre conscience est confondue avec ce dont elle a conscience. C&rsquo;est cette comp\u00e9n\u00e9tration qui rend la pens\u00e9e possible : autrui est la condition de toute pens\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cependant, l&rsquo;ego veille, tel Penth\u00e9e au sommet de son pin. Son destin est le conflit avec autrui, r\u00e9duit \u00e0 n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un adversaire radicalement diff\u00e9rent. L&rsquo;histoire de Penth\u00e9e, racont\u00e9e et comment\u00e9e par Jean-Pierre Vernant, devrait pourtant nous \u00e9difier et nous mettre en garde. Ce mythique roi de Th\u00e8bes refusa l&rsquo;hospitalit\u00e9 \u00e0 Dionysos, le dieu vagabond, le dieu \u00e9tranger. Il refusa m\u00eame de reconna\u00eetre en lui un dieu. Malgr\u00e9 ce rejet radical (ou \u00e0 cause de lui), Penth\u00e9e fut fascin\u00e9 par Dionysos, cet \u00e9tranger aux airs eff\u00e9min\u00e9s. En lui d\u00e9niant la possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre son semblable, il prit le risque de vivre rejet\u00e9 hors de lui-m\u00eame. Naturellement, cette polarisation et cette s\u00e9paration radicale voulues par Penth\u00e9e firent le lit d&rsquo;une obsession pour Dionysos et ses \u0153uvres (notamment l&rsquo;ensorcellement des th\u00e9baines r\u00e9duites \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de nature et vivant nues avec les animaux de la for\u00eat). Penth\u00e9e fut alors subjugu\u00e9 par le dieu, amen\u00e9 \u00e0 porter les m\u00eames v\u00eatements f\u00e9minins que lui et \u00e0 \u00e9pier nerveusement la communaut\u00e9 des femmes du haut d&rsquo;un pin. Lui, l&rsquo;homme libre et viril, s\u00fbr de son identit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire enferm\u00e9 en elle, devint l&rsquo;esclave de son imagination. Que faisaient les femmes dans la for\u00eat ? Qu&rsquo;est-ce qui rendait Dionysos si ensorcelant et si s\u00e9duidant ? Que pensait-t-il ? Pourquoi disait-il ci ou \u00e7a ? Que cherchait-il ?<br \/>\nCe roi, arrogant dans ses certitudes et confit dans ses habitudes, en fut r\u00e9duit \u00e0 n&rsquo;\u00eatre plus qu&rsquo;une marionnette obs\u00e9d\u00e9e par des fantasmes. Les femmes alors, furieuses d&rsquo;\u00eatre \u00e9pi\u00e9es par l&rsquo;importun, le firent tomber de son pin et le mirent en pi\u00e8ces.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Penth\u00e9e n&rsquo;est pas seulement l&rsquo;\u00e9pouvantail grec de l&rsquo;hospitalit\u00e9, il est aussi un exemple frappant d&rsquo;absence de pens\u00e9e. L&rsquo;ego ne pense pas : il n&rsquo;est que la vie repli\u00e9e sur elle-m\u00eame et ignorante d&rsquo;elle-m\u00eame. Le rejet d&rsquo;autrui semble avoir chez Penth\u00e9e pour corr\u00e9lat une imagination, une activit\u00e9 fantasmatique, tr\u00e8s active. L&rsquo;autre, install\u00e9 radicalement hors de lui-m\u00eame, intrins\u00e8quement rejet\u00e9, rejaillit dans sa psychologie sous forme de fascination : les femmes, si diff\u00e9rentes des hommes, l&rsquo;obs\u00e8dent ; Dionysos, l&rsquo;\u00e9tranger rejet\u00e9, devient un mod\u00e8le. L&rsquo;imagination de Penth\u00e9e est de l&rsquo;ordre d&rsquo;une possession d\u00e9moniaque : une fois l&rsquo;autre refoul\u00e9, l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 resurgit de toutes parts et fait le si\u00e8ge de Penth\u00e9e. Et le combat est perdu d&rsquo;avance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cette petite histoire peut nous \u00e9clairer sur certains aspects de l&rsquo;imagination. On pourrait un peu na\u00efvement croire que l&rsquo;imagination enrichit le monde en nous faisant voir l&rsquo;invisible. Elle nous montre bien un carr\u00e9 absent et parfait ; elle r\u00e9insuffle la vie aux morts ; elle nous permet de nous figurer les pens\u00e9es des autres ou d&rsquo;envisager le divin&#8230; Elle nous transporte ailleurs sans que nous ayons \u00e0 bouger. Quelle facult\u00e9 admirable ! Mais quelle en est la condition ? L&rsquo;imagination rend visible l&rsquo;invisible&#8230; et invisible le visible. Cette permutation quasi miraculeuse se produit au prix d&rsquo;un \u00e9loignement de la sensation. En premier lieu, l&rsquo;imagination n&rsquo;enrichit pas le monde, elle le remplace ; elle lui substitue des images produites, m\u00e9langes de souvenirs, de sensations, d&rsquo;intentions&#8230; Elle nous montre des possibles. Ainsi, mon interlocuteur pourrait penser ci ou \u00e7a, ressentir ci ou \u00e7a. Interpr\u00e9ter les expressions d&rsquo;un visage, c&rsquo;est d&rsquo;abord imaginer des intentions. On peut s&rsquo;\u00e9tonner que, dans ces lignes, l&rsquo;imagination soit d\u00e9crite comme une personne (Dionysos !) toute enti\u00e8re vou\u00e9e \u00e0 la monstration. Elle semble \u00e0 la fois d\u00e9nu\u00e9e d&rsquo;intention et pleines d&rsquo;intentions souvent contradictoires. La contradiction est manifeste dans le pr\u00e9sent par la r\u00e9union de multiples images-intentions collect\u00e9es en des temps diff\u00e9rents de notre exp\u00e9rience personnelle. En imaginant, on r\u00eave \u00e9veill\u00e9 ; on r\u00eave au pr\u00e9sent. Que faire avec ces contradictions de l&rsquo;imagination, c&rsquo;est-\u00e0-dire avec la multiplicit\u00e9 de nos \u00e9tats de conscience pr\u00e9sents et pass\u00e9s ? Lorsqu&rsquo;on dort, c&rsquo;est-\u00e0-dire durant le tiers de notre existence, on fait bien souvent avec. Lorsqu&rsquo;on dort, qui dort vraiment d&rsquo;ailleurs ? Ne serait-ce pas l&rsquo;autre en nous ? Le sommeil nous lib\u00e8re en quelque sorte de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9. \u00c0 l&rsquo;\u00e9tat de veille, nous avons affaire avec les autres, les autres nous-m\u00eames. Quelle angoisse ! Mais qui suis-je ? Pour me poser cette question, je sens bien que je ne peux pas co\u00efncider avec moi-m\u00eame : la question me d\u00e9double et la question se d\u00e9double elle-m\u00eame ! Je suis l&rsquo;auteur et l&rsquo;auditeur de la question et la question devient soudain \u00ab\u00a0Qui es-tu ?\u00a0\u00bb. Je me croyais seul, mais l&rsquo;interrogation a fait para\u00eetre l&rsquo;autre, l&rsquo;autre que j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9, l&rsquo;autre que j&rsquo;ai rencontr\u00e9. Puissante imagination ! L&rsquo;autre vient de para\u00eetre et, pourtant, o\u00f9 que je regarde autour de moi, il n&rsquo;y a personne. Cette exp\u00e9rience doit nous instruire : d\u00e8s que nous nous <em>croyons<\/em> seuls, nous ne le sommes plus. Un autre veille, pr\u00eat \u00e0 surgir et \u00e0 devenir notre interlocuteur ou notre tentateur : tel est l&rsquo;enseignement de la solitude. Bien s\u00fbr, cela incite \u00e0 la prudence dans les relations humaines. Car sait-on vraiment \u00e0 qui on parle ? Est-ce \u00e0 celui qui est ici, devant moi, visible, accessible au toucher ? Ou est-ce \u00e0 l&rsquo;autre qui surgit dans les moments de solitude ? Soudain, l&rsquo;imagination peut surgir et bannir celui qui est l\u00e0, lui le vivant, lui l&rsquo;inconnu et le remplacer par l&rsquo;autre, celui qui n&rsquo;est pas l\u00e0, mon Horla, moi&#8230; moi<em>s<\/em>. Fascinante imagination ! Ne la bl\u00e2mons pas trop, car celle qui peut nous s\u00e9parer de nos semblables nous aide aussi \u00e0 les rencontrer. La facult\u00e9 de d\u00e9doublement qu&rsquo;elle suscite contribue \u00e0 la <em>reconnaissance<\/em> des autres, confondus provisoirement avec soi-m\u00eame. Le dialogue avec soi-m\u00eame \u00e9limine alors peu \u00e0 peu les possibles et soi-m\u00eame se m\u00e9tamorphose en autrui, d\u00e9shabill\u00e9 de l&rsquo;imagination. Nous \u00e9tions seuls et nous sommes devenus deux, nous sommes devenus un. Le dialogue nous a donn\u00e9 deux existences ind\u00e9pendantes, mais il nous a aussi ramen\u00e9s \u00e0 soi, le sujet de tout dialogue, ce sujet \u00e0 deux voix, qui est bien plus que nous. En miroir, le dialogue fait na\u00eetre des sujets comme des d\u00e9clinaisons de soi, une m\u00eame \u00e2me en deux corps ; en cela, il est parent de l&rsquo;amiti\u00e9. Avant la rencontre, nous nous croyons toujours seuls, mais nous le formulons rarement avec clart\u00e9 : \u00e0 quoi bon le faire ? La parole nous exorcise de cette croyance, de la tentation solipsiste. Notre existence individuelle n&rsquo;est pas plus assur\u00e9e que celles des autres : elle est seulement r\u00eav\u00e9e, imagin\u00e9e. Cette identit\u00e9 est une image parmi les autres, une image f\u00e9tichis\u00e9e, car on croit \u00e0 notre propre permanence. Dans la multitude des images, il y a beaucoup d&rsquo;insignifiance, disions-nous : notre identit\u00e9, comme toutes les images, est en proie \u00e0 l&rsquo;insignifiance. Le carr\u00e9 imagin\u00e9 lui aussi est pr\u00eat \u00e0 se dissoudre dans l&rsquo;absurde. Aucune Id\u00e9e platonicienne ne vient le sauver ; pourtant, il demeure, quand bien m\u00eame nous ne voudrions plus y croire. De m\u00eame, notre existence demeure lorsque nous nous d\u00e9shabillons dans le dialogue avec autrui. Elle n&rsquo;est plus seulement une image ; elle est aussi une relation, une relation <em>amicale<\/em>, oserait-on presque dire. Le carr\u00e9 absent et l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 disparu ont en commun la relation qu&rsquo;on souhaite entreprendre (et qu&rsquo;on vit) avec eux, <em>malgr\u00e9<\/em> leur absence. On les imagine ; et on sent, on vit, on sait qu&rsquo;ils ne sont pas <em>l\u00e0<\/em>. Ce savoir est le signe d&rsquo;un \u00e9den dans les tourments d&rsquo;une imagination agit\u00e9e. \u00ab\u00a0Je suis avec eux <em>malgr\u00e9 leur absence<\/em>.\u00a0\u00bb Cette distance, cette cong\u00e9diation partielle de l&rsquo;imagination est le d\u00e9but d&rsquo;une pens\u00e9e. \u00ab\u00a0Tu es imagination, tu n&rsquo;es pas ce que tu repr\u00e9sentes\u00a0\u00bb, diraient les sto\u00efciens. Cette distinction entre l&rsquo;image et l&rsquo;\u00eatre par le moyen du langage est proprement l&rsquo;acte pensant. Tant que ce qui est demeure dans le silence, les images nous agitent et nous passionnent ; et l&rsquo;autre, l\u00e0, l&rsquo;\u00e9tranger, devant moi, qui vit, qui respire, peine \u00e0 trouver son chemin vers une existence ind\u00e9pendante, car je ne sais pas qu&rsquo;il est <em>l\u00e0<\/em>. En ignorant sa pr\u00e9sence, c&rsquo;est aussi ma propre pr\u00e9sence que j&rsquo;ignore. Alors ce carr\u00e9 que j&rsquo;imaginais tout \u00e0 l&rsquo;heure, o\u00f9 est-il ? Il existe dans le monde des \u00eatres aim\u00e9s et disparus, celui du r\u00e9cit, du dialogue, de la pens\u00e9e, dans le monde du <em>malgr\u00e9<\/em>. Nulle Id\u00e9e, nulle \u00e2me particuli\u00e8re n&rsquo;est n\u00e9cessaire pour le conserver. La parole, seule, r\u00e9sonnante et raisonnante le sauve du n\u00e9ant en en faisant <em>plus<\/em> qu&rsquo;une image : une pure relation avec autrui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cela fait bient\u00f4t un an que je suis directeur du d\u00e9partement de math\u00e9matiques d&rsquo;Angers. Ce constat est l&rsquo;occasion d&rsquo;une petite r\u00e9flexion. On oublie parfois qu&rsquo;un directeur de d\u00e9partement est aussi et surtout un enseignant-chercheur. L&rsquo;image qu&rsquo;on s&rsquo;en fait parfois comme d&rsquo;un \u00eatre essentiellement \u00ab\u00a0administratif\u00a0\u00bb me semble terriblement fausse et m\u00eame d\u00e9sobligeante : un directeur qui [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":68193,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-33","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/nicolasraymond\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/nicolasraymond\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/nicolasraymond\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/nicolasraymond\/wp-json\/wp\/v2\/users\/68193"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/nicolasraymond\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=33"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/nicolasraymond\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/nicolasraymond\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=33"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/nicolasraymond\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=33"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/nicolasraymond\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=33"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}