{"id":68,"date":"2020-09-03T10:59:17","date_gmt":"2020-09-03T09:59:17","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/?p=68"},"modified":"2021-08-08T11:03:54","modified_gmt":"2021-08-08T10:03:54","slug":"david-graeber-penseur-iconoclaste-et-createur-didees","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/david-graeber-penseur-iconoclaste-et-createur-didees\/","title":{"rendered":"David Graeber : Penseur iconoclaste et cr\u00e9ateur d\u2019id\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p><em>Tribune parue dans <a href=\"https:\/\/www.lefigaro.fr\/vox\/culture\/david-graeber-etait-un-penseur-iconoclaste-et-un-createur-d-idees-20200904\">Le Figarovox<\/a>.<\/em><\/p>\n<p>Peu d\u2019intellectuels peuvent se vanter d\u2019avoir invent\u00e9 un concept tellement \u00e9vident qu\u2019il se diffuse en quelques mois dans le monde entier et devient un outil essentiel pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. C\u2019est pourtant ce qu\u2019a fait David Graeber en ao\u00fbt 2013 en publiant dans une revue militante <a href=\"https:\/\/www.strike.coop\/bullshit-jobs\/\">un court article consacr\u00e9 aux \u00ab\u00a0bullshit jobs\u00a0\u00bb<\/a>, ces \u00ab\u00a0m\u00e9tiers \u00e0 la con\u00a0\u00bb qui envahissent les entreprises et le secteur public sans produire la moindre utilit\u00e9 sociale ou \u00e9conomique. Un article qui fut traduit dans de tr\u00e8s nombreuses langues <a href=\"https:\/\/www.partage-le.com\/2016\/01\/08\/a-propos-des-metiers-a-la-con-par-david-graeber\/\">dont le fran\u00e7ais<\/a> et qui vaudra \u00e0 son auteur une avalanche de t\u00e9moignages dont il se servira pour approfondir son concept et \u00e9crire <a href=\"http:\/\/www.editionslesliensquiliberent.fr\/livre-Bullshit_Jobs-546-1-1-0-1.html\">un livre entier<\/a> sur ce sujet.<!--more--><\/p>\n<p>Il convient ici r\u00e9pondre \u00e0 un malentendu. Pour Graeber, les m\u00e9tiers \u00e0 la con ne sont pas les \u00e9quipiers polyvalents d\u2019une chaine de fast-food, les chauffeurs Uber ou les femmes de chambre des grands h\u00f4tel. Ces m\u00e9tiers, tout pr\u00e9caires, mal pay\u00e9s et difficiles qu\u2019ils soient ont une utilit\u00e9 sociale ou \u00e9conomique. Non, les m\u00e9tiers que Graeber \u00e9tudient se trouvent souvent \u00e0 l\u2019autre bout du spectre des r\u00e9mun\u00e9rations. Ce sont en effet souvent des m\u00e9tiers bien pay\u00e9s et peu pr\u00e9caires, des emplois de bureau engendr\u00e9s par la bureaucratisation croissante du syst\u00e8me capitaliste\u00a0: les charg\u00e9s de projet, avocats d\u2019affaire, consultants, lobbyistes, petits chefs sans vrais pouvoir d\u00e9cisionnels\u00a0; les \u00ab\u00a0cocheurs de cases\u00a0\u00bb dont l\u2019unique fonction consiste \u00e0 remplir des tableaux Excel pour \u00e9tablir des rapports d\u2019activit\u00e9 que personne ne lira.<\/p>\n<p>David Graeber ne se contente pas de d\u00e9crire ces emplois qui rendent souvent fou ceux qui les occupe. Il explique aussi de mani\u00e8re d\u00e9taill\u00e9e les causes et les raisons pour lesquelles ils se multiplient. Ainsi, c\u2019est lorsqu\u2019il contredit le discours \u00e9conomique que Graeber est le plus int\u00e9ressant. Non, le propre de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste n\u2019est pas d\u2019\u00eatre mue par la seule performance et le profit. Derri\u00e8re les abstractions des manuels d\u2019\u00e9conomie il existe des r\u00e9alit\u00e9s sociales et anthropologiques, des jeux d\u2019all\u00e9geance, des rapports de pouvoir et de domination.<\/p>\n<p>\u00c0 ce titre, son ouvrage le plus int\u00e9ressant est sans doute son <a href=\"http:\/\/www.editionslesliensquiliberent.fr\/livre-Dette-370-1-1-0-1.html\">livre sur la dette<\/a> que j\u2019ai eu l\u2019honneur de <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/regulation\/11412\">recenser en d\u00e9tail<\/a>. La dette nous dit Graeber, n\u2019est pas un simple rapport \u00e9conomique. C\u2019est le fondement d\u2019une grande partie des relations humaines. C\u2019est parce que nous nous devons des choses que nous tissons des liens avec les autres. Aussi, contrairement \u00e0 ce que veut nous faire croire la pens\u00e9e \u00e9conomique, les dettes sont multiples. Certaines sont fondamentalement non remboursables car elles \u00e9manent d\u2019une relation in\u00e9gale (la dette des enfants vis-\u00e0-vis de leurs parents)\u00a0; d\u2019autres au contraire se remboursent sans qu\u2019il soit besoin de mesurer l\u2019\u00e9quivalence (un service que l\u2019on rend \u00e0 un ami)\u00a0; enfin, il existe les dettes mon\u00e9taires, exigibles jusqu\u2019au dernier centime, des dettes quantitatives qui font abstraction de toute autre consid\u00e9ration morale ou sociale. C\u2019est l\u2019obsession de ce troisi\u00e8me type de dette, qui efface toutes les autres, qui caract\u00e9riserait le capitalisme contemporain estime Graeber.<\/p>\n<p>En somme, pour Graeber, l\u2019erreur fondamentale de la pens\u00e9e \u00e9conomique est d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 construite sur un mythe\u00a0: celui qui consiste \u00e0 croire qu\u2019il existe une r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique autonome et ind\u00e9pendante de la soci\u00e9t\u00e9. On retrouve ce mythe dans la mani\u00e8re dont les \u00e9conomistes consid\u00e8rent les rapports marchands, comme fond\u00e9s sur le seul int\u00e9r\u00eat personnel. De m\u00eame, \u00e0 les en croire, la monnaie aurait spontan\u00e9ment \u00e9merg\u00e9 pour faciliter les op\u00e9rations d\u2019\u00e9change entre individus rationnels et calculateurs, auparavant fond\u00e9s sur le troc.<\/p>\n<p>Or, rien n\u2019est plus faux explique-t-il. D\u2019une part, la plupart des rapports sociaux ne sont pas le produit d\u2019un calcul \u00e9conomique, et m\u00eame dans les transactions marchandes, la dimension \u00e9conomique ne peut \u00eatre totalement dissoci\u00e9e de consid\u00e9rations sociales ou anthropologiques.\u00a0 D\u2019autre part, la soci\u00e9t\u00e9 de troc n\u2019a jamais exist\u00e9 et la monnaie n\u2019est pas le produit spontan\u00e9 du march\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9, le monnayage appara\u00eet au VII\u00e8me si\u00e8cle avant JC comme un outil au service de l\u2019\u00c9tat et non de mani\u00e8re autonome. C\u2019est l\u2019introduction des pi\u00e8ces de monnaie standardis\u00e9es \u00e0 cette \u00e9poque qui permet d\u2019organiser un syst\u00e8me fiscal performant, de lever de vastes arm\u00e9es et d\u2019instaurer les grands empires de l\u2019antiquit\u00e9. Les march\u00e9s sont le produit de cette innovation, ce qui fait dire \u00e0 Graeber que, contrairement \u00e0 ce que croient les \u00e9conomistes de tous bords, les march\u00e9s et l\u2019\u00c9tat loin de s\u2019opposer, sont en fait \u00ab\u00a0les deux faces d\u2019une m\u00eame m\u00e9daille\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est dans son ouvrage <a href=\"http:\/\/www.editionslesliensquiliberent.fr\/livre-Bureaucratie-465-1-1-0-1.html\">Bureaucratie<\/a>, que Graeber approfondit sa th\u00e8se selon laquelle il existe une imbrication fondamentale entre \u00c9tat et march\u00e9. \u00c0 le lire, le n\u00e9olib\u00e9ralisme n\u2019est pas marqu\u00e9 par l\u2019affaiblissement de l\u2019\u00c9tat au profit du march\u00e9, mais par l\u2019apparition d\u2019un vaste \u00e9cosyst\u00e8me o\u00f9 les grandes entreprises et les \u00c9tats agissent de pair pour organiser et renforcer une bureaucratie fond\u00e9e sur l\u2019obsession du contr\u00f4le qui parvient \u00e0 soumettre des individus \u00e0 un syst\u00e8me de r\u00e8gles souvent aveugles et absurdes. Cette soumission \u00e0 la r\u00e8gle est d\u2019autant plus n\u00e9faste qu\u2019elle isole la bureaucratie de la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9elle et qu\u2019elle engendre toute une arm\u00e9e de \u00ab\u00a0m\u00e9tiers \u00e0 la cons\u00a0\u00bb qui ne sont l\u00e0 que pour servir la r\u00e8gle au lieu de remplir une vraie fonction sociale. On en revient aux \u00ab\u00a0Bullshit jobs\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Soyons clair. La vision de l\u2019\u00c9tat que d\u00e9veloppe David Graeber est celle d\u2019un anarchiste anti-capitaliste qui voit derri\u00e8re toute institution puissante des rapports de force et de pouvoir ill\u00e9gitimes. Graeber \u00e9tait en effet un militant influent autant qu\u2019un intellectuel, l\u2019une des figures du mouvement Occupy Wall Street de 2011. Mais m\u00eame quelqu\u2019un qui ne partage pas ses convictions ne peut balayer ses critiques d\u2019un revers de main car celles-ci s\u2019appuient toujours sur une analyse fine et d\u00e9taill\u00e9e des rapports sociaux. En bon anthropologue, Graeber maitrisait parfaitement les ressorts cach\u00e9s de nos comportements et il savait faire passer ses id\u00e9es foisonnantes \u00e0 ses lecteurs tout en pr\u00e9sentant une pens\u00e9e structur\u00e9e et coh\u00e9rente.<\/p>\n<p>Son d\u00e9c\u00e8s brutal alors qu\u2019il venait de terminer <a href=\"https:\/\/twitter.com\/davidgraeber\/status\/1299445122757779457\">un dernier ouvrage consacr\u00e9 \u00e0 la piraterie<\/a> est une perte immense pour toute personne qui ne renonce pas \u00e0 comprendre le monde et \u00e0 en faire une analyse critique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tribune parue dans Le Figarovox. 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