{"id":124,"date":"2017-01-30T10:56:14","date_gmt":"2017-01-30T09:56:14","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/?p=124"},"modified":"2017-01-30T11:30:43","modified_gmt":"2017-01-30T10:30:43","slug":"condorcet-jean-antoine-nicolas-caritat-marquis-de","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/2017\/01\/30\/condorcet-jean-antoine-nicolas-caritat-marquis-de\/","title":{"rendered":"CONDORCET [Jean Antoine Nicolas CARITAT, marquis de]"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">N\u00e9 le 17 septembre 1743 \u00e0 Ribemont (Aisne), d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 29 mars 1794 \u00e0 Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine). Issu d\u2019une famille de la noblesse dauphinoise, le jeune gar\u00e7on est \u00e9lev\u00e9 par sa m\u00e8re, tr\u00e8s pieuse. Son p\u00e8re est mort lors de manoeuvres militaires, cinq semaines apr\u00e8s sa naissance. Il fait ensuite des \u00e9tudes au coll\u00e8ge j\u00e9suite de Reims puis au coll\u00e8ge de Navarre \u00e0 Paris, et se fait remarquer tr\u00e8s t\u00f4t par ses talents en math\u00e9matiques : apr\u00e8s une th\u00e8se soutenue \u00e0 16 ans, son <em>Essai sur le calcul int\u00e9gral<\/em> (1765) fait grand bruit et lui vaut la protection de d\u2019Alembert. Sa carri\u00e8re est brillante : en 1769, il est re\u00e7u \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des sciences, en devient secr\u00e9taire adjoint en 1773 et secr\u00e9taire perp\u00e9tuel en 1776. Avec d\u2019Alembert, il participe au <em>Suppl\u00e9ment de l\u2019Encyclop\u00e9die<\/em> (1776-1777), puis aux tomes <em>Math\u00e9matiques<\/em> (1784-1789) de l\u2019<em>Encyclop\u00e9die m\u00e9thodique<\/em>. Il fr\u00e9quente les philosophes et les salons parisiens les plus en vue. Outre d\u2019Alembert, il se lie plus particuli\u00e8rement d\u2019amiti\u00e9 avec Julie de Lespinasse, Voltaire (rencontr\u00e9 en 1770 et avec qui il correspond r\u00e9guli\u00e8rement) et Turgot qui influence ses id\u00e9es \u00e9conomiques et politiques \u2013 il \u00e9crira en 1786 une <em>Vie de Turgot<\/em> et en 1789 une de Voltaire.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Tout en continuant ses travaux scientifiques, il oeuvre avec Voltaire \u00e0 la r\u00e9habilitation du chevalier de La Barre et, dans sa <em>Lettre d\u2019un th\u00e9ologien<\/em>&#8230; publi\u00e9e anonymement en 1774, attaque l\u2019intol\u00e9rance et les crimes de l\u2019\u00c9glise catholique contre les protestants, les Juifs, les Indiens\u2026 Comme nombre d\u2019hommes des Lumi\u00e8res, il pense que la monarchie fran\u00e7aise doit se r\u00e9former de l\u2019int\u00e9rieur avec l\u2019aide des lettr\u00e9s et des savants ; en 1774, il rejoint Turgot qui, nomm\u00e9 contr\u00f4leur g\u00e9n\u00e9ral des Finances, l\u2019appelle aupr\u00e8s de lui. En 1775, il obtient la place d\u2019inspecteur des Monnaies, qu\u2019il conservera apr\u00e8s la chute de Turgot en 1776, dont il d\u00e9fend la politique \u00e9conomique dans plusieurs brochures.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">En 1781, sous le pseudonyme de Schwartz, il d\u00e9nonce l\u2019esclavage, inadmissible car les Noirs ont \u00ab le m\u00eame esprit, la m\u00eame raison, les m\u00eames vertus que les Blancs \u00bb (<em>R\u00e9flexions sur l\u2019esclavage des n\u00e8gres<\/em>) ; mais, favorable \u00e0 un id\u00e9al r\u00e9formiste de transformations sociales progressives et sans heurts, il plaide pour un affranchissement par \u00e9tapes, pour pr\u00e9parer les esclaves \u00e0 la libert\u00e9. En 1782, il est \u00e9lu \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. Il commence \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux moyens de mettre la science au service du \u00ab bien public \u00bb, d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 guid\u00e9e par la raison et tendant vers le bonheur : il propose pour cela de cr\u00e9er une \u00ab math\u00e9matique sociale \u00bb qui appliquerait le calcul aux \u00ab sciences morales \u00bb de l\u2019homme et de la soci\u00e9t\u00e9 (<em>Essai<\/em>&#8230;, 1785).<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">En 1786, \u00e0 43 ans, il \u00e9pouse Sophie de Grouchy et trouve \u00ab le plus grand bonheur \u00bb avec cette jeune femme de 22 ans (une fille na\u00eet en 1790). Ath\u00e9e et adepte des id\u00e9es philosophiques, admir\u00e9e autant pour son instruction et son intelligence que pour sa beaut\u00e9, elle tient un salon fr\u00e9quent\u00e9 par les intellectuels europ\u00e9ens et partage ses engagements. Une r\u00e9elle complicit\u00e9 intellectuelle les unit et elle l\u2019a probablement inspir\u00e9 lorsque, peu apr\u00e8s leur mariage, il d\u00e9fend pour la premi\u00e8re fois, et de fa\u00e7on in\u00e9dite pour l\u2019\u00e9poque, les droits politiques des femmes. Dans un long d\u00e9veloppement ins\u00e9r\u00e9 dans les <em>Lettres d\u2019un bourgeois de New Haven<\/em> (1787, publi\u00e9es en 1788) qui examinent les institutions am\u00e9ricaines, il assure qu\u2019il n\u2019a pas jusqu\u2019ici exist\u00e9 d\u2019\u00c9tat r\u00e9ellement \u00ab libre \u00bb (d\u00e9mocratique) car \u00ab jamais les femmes n\u2019ont exerc\u00e9 les droits de citoyens \u00bb. Or voter et \u00eatre \u00e9ligible sont des droits naturels, qui \u00ab d\u00e9rivent de la nature \u00bb humaine : \u00eatres humains, \u00ab les femmes doivent donc avoir absolument les m\u00eames \u00bb que les hommes. Il ajoute que, n\u2019\u00e9lisant pas les repr\u00e9sentants qui votent les imp\u00f4ts, elles pourraient refuser de les payer. Si elles sont sous la d\u00e9pendance de leurs maris, c\u2019est \u00e0 cause de lois injustes et il serait plus naturel que l\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e8gne aussi dans le couple. En 1788, dans un <em>Essai sur la constitution &#8230; des assembl\u00e9es provinciales<\/em> (cr\u00e9\u00e9es en 1787 et \u00e9lues au suffrage censitaire), il r\u00e9affirme ces opinions sur le \u00ab droit de cit\u00e9 \u00bb des femmes, et ajoute que \u00ab l\u2019instruction doit \u00eatre commune \u00bb aux deux sexes.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">En 1788, il se range aux c\u00f4t\u00e9s des \u00ab patriotes \u00bb favorables aux r\u00e9formes : il fait partie de la Soci\u00e9t\u00e9 des Trente qui diffuse ces id\u00e9es, r\u00e9dige une <em>D\u00e9claration des Droits<\/em> (1789). Il n\u2019est pas \u00e9lu aux \u00c9tats g\u00e9n\u00e9raux, mais participe cependant \u00e0 la vie politique : il si\u00e8ge jusqu\u2019en 1791 \u00e0 la Commune de Paris, s\u2019inscrit en 1789 au club des Jacobins et, en 1790, fonde avec Siey\u00e8s la Soci\u00e9t\u00e9 de 1789, plus \u00e9litiste et mod\u00e9r\u00e9e. Face \u00e0 l\u2019\u00e9volution de plus en plus conservatrice de cette soci\u00e9t\u00e9, il s\u2019en \u00e9loigne pour rejoindre le Cercle social, club politique et litt\u00e9raire qui organise des conf\u00e9rences pour un large public et o\u00f9 se retrouvent des personnalit\u00e9s du monde intellectuel et politique. Il en devient un des dirigeants et, parall\u00e8lement, publie de nombreux \u00e9crits, collabore \u00e0 divers journaux.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Condorcet n\u2019est pas un radical : d\u2019un point de vue \u00e9conomique, il consid\u00e8re que la propri\u00e9t\u00e9 est un droit naturel, un des fondements de la soci\u00e9t\u00e9 ; d\u2019un point de vue social, il redoute le d\u00e9sordre et pense que la politique doit \u00eatre une affaire de raison. Mais il est aussi un homme de principes, qui d\u00e9fend notamment celui de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits. Ainsi, alors qu\u2019il liait avant 1789 citoyennet\u00e9 et propri\u00e9t\u00e9, il \u00e9volue et n\u2019est plus, pendant la R\u00e9volution, favorable au suffrage censitaire. Il soutient les Juifs qui demandent l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la citoyennet\u00e9. Il est, depuis sa cr\u00e9ation en 1788, un membre actif de la Soci\u00e9t\u00e9 des amis des Noirs, qui s\u2019oppose au lobby colonial et r\u00e9clame l\u2019\u00e9galit\u00e9 politique pour les \u00ab libres de couleur \u00bb dans les colonies, la suppression de la traite et l\u2019abolition progressive de l\u2019esclavage.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Sur ces points, Condorcet n\u2019est pas original et sa voix n\u2019est pas isol\u00e9e. Elle l\u2019est en revanche beaucoup plus quand, le 3 juillet 1790, il publie dans le no 5 du <em>Journal de la Soci\u00e9t\u00e9<\/em> de 1789 un article \u00ab Sur l\u2019admission des femmes au droit de cit\u00e9 \u00bb. En philosophe th\u00e9oricien, il se place sur le terrain du droit et des principes, affirm\u00e9s par les r\u00e9volutionnaires dans la <em>D\u00e9claration des Droits<\/em>. Il d\u00e9veloppe une partie des arguments avanc\u00e9s en 1787-1788, avec quasiment les m\u00eames mots. \u00ab \u00catres sensibles, susceptibles d\u2019acqu\u00e9rir des id\u00e9es morales et de raisonner sur ces id\u00e9es \u00bb, les femmes naissent avec les m\u00eames droits naturels que les hommes, mais elles les ont \u00ab perdus \u00bb dans la soci\u00e9t\u00e9. Le principe, d\u00e9sormais fondateur, de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits a donc \u00e9t\u00e9 \u00ab tranquillement \u00bb viol\u00e9, sans que personne ne s\u2019en \u00e9meuve \u00e0 cause du \u00ab pouvoir de l\u2019habitude \u00bb : il y a donc \u00ab acte de tyrannie \u00bb car \u00ab ou aucun individu de l\u2019esp\u00e8ce humaine n\u2019a de v\u00e9ritables droits, ou tous ont les m\u00eames ; et celui qui vote contre le droit d\u2019un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a d\u00e8s lors abjur\u00e9 les siens \u00bb. Apr\u00e8s avoir pos\u00e9 les principes, il r\u00e9pond \u00e0 tous ceux qui assurent que la nature et les fonctions sociales des femmes les rendent incapables d\u2019exercer les droits politiques. Elles sont \u00ab expos\u00e9es \u00e0 des grossesses et \u00e0 des indispositions passag\u00e8res \u00bb : a-t-on jamais envisag\u00e9 de priver de leurs droits les hommes \u00ab qui ont la goutte tous les hivers et qui s\u2019enrhument ais\u00e9ment ? \u00bb Il n\u2019y a, dit-on, pas de femmes de g\u00e9nie : cela tient \u00e0 leur manque d\u2019\u00e9ducation ; de plus, le droit de cit\u00e9 n\u2019est pas r\u00e9serv\u00e9 aux seuls g\u00e9nies et de nombreuses femmes ont fait preuve de \u00ab principes plus \u00e9lev\u00e9s \u00bb et d\u2019une raison \u00ab plus forte \u00bb que certains hommes, qui \u00ab n\u2019ont pas le droit d\u2019\u00eatre si fiers \u00bb. Quant \u00e0 la diff\u00e9rence de comportements entre les deux sexes, elle n\u2019est pas \u00ab naturelle \u00bb mais construite socialement, par une mauvaise \u00e9ducation et des lois injustes. Certes, reconna\u00eet Condorcet, elles sont destin\u00e9es \u00e0 s\u2019occuper des enfants et de la famille, \u00e0 mener une vie plus retir\u00e9e : mais ce n\u2019est pas parce qu\u2019elles jouiraient du droit de cit\u00e9 qu\u2019elles \u00ab abandonneraient sur le champ leurs enfants, leur m\u00e9nage, leur aiguille \u00bb ; \u00ab ce peut \u00eatre un motif de ne pas les pr\u00e9f\u00e9rer dans les \u00e9lections, mais ce ne peut \u00eatre le fondement d\u2019une exclusion l\u00e9gale \u00bb. Bref, conclut-il, il n\u2019y a pas \u00ab entre les hommes et les femmes une diff\u00e9rence naturelle qui puisse l\u00e9gitimement fonder l\u2019exclusion du droit \u00bb. Il sugg\u00e8re donc de \u00ab l\u2019\u00e9tendre \u00e0 toutes celles qui ont des propri\u00e9t\u00e9s \u00bb \u2013 en 1790, le suffrage est censitaire ; et cette proposition, timide par rapport \u00e0 ce qui pr\u00e9c\u00e8de, correspond bien au souci de Condorcet d\u2019\u00e9viter les \u00e9volutions trop brusques. Il est difficile de mesurer l\u2019\u00e9cho rencontr\u00e9 par ce texte : il n\u2019est pas impossible que, sans \u00eatre explicitement cit\u00e9, il ait influenc\u00e9 les \u00e9crits \u00ab f\u00e9ministes \u00bb post\u00e9rieurs (Gouges, Aelders, Guyomar\u2026) ; et des adversaires des droits des femmes le r\u00e9futent ouvertement (<em>R\u00e9volutions de Paris<\/em>, f\u00e9vrier 1791 ; Sylvain Mar\u00e9chal en 1801).<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Quelques mois plus tard, Condorcet d\u00e9fend le droit des femmes \u00e0 l\u2019instruction publique (<em>Cinq m\u00e9moires sur l\u2019instruction publique<\/em>, 1791) : non seulement \u00ab l\u2019instruction doit \u00eatre la m\u00eame \u00bb pour les unes et les autres, mais elle \u00ab doit \u00eatre donn\u00e9e en commun \u00bb (mixte) et dispens\u00e9e par un enseignant \u00ab choisi indiff\u00e9remment dans l\u2019un ou l\u2019autre sexe \u00bb. Pr\u00f4ner un enseignement identique est une position progressiste, en un temps o\u00f9 les contenus des savoirs transmis aux filles et aux gar\u00e7ons divergent. Conscient des oppositions qu\u2019elle peut susciter, Condorcet ajoute que les filles pourraient \u00eatre exclues des cours formant \u00e0 des professions \u00ab exclusivement r\u00e9serv\u00e9es aux hommes \u00bb : le cas \u00e9tant tr\u00e8s fr\u00e9quent, en particulier dans les m\u00e9tiers intellectuels, cette concession repr\u00e9sente tout de m\u00eame une s\u00e9rieuse limite \u2013 m\u00eame s\u2019il pr\u00e9cise qu\u2019elle ne concerne pas la m\u00e9decine, que les femmes devraient pouvoir exercer au moins pour soigner les maladies infantiles ou f\u00e9minines. Il admet aussi que, comme elles \u00ab ne sont appel\u00e9es \u00e0 aucune fonction publique \u00bb, leur instruction pourrait se limiter aux premiers degr\u00e9s, mais sans pour autant interdire l\u2019enseignement sup\u00e9rieur \u00e0 celles particuli\u00e8rement dou\u00e9es. Quant \u00e0 la proposition de mixit\u00e9 scolaire, elle souligne encore une fois l\u2019ouverture d\u2019esprit de Condorcet : combattue par l\u2019\u00c9glise, elle existait parfois dans des \u00e9coles de campagne, et l\u2019id\u00e9e en sera reprise par quelques d\u00e9put\u00e9s en 1792 pour l\u2019enseignement primaire, mais il est le seul \u00e0 envisager qu\u2019elle puisse se prolonger \u00ab au-del\u00e0 de l\u2019enfance \u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Apr\u00e8s la fuite du roi (20 juin 1791), il est un des premiers \u00e0 r\u00e9clamer ouvertement la R\u00e9publique. En septembre 1791, il est \u00e9lu par Paris \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e l\u00e9gislative. Proche de Brissot et de ses id\u00e9es, il si\u00e8ge avec les Girondins, alors \u00e0 la gauche de l\u2019Assembl\u00e9e. Au nom du Comit\u00e9 d\u2019instruction publique, il pr\u00e9sente en avril 1792 un vaste et ambitieux projet d\u2019\u00e9ducation publique. Mais la mixit\u00e9 y est seulement \u00e9voqu\u00e9e pour les villages pourvus d\u2019une \u00e9cole primaire unique. Et il ne dit rien de l\u2019instruction des filles car, explique-t-il, cette question est si importante qu\u2019il pr\u00e9voit de lui consacrer un rapport particulier \u2013 ce qu\u2019il n\u2019aura pas l\u2019occasion de faire.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">En septembre 1792, il est r\u00e9\u00e9lu \u00e0 la Convention par le d\u00e9partement de l\u2019Aisne. Lors du proc\u00e8s du roi, il vote pour la culpabilit\u00e9, contre la mort, et contre l\u2019appel au peuple propos\u00e9 par les Girondins. S\u2019il demeure proche de ceux-ci sur plusieurs points, il s\u2019\u00e9loigne du groupe car, favorable \u00e0 l\u2019union des r\u00e9publicains, il n\u2019adh\u00e8re pas aux attaques syst\u00e9matiques des Brissotins contre le peuple parisien. Membre du Comit\u00e9 de constitution, il pr\u00e9sente en f\u00e9vrier 1793 \u00e0 la Convention un projet constitutionnel. Il y d\u00e9fend le droit de suffrage de tous les hommes \u2013 effectif depuis ao\u00fbt 1792 \u2013, mais reste muet sur la possibilit\u00e9 pour les femmes de l\u2019exercer, m\u00eame \u00e0 terme. Plus qu\u2019un reniement ou un renoncement, on peut y voir la distance entre les principes th\u00e9oriques d\u00e9velopp\u00e9s dans un journal et un projet de constitution pr\u00e9sent\u00e9, au nom d\u2019un comit\u00e9, \u00e0 une assembl\u00e9e qui n\u2019\u00e9tait majoritairement pas pr\u00eate, dans les conditions de l\u2019\u00e9poque, \u00e0 envisager l\u2019\u00e9galit\u00e9 politique des deux sexes \u2013 elle est cependant revendiqu\u00e9e \u00e0 la m\u00eame date dans la brochure du d\u00e9put\u00e9 Guyomar ou le projet lu par Romme devant ses coll\u00e8gues, seule intervention faite, pendant toute la R\u00e9volution, par un d\u00e9put\u00e9 \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale en faveur du vote des femmes.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Quoi qu\u2019il en soit, le projet de Condorcet est rendu caduc par l\u2019insurrection anti-girondine des 31 mai-2 juin 1793. Lui-m\u00eame n\u2019est pas arr\u00eat\u00e9 avec les dirigeants girondins apr\u00e8s le 2 juin. Mais il proteste contre l\u2019insurrection, puis d\u00e9nonce la Constitution montagnarde de juin 1793, et est donc d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 d\u2019arrestation le 8 juillet 1793. Il se cache pendant huit mois \u00e0 Paris, chez une veuve, Mme Vernet ; c\u2019est alors qu\u2019il \u00e9crit son <em>Esquisse d\u2019un tableau historique des progr\u00e8s de l\u2019esprit humain<\/em> (publi\u00e9 en 1795), souvent qualifi\u00e9 de \u00ab testament philosophique des Lumi\u00e8res \u00bb, dans lequel il affirme sa foi dans le progr\u00e8s. Craignant une arrestation, il quitte sa cachette le 25 mars 1794, est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 Clamart le 27, et retrouv\u00e9 mort dans sa cellule deux jours plus tard, sans que l\u2019on sache avec certitude si ce d\u00e9c\u00e8s est d\u00fb \u00e0 un suicide par empoisonnement ou \u00e0 l\u2019\u00e9puisement.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">D\u00e8s 1795, l\u2019h\u00e9ritage de Condorcet est valoris\u00e9 \u2013 entre autres par Sophie qui, en plus de ses propres travaux litt\u00e9raires, s\u2019occupe d\u2019une \u00e9dition des oeuvres de son mari. Et sa figure s\u2019affirme encore plus au xixe si\u00e8cle. Les r\u00e9publicains en font un mod\u00e8le de r\u00e9f\u00e9rence, le \u00ab proph\u00e8te \u00bb (Jules Ferry) de l\u2019\u00e9cole r\u00e9publicaine, glorifi\u00e9 par la IIIe R\u00e9publique. Les f\u00e9ministes s\u2019appuient sur ses \u00e9crits sur les droits des femmes \u00e0 l\u2019instruction et au vote ; et c\u2019est devant sa statue qu\u2019est organis\u00e9e \u00e0 Paris le 5 juillet 1914 une manifestation suffragiste. M\u00eame Michelet a \u00e9crit que \u00ab Sur l\u2019admission des femmes\u2026 \u00bb en faisait un des \u00ab pr\u00e9curseurs du socialisme \u00bb (<em>Les Femmes de la R\u00e9volution<\/em>, 1854), et l\u2019historien Aulard a qualifi\u00e9 ce texte de \u00ab manifeste f\u00e9ministe par excellence \u00bb (1898). Cette dimension f\u00e9ministe ne fut pas oubli\u00e9e dans les hommages rendus \u00e0 Condorcet lors de sa panth\u00e9onisation en 1989.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Condorcet ne fut pas le premier f\u00e9ministe. Les id\u00e9es d\u00e9velopp\u00e9es notamment par Poullain de La Barre (en 1673, 1674) sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 naturelle des sexes et la n\u00e9cessit\u00e9 de leur donner la m\u00eame \u00e9ducation pour r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9 avaient progress\u00e9 au xviiie si\u00e8cle et se retrouvaient par exemple chez Helv\u00e9tius, d\u2019Alembert, Mme d\u2019\u00c9pinay. Mais 1789 a modifi\u00e9 les enjeux : pour le r\u00e9volutionnaire Condorcet l\u2019instruction sert aussi \u00e0 former un citoyen capable de choisir avec sa raison. Dans ce contexte in\u00e9dit, o\u00f9 le principe d\u2019\u00e9galit\u00e9 est devenu le fondement de la soci\u00e9t\u00e9, o\u00f9 les sujets du roi se sont transform\u00e9s en citoyens porteurs de droits, il fut le premier \u00e0 poser la question de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes en termes politiques, \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019acc\u00e8s des femmes au droit de cit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">&bull; Sources : Badinter \u00c9 . &amp; Badinter R., <em>Condorcet. Un intellectuel en politique,<\/em> Paris, Fayard, 1988. \u2013 Baker K. M., <em>Condorcet. Raison et politique<\/em>, Paris, Hermann, 1988.<\/p>\n<p align=\"right\"><strong>Dominique Godineau<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">&rarr; \u00c9ducation ; F\u00e9minisme d\u2019Ancien R\u00e9gime ; Hommes f\u00e9ministes ; R\u00e9volution fran\u00e7aise.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>N\u00e9 le 17 septembre 1743 \u00e0 Ribemont (Aisne), d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 29 mars 1794 \u00e0 Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine). Issu d\u2019une famille de la noblesse dauphinoise, le jeune gar\u00e7on est \u00e9lev\u00e9 par sa m\u00e8re, tr\u00e8s pieuse. Son p\u00e8re est mort lors de manoeuvres &hellip; <a href=\"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/2017\/01\/30\/condorcet-jean-antoine-nicolas-caritat-marquis-de\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on get_the_excerpt --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on get_the_excerpt --><\/p>\n","protected":false},"author":12310,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[23,28],"class_list":["post-124","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-apercus","tag-apercus-2","tag-biographie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/124","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/wp-json\/wp\/v2\/users\/12310"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=124"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/124\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=124"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=124"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=124"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}