{"id":72,"date":"2018-10-10T08:41:28","date_gmt":"2018-10-10T07:41:28","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/?p=72"},"modified":"2021-08-09T08:54:43","modified_gmt":"2021-08-09T07:54:43","slug":"encore-un-effort-monsieur-tirole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/encore-un-effort-monsieur-tirole\/","title":{"rendered":"Encore un effort monsieur Tirole !"},"content":{"rendered":"<p>Dans une <a href=\"https:\/\/lemonde.fr\/idees\/article\/2018\/10\/05\/jean-tirole-l-homo-economicus-a-vecu_5365278_3232.html?\">tribune<\/a> au \u00ab\u00a0Monde\u00a0\u00bb, l\u2019\u00e9conomiste et \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Prix_de_la_Banque_de_Su%C3%A8de_en_sciences_%C3%A9conomiques_en_m%C3%A9moire_d%27Alfred_Nobel\">prix de la Banque de Su\u00e8de en sciences \u00e9conomiques en m\u00e9moire d&rsquo;Alfred Nobel<\/a>\u00a0\u00bb Jean Tirole estime que la science \u00e9conomique contemporaine doit d\u00e9passer l\u2019homo \u0153conomicus, un mod\u00e8le fond\u00e9 sur le principe d\u2019un individu rationnel m\u00fb par ses seuls int\u00e9r\u00eats. Il faudrait prendre davantage en consid\u00e9ration les apports des autres sciences sociales afin de parvenir \u00e0 \u00ab\u00a0<i>un humain plus complexe, plus al\u00e9atoire, plus difficile \u00e0 comprendre et \u00e0 \u00e9tudier, mais aussi plus r\u00e9aliste<\/i>\u00a0\u00bb, estime Tirole. \u00ab\u00a0<i>L\u2019abstraction de l\u2019homo \u0153conomicus s\u2019est av\u00e9r\u00e9e tr\u00e8s utile<\/i>\u00a0\u00bb, mais ne concorde pas avec les faits et les observations. Les agents \u00e9conomiques sont victimes d\u2019erreurs cognitives, leurs d\u00e9cisions sont souvent incoh\u00e9rentes et le contexte social s\u2019av\u00e8re d\u00e9terminant pour comprendre les comportements.<!--more--><\/p>\n<p>S\u2019il faut saluer cette remise en cause d\u2019un mod\u00e8le simpliste, il ne faut pas trop s\u2019illusionner sur sa port\u00e9e r\u00e9elle. Car le v\u00e9ritable probl\u00e8me de la science \u00e9conomique est moins le concept d\u2019homo \u0153conomicus que la d\u00e9marche m\u00e9thodologique qui en est \u00e0 l\u2019origine. Aucun \u00e9conomiste n\u2019a en effet jamais affirm\u00e9 qu\u2019un individu purement rationnel \u00e9tait une repr\u00e9sentation fid\u00e8le du comportement humain. L\u2019homo \u0153conomicus n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019une fiction pratique qui permettait de construire des raisonnements et des mod\u00e8les \u00e9conomiques sophistiqu\u00e9s.<\/p>\n<p>A l\u2019origine de cette fiction se trouvent deux sp\u00e9cificit\u00e9s de la science \u00e9conomique contemporaine. La premi\u00e8re, c\u2019est la d\u00e9marche r\u00e9ductionniste et atomistique qui consiste \u00e0 appr\u00e9hender les ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux non pas \u00e0 partir des structures sociales et de leurs transformations, mais \u00e0 partir du seul comportement individuel. Or, si l\u2019on con\u00e7oit un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9conomique comme la cons\u00e9quence exclusive des comportements, on est contraint de mod\u00e9liser un individu type. En faire un \u00eatre rationnel permet de pr\u00e9voir ses choix\u00a0; c\u2019\u00e9tait l\u2019objet de l\u2019homo \u0153conomicus. En faire un individu empathique, soumis aux valeurs de son groupe social, comme le propose Jean Tirole, participe en r\u00e9alit\u00e9 de la m\u00eame logique. Mais construire un individu plus \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb ne renouvelle pas la m\u00e9thodologie \u00e9conomique. Cela permet seulement de la rendre plus pr\u00e9sentable. Le probl\u00e8me est donc moins la fable de l\u2019homo \u0153conomicus que la d\u00e9marche m\u00e9thodologique adopt\u00e9e. Or, Tirole ne remet justement pas en cause la d\u00e9marche r\u00e9ductionniste. Au contraire, il r\u00e9affirme dans son ouvrage, <i>\u00c9conomie du bien commun<\/i> (2016) que l\u2019approche \u00e9conomique doit \u00eatre celle de l\u2019individualisme m\u00e9thodologique, oubliant au passage les autres approches qui existent chez les \u00e9conomistes h\u00e9t\u00e9rodoxes.<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a><\/p>\n<p>La seconde sp\u00e9cificit\u00e9 de la science \u00e9conomique contemporaine est le go\u00fbt des mod\u00e8les abstraits fond\u00e9s sur des relations suffisamment simples pour qu\u2019il soit possible de les mettre en \u00e9quation. Toute science s\u2019appuie sur des mod\u00e8les, y compris les sciences sociales. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00e9conomie contemporaine se d\u00e9marque c\u2019est dans sa capacit\u00e9 \u00e0 construire une mod\u00e9lisation fond\u00e9e sur l\u2019outil math\u00e9matique. Alors que les autres sciences sociales proposent des mod\u00e8les essentiellement descriptifs et sp\u00e9cifiques aux soci\u00e9t\u00e9s \u00e9tudi\u00e9es, la plupart des \u00e9conomistes entendent construire une mod\u00e9lisation g\u00e9n\u00e9ralisable, susceptible de permettre des pr\u00e9visions et d\u2019aboutir \u00e0 des recommandations politiques. Or, cette qu\u00eate implique d\u2019\u00e9normes simplifications. Elle contraint notamment \u00e0 faire abstraction de tout l\u2019environnement socio-culturel des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9tudi\u00e9s. Jean Tirole entend r\u00e9introduire cette complexit\u00e9 en affirmant que les mod\u00e8les \u00e9conomiques doivent prendre en consid\u00e9ration les sp\u00e9cificit\u00e9s et les contextes environnementaux. Pourtant, en 2013, invit\u00e9 au congr\u00e8s de l\u2019ARAF, le m\u00eame n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 affirmer, en s\u2019appuyant sur l\u2019exemple am\u00e9ricain, que l\u2019introduction de la concurrence dans le secteur ferroviaire fran\u00e7ais allait forc\u00e9ment conduire \u00e0 une \u00ab\u00a0<i>am\u00e9lioration de l\u2019efficience<\/i>\u00a0\u00bb\u2026 sans prendre en compte le fait, pourtant incontestable, que le march\u00e9 ferroviaire am\u00e9ricain est tr\u00e8s diff\u00e9rent du mod\u00e8le fran\u00e7ais.<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a><\/p>\n<p>L\u2019appel au d\u00e9passement des simplifications abusives est bienvenu. Mais pour qu\u2019il soit suivi d\u2019effets, il est indispensable de s\u2019interroger en profondeur sur les raisons d\u2019une telle propension \u00e0 la simplification de la part des \u00e9conomistes. Beaucoup, par exemple, ont pris l\u2019habitude d\u2019appr\u00e9hender le ch\u00f4mage \u00e0 partir de la fiction du \u00ab\u00a0march\u00e9 du travail\u00a0\u00bb. Offre et demande de travail sont cens\u00e9es s\u2019\u00e9quilibrer \u00e0 l\u2019\u00e9chelle macro\u00e9conomique en fonction du niveau des salaires. Cette fiction les conduit \u00e0 penser que le ch\u00f4mage r\u00e9sulte de\u00a0rigidit\u00e9s institutionnelles qui emp\u00eacheraient les salaires de s\u2019ajuster. Ils en d\u00e9duisent donc, \u00e0 l\u2019image de Jean Tirole, que pour lutter contre le ch\u00f4mage il faudrait \u00ab\u00a0flexibiliser\u00a0\u00bb ce march\u00e9 en simplifiant le droit du travail.<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> Or, tous les travaux des anthropologues et des sociologues montrent que le travail est une institution sociale beaucoup plus complexe et qu\u2019il n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 une ressource qui s\u2019\u00e9changerait librement et dont l\u2019ajustement du prix permettrait de concilier offre et demande.<\/p>\n<p>Introduire de la complexit\u00e9 en nourrissant la science \u00e9conomique des apports des autres sciences sociales n\u00e9cessite une r\u00e9volution m\u00e9thodologique. La science \u00e9conomique contemporaine, celle des \u00e9conomistes n\u00e9oclassiques, devrait alors renoncer \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 construire des mod\u00e8les g\u00e9n\u00e9ralisables \u00e0 tous types de soci\u00e9t\u00e9s, fond\u00e9s sur une approche purement r\u00e9ductionniste et construits \u00e0 partir du seul outil math\u00e9matique.<\/p>\n<div>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> \u00ab\u00a0<i>L\u2019approche \u00e9conomique est celle de l\u2019\u00ab individualisme m\u00e9thodologique \u00bb, selon lequel les ph\u00e9nom\u00e8nes collectifs r\u00e9sultent des comportements individuels et \u00e0 leur tour affectent ces derniers.<\/i>\u00a0\u00bb, Tirole 2016, p. 116.<br \/>\n<a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Actes du colloque du 13 mai 2013, p. 17, <a href=\"http:\/\/www.arafer.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/ARAF_ACTES_CONFECO-N1_2013_BAT_web.pdf\">en ligne<\/a>.<br \/>\n<a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Jean Tirole (2017), <a href=\"http:\/\/www.slate.fr\/story\/139397\/contrat-travail-unique\">\u00ab\u00a0Mettre en place un contrat de travail unique\u00a0\u00bb<\/a>, Slate.fr, 19 mars 2017.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans une tribune au \u00ab\u00a0Monde\u00a0\u00bb, l\u2019\u00e9conomiste et \u00ab\u00a0prix de la Banque de Su\u00e8de en sciences \u00e9conomiques en m\u00e9moire d&rsquo;Alfred Nobel\u00a0\u00bb Jean Tirole estime que la science \u00e9conomique contemporaine doit d\u00e9passer l\u2019homo \u0153conomicus, un mod\u00e8le fond\u00e9 sur le principe d\u2019un individu &hellip; <a href=\"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/encore-un-effort-monsieur-tirole\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4569,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[126],"tags":[138,140,137,139,141],"class_list":["post-72","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pensee-economique","tag-homo-oeconomicus","tag-individualisme-methodologique","tag-jean-tirole","tag-rationalite","tag-theorie-neoclassique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4569"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=72"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=72"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=72"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=72"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}