{"id":97,"date":"2014-03-15T10:53:45","date_gmt":"2014-03-15T09:53:45","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/?p=97"},"modified":"2021-08-15T10:58:25","modified_gmt":"2021-08-15T09:58:25","slug":"pourquoi-le-pacte-de-responsabilite-ne-creera-pas-demploi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/pourquoi-le-pacte-de-responsabilite-ne-creera-pas-demploi\/","title":{"rendered":"Pourquoi le \u00ab pacte de responsabilit\u00e9 \u00bb ne cr\u00e9era pas d\u2019emploi"},"content":{"rendered":"<p>Comment lutter contre le ch\u00f4mage\u00a0? Interrog\u00e9 en septembre dernier sur TF1, le chef de l\u2019Etat r\u00e9pliquait par le raisonnement suivant\u00a0: \u00ab\u00a0<i>si on veut des emplois, si on veut des productions en France, si on veut que nos enfants aient une perspective de carri\u00e8re, il faut des entreprises<\/i>\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0<i>Il faut que les entreprises se sentent soutenues<\/i>\u00a0\u00bb ajouta-t-il avant de se proclamer <i>\u00ab\u00a0pr\u00e9sident des entreprises<\/i>\u00a0\u00bb. Le \u00ab\u00a0pacte de responsabilit\u00e9\u00a0\u00bb, annonc\u00e9 quelques mois plus tard, est dans le droit fil de cette logique. L\u2019id\u00e9e est la suivante\u00a0: puisque les entreprises sont responsables de la cr\u00e9ation d\u2019emploi il faut les \u00ab\u00a0responsabiliser\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire n\u00e9gocier avec elles un accord donnant-donnant. Moins de pr\u00e9l\u00e8vements d\u2019un c\u00f4t\u00e9, des engagements en mati\u00e8re d\u2019emplois de l\u2019autre.<!--more--><\/p>\n<p>Beaucoup a \u00e9t\u00e9 dit et critiqu\u00e9 sur ce \u00ab\u00a0pacte\u00a0\u00bb. L\u2019asym\u00e9trie de l\u2019accord qui fait reposer sur l\u2019\u00c9tat les seuls v\u00e9ritables engagements chiffr\u00e9s, son mode de financement qui rajoute de l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019aust\u00e9rit\u00e9, la crainte que \u00ab\u00a0l\u2019observatoire des contreparties\u00a0\u00bb ne se r\u00e9sume \u00e0 produire de simples constats, le fait qu\u2019aucune garantie ne soit imagin\u00e9e pour contraindre les entreprises \u00e0 respecter leurs engagements, si engagement elles prennent\u2026<\/p>\n<p>Il faut dire que l\u2019exp\u00e9rience de la baisse de la TVA dans la restauration a laiss\u00e9 des traces. Des engagements, il y en avait eu. Pour un co\u00fbt de 2,4 milliards d\u2019euros, les restaurateurs s\u2019\u00e9taient engag\u00e9s tout \u00e0 la fois \u00e0 r\u00e9duire leurs prix et \u00e0 embaucher. Au final, dans l\u2019estimation tr\u00e8s favorable qu\u2019en a fait le gouvernement<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>, cette mesure aurait cr\u00e9\u00e9 50\u00a0000 emplois (soit un co\u00fbt de 48\u00a0000 euros par emploi cr\u00e9\u00e9<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>) et son effet sur les prix aurait \u00e9t\u00e9 marginal.<\/p>\n<p>Mais le pari pris par Fran\u00e7ois Hollande est d\u2019une toute autre ampleur. Les cotisations familiales des entreprises repr\u00e9sentent 35 milliards d\u2019euros par an. Si l\u2019on prend on compte la disparition du CICE et le surcroit d\u2019imp\u00f4t sur les soci\u00e9t\u00e9s que g\u00e9n\u00e9rerait une telle mesure, le co\u00fbt total de ce projet repr\u00e9sente \u00e0 peu pr\u00e8s 10 milliards d\u2019euro. Comme il manque 10 milliards d\u2019euros pour financer le CICE, c\u2019est donc un total de 20 milliards d\u2019euros<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> qui seront engag\u00e9s par le gouvernement au service des entreprises, ce qui repr\u00e9sente un co\u00fbt huit fois sup\u00e9rieur \u00e0 l\u2019effort consenti par Nicolas Sarkozy en faveur des restaurateurs.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019aucun bilan critique n\u2019a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience de la baisse de la TVA. Si les engagements d\u2019alors n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 respect\u00e9s, c\u2019est, nous a-t-on dit, parce que les restaurateurs \u00ab\u00a0n\u2019ont pas jou\u00e9 le jeu\u00a0\u00bb. L\u2019explication para\u00eet un peu courte. Qu\u2019est-ce qui garantit que, cette fois, les patrons \u00ab\u00a0joueront le jeu\u00a0\u00bb\u00a0? Mais poser la question sous cet angle, c\u2019est se tromper de cible. En v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est toute la logique de ce type d\u2019accord qu\u2019il faudrait questionner. Les entreprises sont-elles responsable de l\u2019emploi\u00a0? C\u2019est la question qu\u2019on ne pose jamais. Or, ce n\u2019est pas parce que les entreprises cr\u00e9ent des emplois qu\u2019elles font l\u2019emploi. Comme le rappelle utilement Fr\u00e9d\u00e9rique Lordon, l\u2019emploi est d\u2019abord la cons\u00e9quence de la demande adress\u00e9e aux entreprises par les consommateurs<a title=\"\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>. Un restaurateur n\u2019embauche pas par esprit civique ou parce qu\u2019il en a la capacit\u00e9 financi\u00e8re. Il embauche, parce qu\u2019il a <i>besoin<\/i> de salari\u00e9s. L\u2019exp\u00e9rience prolong\u00e9e du ch\u00f4mage de masse a eu tendance \u00e0 d\u00e9former certaines v\u00e9rit\u00e9s \u00e9conomiques. Le travail salari\u00e9 est parfois v\u00e9cu comme une ressource rare que les employeurs ne distribuent qu\u2019avec parcimonie. Mais c\u2019est oublier qu\u2019avant d\u2019\u00eatre une charge, le salari\u00e9 est d\u2019abord un producteur de richesses irrempla\u00e7able. Le nombre de serveurs, de commis, de cuisiniers, embauch\u00e9s par un restaurateur ne d\u00e9pend pas du profit r\u00e9alis\u00e9 par l\u2019\u00e9tablissement, mais bien du nombre de clients que celui-ci re\u00e7oit. Le raisonnement est le m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un pays. Ce qui d\u00e9termine le nombre de personnes qui travaillent dans la restauration, c\u2019est simplement le nombre de repas servis annuellement, qui lui-m\u00eame est d\u00e9termin\u00e9 par le budget moyen que chacun consacre \u00e0 la restauration.<\/p>\n<p>Ce qui est vrai pour les restaurateurs est vrai pour l\u2019ensemble des entreprises. Pas d\u2019emploi sans besoin de travail, pas d\u2019emploi sans \u00ab\u00a0carnet de commande\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>, et pas d\u2019emploi sans les d\u00e9penses qui font le chiffre d\u2019affaire des entreprises. Or, parmi ces d\u00e9penses, il y a les d\u00e9penses publiques. Qu\u2019elles soient vers\u00e9es sous forme d\u2019aides sociales, sous forme de traitement des fonctionnaires ou sous forme d\u2019investissements, toutes ces d\u00e9penses se traduisent presque int\u00e9gralement par des recettes pour les entreprises fran\u00e7aises. Les m\u00e9nages consomment l\u2019essentiel de leurs revenus et la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 de cette consommation se traduit en services ou en produits fabriqu\u00e9s localement.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 l\u2019aune de cet autre raisonnement que l\u2019on comprend l\u2019inanit\u00e9 d\u2019un contrat pass\u00e9 entre un \u00c9tat responsable du niveau d\u2019activit\u00e9 mais qui refuse d\u2019agir, et des entreprises, incapables d\u2019avoir le moindre levier sur leurs recettes, mais qui s\u2019engagent n\u00e9anmoins \u00e0 \u00ab\u00a0faire des efforts\u00a0\u00bb. Comme si ces efforts avaient le moindre sens \u00e9conomique\u00a0! L\u2019\u00c9tat agit avec les entreprises comme des parents avec leurs enfants\u00a0: \u00ab\u00a0grandissez plus vite, et vous aurez cent euros d\u2019argent de poche\u00a0\u00bb. Et au dessert, les deux parties s\u2019entendent pour n\u00e9gocier \u00e2prement\u00a0 les centim\u00e8tres qui seront acquis \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Aussi le v\u00e9ritable scandale de ce pacte, n\u2019est-il pas les dizaines de milliards d\u00e9pens\u00e9s en vain, mais les 50 milliards d\u2019\u00e9conomie annonc\u00e9es pour le financer. Car ce qu\u2019on donne aux entreprises sous la forme d\u2019exon\u00e9rations on le leur reprend aussit\u00f4t via la baisse de leur chiffre d\u2019affaire. On arguera que ces deux chiffres ne repr\u00e9sentent pas les m\u00eames types de sommes. Les 20 milliards donn\u00e9s all\u00e9geront le co\u00fbt du travail et b\u00e9n\u00e9ficieront directement aux entreprises, alors que les 50 milliards d\u2019\u00e9conomie, qui s\u2019attaquent au chiffre d\u2019affaire, n\u2019emp\u00eacheront pas les entreprises de s\u2019adapter \u00e0 la nouvelle conjoncture. Mais c\u2019est bien l\u00e0 le probl\u00e8me. La seule adaptation possible dans un tel cas de figure, c\u2019est d\u2019adapter l\u2019offre \u00e0 une demande en baisse. Il y a donc fort \u00e0 parier que m\u00eame en cas de hausse des profits, les entreprises soient contraintes de moins produire, et donc de licencier.<\/p>\n<p>La politique men\u00e9e am\u00e9liorera-t-elle au moins les marges des entreprises\u00a0? Le drame de l\u2019affaire, c\u2019est que ce n\u2019est m\u00eame pas s\u00fbr. Pour de nombreuses entreprises en effet, leurs marges se font sur les derni\u00e8res unit\u00e9s vendues. C\u2019est le cas pour toute entreprise qui a r\u00e9alis\u00e9 un investissement important, qui doit amortir des co\u00fbts fixes en recherche et d\u00e9veloppement ou qui fait face \u00e0 des charges financi\u00e8res. Pour ces producteurs, la moindre baisse de la demande se traduit par une baisse des marges d\u2019un montant presque identique. A l\u2019inverse, pour les entreprises dont le niveau d\u2019investissement est faible et l\u2019outil de production adaptable, une baisse de la demande peut \u00eatre facilement amortie. On voit donc que le pacte de stabilit\u00e9 sera sans doute tr\u00e8s bienvenu pour les entreprises de service qui sont fortement consommatrices de main d\u2019\u0153uvre et qui pourront ais\u00e9ment licencier pour pr\u00e9server leurs marges, alors que producteurs tr\u00e8s capitalistiques, notamment industriels, risquent de voir leurs pertes d\u00e9passer les b\u00e9n\u00e9fices qu\u2019ils pourraient r\u00e9aliser sur le co\u00fbt du travail.<\/p>\n<p>Au final, le pacte de \u00ab\u00a0responsabilit\u00e9\u00a0\u00bb am\u00e9liorera peut-\u00eatre les marges des entreprises de service et de la grande distribution, mais il n\u2019aidera ni l\u2019emploi, ni les marges des entreprises industrielles et innovantes, et n\u2019a donc aucune chance d\u2019am\u00e9liorer la comp\u00e9titivit\u00e9 \u00e0 long terme de l\u2019\u00e9conomie fran\u00e7aise.<\/p>\n<div><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Le bilan des engagements pris par les professionnels de la restauration se trouve sur l\u2019adresse suivante\u00a0: http:\/\/proxy-pubminefi.diffusion.finances.gouv.fr\/pub\/document\/18\/13667.pdf<br \/>\n<a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Rappelons que le co\u00fbt annuel d\u2019un smicard est d\u2019environ 20 000 euros.<br \/>\n<a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Sur ce chiffrage, lire la note des Economistes Atterr\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0un pacte irresponsable\u00a0\u00bb disponible \u00e0 l\u2019adresse suivante\u00a0: http:\/\/www.atterres.org\/article\/un-pacte-irresponsable<br \/>\n<a title=\"\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Lire\u00a0: \u00ab Les entreprises ne cr\u00e9ent pas l\u2019emploi\u00a0\u00bb disponible sur son blog, La pompe \u00e0 phynance\u00a0: http:\/\/blog.mondediplo.net\/2014-02-26-Les-entreprises-ne-creent-pas-l-emploi<br \/>\n<a title=\"\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon rappelle \u00e0 juste titre la formule de Jean-Fran\u00e7ois Roubaud, pr\u00e9sident de la CGPME, au sujet des contreparties\u00a0: \u00ab <i>encore faut-il que les carnets de commande\u00a0se remplissent<\/i>\u00a0\u00bb, <i>Les Echos<\/i>, 3\/01\/2014.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment lutter contre le ch\u00f4mage\u00a0? Interrog\u00e9 en septembre dernier sur TF1, le chef de l\u2019Etat r\u00e9pliquait par le raisonnement suivant\u00a0: \u00ab\u00a0si on veut des emplois, si on veut des productions en France, si on veut que nos enfants aient une &hellip; <a href=\"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/pourquoi-le-pacte-de-responsabilite-ne-creera-pas-demploi\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4569,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[161],"tags":[52,189,134,187,157,190,188],"class_list":["post-97","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-neoliberalisme-2","tag-austerite","tag-cice","tag-emmanuel-macron","tag-emploi","tag-francois-hollande","tag-frederic-lordon","tag-pacte-de-responsabilite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4569"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=97"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=97"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=97"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=97"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}