{"id":227,"date":"2023-10-08T09:41:51","date_gmt":"2023-10-08T08:41:51","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/?p=227"},"modified":"2024-05-08T19:22:26","modified_gmt":"2024-05-08T18:22:26","slug":"les-cryptoactifs-une-tentative-de-mise-en-oeuvre-de-lutopie-libertarienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/les-cryptoactifs-une-tentative-de-mise-en-oeuvre-de-lutopie-libertarienne\/","title":{"rendered":"Les cryptoactifs\u00a0: une tentative de mise en \u0153uvre de l\u2019utopie libertarienne"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans un ouvrage remarquable publi\u00e9 en 2011 et traduit en fran\u00e7ais deux ans plus tard<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, l\u2019anthropologue am\u00e9ricain David Graeber entend montrer que les soci\u00e9t\u00e9s sont largement fond\u00e9es sur des rapports de dette, c\u2019est-\u00e0-dire sur des engagements qui lient les individus entre eux et structurent leurs relations. Toute relation interpersonnelle approfondie implique des promesses qu\u2019on se fait les uns aux autres. On doit la vie \u00e0 ses parents, assistance \u00e0 son conjoint et soutien \u00e0 ses amis. Ces engagements mutuels se retrouvent partout o\u00f9 coexistent des \u00eatres humains. Ils peuvent n\u00e9anmoins prendre des formes vari\u00e9es. Par exemple, chez les femmes&nbsp;Tiv du Nig\u00e9ria, les relations sociales sont sans cesse entretenues par des cadeaux qui n\u00e9cessitent d\u2019\u00eatre rendus mais qui ne le sont jamais pour une valeur \u00e9quivalente, ceci afin de pr\u00e9server les dettes et de perp\u00e9tuer les \u00e9changes et les rapports de bon voisinage. Car payer sa dette, c\u2019est \u00ab&nbsp;\u00eatre quitte&nbsp;\u00bb, rompre toute promesse, et n\u2019avoir plus besoin de l\u2019autre<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019\u00e9conomie \u00ab&nbsp;pure&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019origine des cryptomonnaies<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Graeber note que les \u00e9conomistes ont souvent eu du mal \u00e0 accepter l\u2019id\u00e9e de la dette car ils entendent b\u00e2tir un discours \u00e9conomique autonome, c\u2019est-\u00e0-dire fond\u00e9 sur un pur calcul d\u2019int\u00e9r\u00eat individuel, et donc d\u00e9tach\u00e9 d\u2019autres consid\u00e9rations sociales et soci\u00e9tales. Or, int\u00e9grer la dette dans les rapports humains, c\u2019est inscrire les relations \u00e9conomiques dans un ensemble social plus vaste&nbsp;; c\u2019est admettre que l\u2019individu n\u2019est jamais enti\u00e8rement autonome puisqu\u2019il s\u2019inscrit dans une communaut\u00e9 m\u00ealant relations \u00e9conomiques, rapports de forces politiques, affects et syst\u00e8mes de valeurs collectifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette pr\u00e9tention de la science \u00e9conomique \u00e0 disposer d\u2019un domaine propre au sein des sciences sociales est encore majoritaire aujourd\u2019hui dans le monde acad\u00e9mique. Mais certaines \u00e9coles de pens\u00e9e poussent cette vision \u00e0 l\u2019extr\u00eame. C\u2019est le cas de l\u2019\u00e9cole autrichienne, incarn\u00e9e notamment par Ludwig Von Mises et Friedrich Hayek qui ont con\u00e7u des visions radicales de la monnaie. Pour Hayek, la monnaie devrait \u00eatre un bien priv\u00e9 comme un autre, et sa cr\u00e9ation devrait enti\u00e8rement \u00e9chapper \u00e0 l\u2019\u00c9tat<a href=\"#_ftn1\">[3]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Les inventeurs des cryptomonnaies se sont beaucoup inspir\u00e9s de l\u2019\u00e9cole autrichienne et adh\u00e8rent pour la plupart \u00e0 une tradition \u00e9conomique libertarienne qui entend d\u00e9tacher le monde \u00e9conomique des autres aspects de la vie sociale. Cette tradition butte n\u00e9anmoins sur une contradiction&nbsp;: la monnaie est, par nature, un instrument du collectif et plus pr\u00e9cis\u00e9ment de l\u2019\u00c9tat. Pire, comme le rappelle opportun\u00e9ment l\u2019\u00e9conomiste Michel Aglietta dans un ouvrage r\u00e9cent \u00ab&nbsp;toute monnaie est une dette.&nbsp;\u00bb Elle repr\u00e9sente \u00ab&nbsp;un rapport de l\u2019individuel au collectif<a href=\"#_ftn2\">[4]<\/a>.&nbsp;\u00bb Autrement dit, la monnaie, qui est l\u2019instrument fondateur du march\u00e9, lequel est cens\u00e9 repr\u00e9senter l\u2019ordre \u00e9conomique dans ce qu\u2019il a de plus pur, c\u2019est-\u00e0-dire un rapport inter-individuel fond\u00e9 sur la logique des int\u00e9r\u00eats\u2026 est elle-m\u00eame une institution publique voire politique&nbsp;; \u00ab&nbsp;un bien public&nbsp;\u00bb qui repose sur la confiance qu\u2019on lui accorde estime Aglietta<a href=\"#_ftn3\">[5]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette vision institutionnaliste de la monnaie est contraire aux th\u00e9ories \u00e9conomiques dont s\u2019inspirent les libertariens. L\u2019utopie libertarienne a en effet besoin d\u2019une monnaie neutre, d\u00e9gag\u00e9e de toute consid\u00e9ration sociale, exog\u00e8ne. Dans la mythologie \u00e0 laquelle adh\u00e8rent la plupart des adeptes des cryptoactifs, la monnaie doit \u00eatre libre de dette, un pur instrument de paiement.&nbsp; Une telle monnaie aurait exist\u00e9 dans l\u2019histoire d\u2019apr\u00e8s eux. Ils croient la trouver dans les instruments mon\u00e9taires fond\u00e9s sur l\u2019or ou l\u2019argent, dont la valeur reposait, pensent-ils, non pas sur une quelconque confiance, ni sur un \u00c9tat mais sur son contenu m\u00e9tallique et sa raret\u00e9. Cette monnaie aurait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par les marchands pour les aider \u00e0 commercer entre eux, puis aurait \u00e9t\u00e9 pervertie par l\u2019action de l\u2019\u00c9tat qui se serait mis \u00e0 la manipuler pour son propre compte en imposant une fiscalit\u00e9 et en s\u2019arrogeant le droit exclusif de l\u2019\u00e9mettre. Plus tard, l\u2019\u00c9tat aurait d\u00e9tach\u00e9 la monnaie de son substrat m\u00e9tallique et l\u2019aurait pervertie en permettant que soit cr\u00e9\u00e9e une \u00ab&nbsp;monnaie-dette&nbsp;\u00bb, celle que nous connaissons aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La monnaie est une institution sociale et politique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les historiens et les sp\u00e9cialistes des questions mon\u00e9taires savent depuis longtemps que cette histoire est fausse. D\u00e8s son origine, la monnaie a \u00e9t\u00e9 une institution publique et politique. Son invention n\u2019est pas due aux marchands mais \u00e0 l\u2019\u00c9tat qui l\u2019a d\u2019abord utilis\u00e9e comme instrument fiscal. De plus, toutes les monnaies, m\u00eame les monnaies m\u00e9talliques, ont une valeur qui va bien au-del\u00e0 du mat\u00e9riau dont elles sont constitu\u00e9es. La valeur d\u2019une monnaie est profond\u00e9ment sociale. Elle repr\u00e9sente toujours une forme de dette car d\u00e9tenir de la monnaie, c\u2019est disposer d\u2019un \u00ab&nbsp;pouvoir d\u2019achat&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un droit \u00e0 pr\u00e9lever un remboursement en nature sur le syst\u00e8me \u00e9conomique dans son ensemble. Celui qui th\u00e9saurise est donc dans la situation d\u2019un cr\u00e9ancier.<\/p>\n\n\n\n<p>Les cryptomonnaies sont une tentative de rendre r\u00e9elle l\u2019utopie libertarienne consistant \u00e0 cr\u00e9er une soci\u00e9t\u00e9 sans \u00c9tat, sans collectif, sans dette et sans rapports sociaux autres qu\u2019\u00e9conomiques. Voil\u00e0 pourquoi le vocabulaire de leurs adeptes emprunte au registre des monnaies m\u00e9talliques. On \u00ab&nbsp;mine&nbsp;\u00bb des bitcoins, comme on minait autrefois de l\u2019or. Les unit\u00e9s mon\u00e9taires ne sont disponibles qu\u2019en quantit\u00e9 limit\u00e9e&nbsp;; leur co\u00fbt d\u2019extraction est croissant. La soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tant ni\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire per\u00e7ue comme compos\u00e9e uniquement d\u2019individus isol\u00e9s n\u2019ayant aucune confiance les uns envers les autres, la cryptologie et les algorithmes sont suppos\u00e9s remplacer le r\u00f4le des institutions publiques en permettant de valider les transactions sans \u00ab&nbsp;tiers de confiance&nbsp;\u00bb. Telle est, en premi\u00e8re analyse, la nature du projet sous-jacent des cryptoactifs.<\/p>\n\n\n\n<p>En fin de compte, la question qui devrait nous animer en tant qu\u2019intellectuels est double. D\u2019une part, il faut \u00e9videmment d\u00e9noncer l\u2019imposture qui consiste \u00e0 tenter de d\u00e9politiser et de d\u00e9socialiser un instrument par essence politique et social comme la monnaie. D\u2019autre part, il convient de nous interroger sur les raisons pour lesquelles une telle mythologie mon\u00e9taire a pu devenir dominante dans toute une partie de la soci\u00e9t\u00e9. Sur ce point, il est manifeste que la crise financi\u00e8re de 2008 a jou\u00e9 un r\u00f4le central dans l\u2019\u00e9mergence du bitcoin et des cryptoactifs. Plus largement, la perte de l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et des institutions politique appara\u00eet comme un moteur puissant du d\u00e9veloppement de la communaut\u00e9 \u00ab&nbsp;crypto&nbsp;\u00bb. Son projet est incontestablement de construire une finance parall\u00e8le et, plus largement, un syst\u00e8me \u00e9conomique alternatif. En ce sens, les cryptoactifs sont le produit d\u2019une d\u00e9fiance institutionnelle&nbsp;; c\u2019est pour cela qu\u2019elles m\u00e9ritent une \u00e9tude attentive de la part d\u2019\u00e9conomistes et de juristes, mais aussi, je crois, de la part de politistes, de sociologues, d\u2019historiens, de psychologues et de philosophes.<\/p>\n\n\n\n<p>Parions que l\u2019\u00e9tude approfondie des cryptoactifs par les chercheurs en sciences sociales permettra de mieux comprendre les dynamiques du monde contemporain.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Graeber, David (2013), <em>Dette : 5000 ans d\u2019histoire<\/em>, trad. F. et P. Chemla, Les Liens qui lib\u00e8rent, Paris.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p. 128.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[3]<\/a> Hayek, F. A. (1976), <em>Choice in Currency: A Way to stop Inflation<\/em>, Institute of Economic Affairs, Londres et (1976), <em>The Denationalization of Money<\/em>, Institute of Economic Affairs, Londres.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[4]<\/a> Aglietta, M., P. Ould Ahmed et J.-F. Ponsot (2016), <em>La Monnaie, entre dettes et souverainet\u00e9<\/em>, Odile Jacob, Paris, p. 73<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\">[5]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p. 67.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un ouvrage remarquable publi\u00e9 en 2011 et traduit en fran\u00e7ais deux ans plus tard[1], l\u2019anthropologue am\u00e9ricain David Graeber entend montrer que les soci\u00e9t\u00e9s sont largement fond\u00e9es sur des rapports de dette, c\u2019est-\u00e0-dire sur des engagements qui lient les individus &hellip; <a href=\"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/les-cryptoactifs-une-tentative-de-mise-en-oeuvre-de-lutopie-libertarienne\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4569,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[83873,201315],"tags":[201316,201324,200088,201321,45],"class_list":["post-227","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-analyse-economique","category-bitcoin","tag-bitcoin","tag-cryptoactifs","tag-cryptomonnaies","tag-hayek","tag-monnaie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/227","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4569"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=227"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/227\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":237,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/227\/revisions\/237"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=227"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=227"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=227"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}