{"id":107,"date":"2017-01-24T15:40:20","date_gmt":"2017-01-24T14:40:20","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/?p=107"},"modified":"2017-01-30T11:33:34","modified_gmt":"2017-01-30T10:33:34","slug":"saint-simoniennes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/dictionnairefeministes\/2017\/01\/24\/saint-simoniennes\/","title":{"rendered":"SAINT-SIMONIENNES"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Les ann\u00e9es 1830 inaugurent un souffle de libert\u00e9 exceptionnelle o\u00f9, paradoxalement, l\u2019esp\u00e9rance infinie c\u00f4toie la mis\u00e8re la plus honteuse et la plus r\u00e9prouv\u00e9e. Les disciples de Saint-Simon, jeunes pour la plupart, se saisissent de cet \u00e9lan \u00e9mancipateur, sans \u00e9quivalent dans l\u2019histoire. D\u00e8s les premiers jours, des femmes participent pleinement aux actions de r\u00e9novation sociale dont les saint-simoniens sont les initiateurs. Au sein de la \u00ab famille saint-simonienne \u00bb, quelques-unes sont \u00e9pouses ou parentes des disciples de Saint-Simon, femmes de lettres parfois et certaines jouissent d\u2019une certaine aisance. Parmi elles, Claire Bazard (1794-1883), qui occupe la premi\u00e8re place dans la hi\u00e9rarchie saint-simonienne, \u00c9lisa Lemonnier (1805-1865), soucieuse de l\u2019\u00e9ducation des filles, ou encore C\u00e9cile Fournel et Marie Talon, responsables de la publication du Livres des actes. Elles peuvent braver les interdits comme C\u00e9cile Fournel qui, en ao\u00fbt 1832, proteste en t\u00e9moignant, au proc\u00e8s attent\u00e9 aux responsables de la doctrine, au nom de l\u2019intelligence, contre les accusations d\u2019immoralit\u00e9 qui sont port\u00e9es contre eux, Agla\u00e9 Saint Hilaire et bien d\u2019autres, dont les femmes ouvri\u00e8res, jeunes pour la plupart. Quelques-unes, comme Eug\u00e9nie Niboyet (1796-1883), ont un r\u00f4le \u00e9ducatif dans le monde ouvrier. Toutes veulent croire \u00e0 l\u2019id\u00e9e de la \u00ab femme nouvelle \u00bb, \u00ab femme messie \u00bb, \u00ab femme m\u00e8re de l\u2019humanit\u00e9 \u00bb. Au sein d\u2019un nouveau christianisme, elles pensent pouvoir incarner ce renouveau social et spirituel dont on parle alors ; certaines partent en mission en province apporter la parole nouvelle. D\u2019autres, plus nombreuses, \u00e9tonn\u00e9es que l\u2019on puisse s\u2019int\u00e9resser au sort des femmes, \u00e9crivent une abondante correspondance au journal Le Globe. Ces derni\u00e8res h\u00e9sitent entre adh\u00e9sion et scepticisme, mais osent croire \u00e0 \u00ab l\u2019affranchissement des femmes \u00bb. Nombre de femmes, lettr\u00e9es ou non, ont approch\u00e9 ou c\u00f4toy\u00e9 les saint-simoniens. Chacune a laiss\u00e9 son empreinte : \u00e0 titre d\u2019exemple, Sophie Masure porte une attention particuli\u00e8re \u00e0 l\u2019instruction des femmes (sa p\u00e9tition en faveur de l\u2019ouverture d\u2019une \u00e9cole normale d\u2019institutrices est pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la Chambre des d\u00e9put\u00e9s par Alphonse de Lamartine), Louise Dauriat est r\u00e9put\u00e9e en son temps pour sa pers\u00e9v\u00e9rance. Elle ne cesse d\u2019adresser des p\u00e9titions aux repr\u00e9sentants \u00e9lus au suffrage censitaire afin d\u2019obtenir une r\u00e9forme radicale du Code civil. Claire D\u00e9mar n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 \u00e9crire \u00ab une parole souverainement r\u00e9voltante \u00bb avant de se suicider. La plupart ont alert\u00e9 l\u2019opinion sur le sort r\u00e9serv\u00e9 aux femmes.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Plus important sans doute pour la modernit\u00e9 de la d\u00e9marche, des femmes, individuellement et collectivement, vont tenter, en ce temps d\u2019exception, de s\u2019emparer de la libert\u00e9, pour elles-m\u00eames. Pendant une p\u00e9riode tr\u00e8s courte, de 1831 \u00e0 1834, apr\u00e8s une s\u00e9rie de crises et de scissions de l\u2019\u00c9glise saint-simonienne, de l\u2019int\u00e9rieur d\u2019abord, puis \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la hi\u00e9rarchie organis\u00e9e autour de la personne du \u00ab P\u00e8re \u00bb Enfantin, les prol\u00e9taires, en particulier, ont entendu \u00ab L\u2019appel \u00e0 la femme libre \u00bb lanc\u00e9 par le journal Le Globe en 1831. Marie-Reine Guindorf et D\u00e9sir\u00e9e V\u00e9ret d\u00e9cident d\u2019\u00e9diter un journal du m\u00eame nom, successivement intitul\u00e9 L\u2019Apostolat des femmes, La Femme nouvelle ou La Tribune des femmes. Suzanne Voilquin en est la co-directrice. Les r\u00e9dactrices sont ouvri\u00e8res, jeunes et en qu\u00eate de savoir. Elles lisent et interpr\u00e8tent les \u00e9crits utopiques : Saint-Simon, l\u2019Exposition de la doctrine saint-simonienne, Charles Fourier, Robert Owen, et cherchent \u00e0 mettre un terme \u00e0 la subalternit\u00e9 des femmes en m\u00eame temps qu\u2019\u00e0 l\u2019exploitation des prol\u00e9taires. Le journal, dit des \u00ab prol\u00e9taires saint-simoniennes \u00bb, en 20 num\u00e9ros, aborde la question de la libert\u00e9 des femmes, sous tous ses aspects, sans tabous, presque sans complexes et de mani\u00e8re directe. <\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">\u00ab Lorsque tous les peuples s\u2019agitent au nom de Libert\u00e9, [\u2026] la femme, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, a \u00e9t\u00e9 exploit\u00e9e, tyrannis\u00e9e. Cette tyrannie, cette exploitation, doit cesser. Nous naissons libres comme l\u2019homme, et la moiti\u00e9 du genre humain ne peut \u00eatre, sans injustice, asservie \u00e0 l\u2019autre \u00bb (La Femme libre, <em>L\u2019Apostolat des femmes<\/em>, \u00ab Appel aux femmes \u00bb, no 1).<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Aucune actualit\u00e9 ne leur \u00e9chappe, la famille, la prostitution, le Code civil, dont elles d\u00e9noncent les entraves ; elles r\u00e9pondent aux accusations, elles pol\u00e9miquent avec la presse de l\u2019\u00e9poque, du Bon Sens au Figaro, s\u2019en prennent aux caricatures dont elles font l\u2019objet. Toutes ne d\u00e9fendent pas le m\u00eame point de vue. Certaines privil\u00e9gient le terme d\u2019affranchissement qu\u2019elles souhaitent d\u00e9finitif, d\u2019autres, comme D\u00e9sir\u00e9e V\u00e9ret, celui d\u2019\u00e9mancipation. Elles cherchent \u00e0 d\u00e9finir ce qu\u2019est la libert\u00e9 qu\u2019elles entrevoient. \u00ab Libert\u00e9, \u00e9galit\u00e9\u2026 C\u2019est-\u00e0-dire libre et \u00e9gale chance de d\u00e9veloppement pour nos facult\u00e9s : voil\u00e0 la conqu\u00eate que nous avons \u00e0 faire \u00bb (<em>L\u2019Apostolat des femmes<\/em>, no 2). Elles veulent se d\u00e9gager d\u2019une \u00ab nature \u00bb qui les assigne \u00e0 la fonction domestique. Elles s\u2019en prennent au despotisme du mariage, d\u00e9noncent la soumission qui les contraint, souhaiteraient, pour l\u2019une d\u2019entre elles, qu\u2019on ne les juge que sur leurs \u00ab oeuvres \u00bb et mettent l\u2019accent sur ce qui manque le plus aux femmes : l\u2019instruction. De leur point de vue, il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9mancipation du peuple sans les femmes : \u00ab C\u2019est en affranchissant la femme qu\u2019on affranchira le travailleur \u00bb (<em>L\u2019Apostolat des femmes<\/em>, no 2). La religion \u2013 le christianisme en particulier \u2013 est d\u00e9battue. Croyantes, elles restent distantes \u00e0 l\u2019\u00e9gard des \u00c9glises.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Puis l\u2019oubli fera son oeuvre en recouvrant presque totalement l\u2019\u00e9lan vers une libert\u00e9 d\u2019exception. La r\u00e9flexion critique et subversive du mouvement est apparue si avanc\u00e9e que celui-ci sera rang\u00e9 parmi les utopies les plus scandaleuses. L\u2019exp\u00e9rience \u00e9mancipatrice des saint-simoniennes sera effac\u00e9e au profit des activit\u00e9s nobles des jeunes ing\u00e9nieurs, ap\u00f4tres de la doctrine qui, \u00e0 partir de 1834, consacreront leur temps \u00e0 la t\u00e2che de r\u00e9novation du tissu industriel et bancaire qui a fait la r\u00e9putation de ce mouvement. Les m\u00eames saint-simoniennes seront aux avant-postes de la R\u00e9volution de 1848, diff\u00e9remment.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">Leur histoire resurgit \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970, \u00e0 la lumi\u00e8re de travaux nombreux et vari\u00e9s. Les chercheurs d\u2019Europe, des \u00c9tats-Unis, et d\u2019Am\u00e9rique latine en particulier, ont cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9voiler l\u2019exceptionnelle modernit\u00e9 des \u00e9crits de ces femmes. Les ann\u00e9es 1830 ont \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9es en moment fondateur du f\u00e9minisme contemporain. Puis l\u2019int\u00e9r\u00eat s\u2019est tari. Pourtant, les saint-simoniennes ont ouvert un horizon des possibles sans pr\u00e9c\u00e9dent et peuvent \u00eatre regard\u00e9es comme des pionni\u00e8res car elles disent, avec la force que leur donne l\u2019espoir d\u2019une vie nouvelle, l\u2019universelle libert\u00e9, \u00e0 la mani\u00e8re de Mary Wollstonecraft qui lui donnait un sens complet, sans exclusive aucune. Dans ce rapport entre principe et r\u00e9alit\u00e9, leur propos appara\u00eet radical et nous renvoie \u00e0 un possible non advenu situ\u00e9 au coeur de l\u2019histoire en mouvement. Or, dans la continuit\u00e9 du cours du temps, la libert\u00e9 des femmes se dilue dans une philosophie du progr\u00e8s qui ne les comprend pas.<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"text-indent:2em\">&bull; Bibliographie : Delvallez S., \u00ab Claire Bazard, figure embl\u00e9matique du saint-simonisme \u00bb, dans P. Musso (dir.), <em>L\u2019Actualit\u00e9 du saint-simonisme<\/em>, Paris, puf, 2004, p. 149-163. \u2013 Plant\u00e9 C., \u00ab La parole souverainement r\u00e9voltante de Claire D\u00e9mar \u00bb, dans A. Corbin, J. Lalouette &amp; M. Riot-Sarcey (dir.), <em>Femmes dans la cit\u00e9, 1815-1871<\/em>, Gr\u00e2ne, Cr\u00e9aphis, 1997, p. 495-513. \u2013 R\u00e9gnier P., \u00ab Les femmes saint-simoniennes : de l\u2019\u00e9galit\u00e9 octroy\u00e9e \u00e0 l\u2019autonomie forc\u00e9e, puis revendiqu\u00e9e \u00bb,<em> ibid.<\/em>, p. 495-511. \u2013 Riot-Sarcey M., <em>La D\u00e9mocratie \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des femmes. Trois figures critiques du pouvoir, 1830-1848 (D\u00e9sir\u00e9e V\u00e9ret, Eug\u00e9nie Niboyet, Jeanne Deroin)<\/em>, Paris, Albin Michel, 1994 ; <em>De la libert\u00e9 des femm es. Lett res de dames au Globe (1831-1832)<\/em>, Paris, C\u00f4t\u00e9-femmes, 1992. \u2013 Veauvy C. &amp; Pisano L., <em>Les Femmes et la construction de l\u2019\u00c9tat-nation en France et en Italie<\/em>, Paris, Armand Colin, 1997.<\/p>\n<p align=\"right\"><strong>Mich\u00e8le Riot-Sarcey<\/strong><\/p>\n<p>&rarr; Femmes de 1848 ; M\u00e9dias ; Socialistes.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les ann\u00e9es 1830 inaugurent un souffle de libert\u00e9 exceptionnelle o\u00f9, paradoxalement, l\u2019esp\u00e9rance infinie c\u00f4toie la mis\u00e8re la plus honteuse et la plus r\u00e9prouv\u00e9e. 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