{"id":17,"date":"2021-01-06T18:16:52","date_gmt":"2021-01-06T17:16:52","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/?p=17"},"modified":"2021-08-08T10:58:50","modified_gmt":"2021-08-08T09:58:50","slug":"la-dette-une-promesse-denaturee-par-la-marchandisation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/la-dette-une-promesse-denaturee-par-la-marchandisation\/","title":{"rendered":"La dette : une promesse d\u00e9natur\u00e9e par la marchandisation"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><em><span style=\"font-size: 150%\">\u00c0 propos de la pens\u00e9e de David Graeber<\/span><\/em><\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019une dette, en fin de compte ? s\u2019interroge l\u2019anthropologue David Graeber. Une dette est la perversion d\u2019une promesse. C\u2019est une promesse doublement corrompue par les math\u00e9matiques et la violence \u00bb \u00e9crit-il en conclusion de <em><a href=\"http:\/\/www.editionslesliensquiliberent.fr\/livre-Dette-370-1-1-0-1.html\">Dette : 5000 ans d\u2019histoire<\/a><\/em>.<\/p>\n<p>Comment nos soci\u00e9t\u00e9s en sont arriv\u00e9es \u00e0 \u00ab corrompre \u00bb des promesses est la question \u00e0 laquelle se propose de r\u00e9pondre Graeber. Pour cela, il convient d\u2019abord de partir d\u2019une d\u00e9finition. La dette est donc, \u00e0 l\u2019origine, une promesse, un engagement entre deux personnes. En ce sens, il s\u2019agit d\u2019un rapport social fondamental sur lequel se construisent les autres relations. C\u2019est parce que les individus se font des promesses, parce qu\u2019ils se doivent des choses, qu\u2019ils entretiennent des liens entre eux. Dans son <a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/mauss_marcel\/socio_et_anthropo\/2_essai_sur_le_don\/essai_sur_le_don.html\"><em>Essai sur le don<\/em><\/a> , Marcel Mauss ne dit pas autre chose et montre comment le don structure les rapports humains. Donner, c\u2019est \u00e0 la fois rendre service \u00e0 l\u2019autre et en m\u00eame temps cr\u00e9er l\u2019engagement d\u2019une r\u00e9ciprocit\u00e9, recevoir donc une promesse, celle d\u2019un contre-don. C\u2019est un m\u00e9canisme fondamental qu\u2019on retrouve dans toute soci\u00e9t\u00e9.<!--more--><\/p>\n<p>La th\u00e9orie \u00e9conomique n\u2019est jamais parvenue \u00e0 concilier ses propres repr\u00e9sentations avec celles des anthropologues. C\u2019est l\u00e0 que se trouve l\u2019origine de la corruption de la dette d\u00e9nonc\u00e9e par Graeber. Les auteurs lib\u00e9raux se sont ainsi toujours m\u00e9fi\u00e9s de la dette et de ce qu\u2019elle charrie. Une dette, en effet, ne se limite pas \u00e0 un simple rapport \u00e9conomique ; elle lie les int\u00e9r\u00eats des deux contractants dans la dur\u00e9e, puisque celui qui pr\u00eate est d\u00e9sormais d\u00e9pendant du succ\u00e8s de celui qui emprunte. Or, dans la pens\u00e9e \u00e9conomique lib\u00e9rale, il faudrait au contraire que chacun soit m\u00fb par ses seuls int\u00e9r\u00eats pour que le march\u00e9 fonctionne. Aussi tout rapport social, tout engagement qui lie deux individus dans le temps, d\u00e9nature le fonctionnement du march\u00e9. Voil\u00e0 pourquoi les lib\u00e9raux tiennent \u00e0 faire de la monnaie un pur instrument d\u2019\u00e9change et ignorent la recherche historique qui d\u00e9montre que, contrairement au mythe du troc colport\u00e9 par les manuels, la monnaie n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me de la double co\u00efncidence des besoins mais pour quantifier la valeur des engagements et estimer les montants des dettes. Autrement dit, \u00e0 l\u2019origine de la monnaie, et donc \u00e0 l\u2019origine de l\u2019\u00e9change marchand, il y a la dette.<\/p>\n<p>Les \u00e9conomistes institutionnalistes, notamment Michel Aglietta et d\u2019Andr\u00e9 Orl\u00e9an <sup>1<\/sup> reconnaissent pour leur part le r\u00f4le de la dette dans l\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9. Mais, tout comme les lib\u00e9raux, ils en d\u00e9naturent la signification, estime Graeber. La th\u00e9orie de la \u00ab dette primordiale \u00bb qu\u2019ils convoquent repose sur l\u2019id\u00e9e que les individus auraient \u00e0 leur naissance contract\u00e9 une dette fondamentale aupr\u00e8s de leur communaut\u00e9 qui se r\u00e9soudrait par l\u2019imp\u00f4t et s\u2019incarnerait, en fin de compte, dans l\u2019\u00c9tat. Mais, en faisant tout reposer sur une dette collective, on oublie l\u2019importance des relations inter-individuelles et le fait que des soci\u00e9t\u00e9s peuvent tout \u00e0 fait s\u2019organiser sans \u00c9tat. On oublie aussi, insiste Graeber, que l\u2019appartenance d\u2019un individu \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 n\u2019a rien d\u2019\u00e9vident tant les identit\u00e9s et les communaut\u00e9s se m\u00ealent et se contredisent. Ce n\u2019est qu\u2019avec l\u2019\u00e9mergence de l\u2019\u00c9tat-nation que les soci\u00e9t\u00e9s se sont clairement organis\u00e9es autour de cette institution.<\/p>\n<p>En somme, les deux approches \u00e9conomiques, la lib\u00e9rale qui nie la dette et \u00e9pouse le march\u00e9, l\u2019anti-lib\u00e9rale qui rejette le march\u00e9 et fait de l\u2019\u00c9tat le pivot de toute organisation sociale, ne seraient pour Graeber que les deux faces d\u2019une m\u00eame m\u00e9daille. En participant \u00e0 construire des mythes, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 celui de l\u2019individu libre d\u00e9pourvu de toute attache sociale et de l\u2019autre celui de l\u2019individu enferr\u00e9 dans une structure sociale sur laquelle il n\u2019a que peu de prise, la pens\u00e9e \u00e9conomique oublie la mani\u00e8re dont les soci\u00e9t\u00e9s humaines construisent et r\u00e9organisent continuellement les rapports sociaux en ne cessant d\u2019inventer et de r\u00e9organiser des dettes et des engagements.<\/p>\n<p>Pour Graeber, le syst\u00e8me marchand, qu\u2019on le conteste ou qu\u2019on le d\u00e9fende, n\u2019est pas au c\u0153ur des soci\u00e9t\u00e9s humaines. Pour comprendre cela, il faut en revenir \u00e0 l\u2019origine de la dette et aux types d\u2019engagements qu\u2019elle exprime. Dans toute soci\u00e9t\u00e9, les engagements qui lient les individus entre eux sont complexes et d\u00e9passent les d\u2019\u00e9changes fond\u00e9s sur le seul int\u00e9r\u00eat. L\u2019erreur des \u00e9conomistes, explique Graeber, c\u2019est d\u2019oublier la grande diversit\u00e9 des rapports sociaux et le fait que les promesses ne concernent pas de simples homo \u0153conomicus. La promesse de deux amis \u00e0 s\u2019entraider, par exemple, n\u2019est pas de m\u00eame nature qu\u2019un engagement de remboursement pris envers une banque.<br \/>\nDe m\u00eame les individus d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 ne sont pas n\u00e9cessairement dans des rapports d\u2019\u00e9galit\u00e9. L\u2019existence d\u2019une hi\u00e9rarchie n\u2019autorise pas un engagement r\u00e9ciproque de m\u00eame nature. Ainsi, la dette d\u2019un enfant vis-\u00e0-vis de ses parents n\u2019est pas une simple dette affective ; c\u2019est aussi une dette irremboursable, une \u00ab dette de vie \u00bb, explique Graeber, qui est incompatible avec le principe de remboursement. Ce que l\u2019\u00e9tudiant doit \u00e0 son enseignant, sans avoir de dimension affective, repr\u00e9sente aussi une dette qu\u2019il est impossible de payer. Autrement dit, deux dimensions doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es pour comprendre la nature et la vari\u00e9t\u00e9 des engagements humains :<\/p>\n<p>1. La dimension affective qui lie (ou non) des individus qui se connaissent et dont les promesses r\u00e9ciproques ne rel\u00e8vent pas d\u2019un gain quantitatif ;<\/p>\n<p>2. Le caract\u00e8re hi\u00e9rarchique, ou au contraire \u00e9galitaire, qui d\u00e9termine la nature de l\u2019engagement et sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre ou non rembours\u00e9.<\/p>\n<p>On pourrait proposer une typologie simple des engagements qui structurent les relations sociales selon ces deux dimensions. Une dimension affective ou impersonnelle distingue les rapports purement sociaux des relations de nature \u00e9conomique ; une dimension hi\u00e9rarchique ou \u00e9galitaire diff\u00e9rencie les dettes remboursables des dettes non remboursables. Nous en d\u00e9duisons le tableau suivant dont les cases ne sont que des exemples illustratifs :<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/files\/2021\/08\/Sans-titre-24.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-18\" alt=\"Typologie des engagements\" src=\"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/files\/2021\/08\/Sans-titre-24.jpg\" width=\"600\" height=\"158\" srcset=\"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/files\/2021\/08\/Sans-titre-24.jpg 1518w, https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/files\/2021\/08\/Sans-titre-24-300x79.jpg 300w, https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/files\/2021\/08\/Sans-titre-24-1024x270.jpg 1024w, https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/files\/2021\/08\/Sans-titre-24-500x132.jpg 500w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Nous pouvons \u00e0 pr\u00e9sent expliquer l\u2019origine de la perversion qu\u2019\u00e9voque Graeber. Sur les quatre types d\u2019engagements qui sont distingu\u00e9s, seul l\u2019engagement impersonnel et \u00e9galitaire correspond \u00e0 ce que les \u00e9conomistes nomment \u00ab dette \u00bb. Il s\u2019agit d\u2019une dette quantifiable entre des individus consid\u00e9r\u00e9s comme \u00e9gaux. Mais cette \u00e9galit\u00e9 est en soi source de probl\u00e8me, car elle d\u00e9note \u00ab un \u00e9change qui n\u2019est pas all\u00e9 jusqu\u2019au bout \u00bb (p. 148), qui reste donc inaccompli et d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9. Comme les dettes sont quantifiables pr\u00e9cis\u00e9ment et reposent sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 formelle du monde marchand, ne pas les rembourser c\u2019est rompre l\u2019\u00e9quilibre qui structure ce type de rapport et remettre en cause le principe de r\u00e9ciprocit\u00e9. C\u2019est la raison pour laquelle la dette des \u00e9conomistes est une promesse qui doit \u00eatre tenue imp\u00e9rativement, \u00e0 la diff\u00e9rence des autres types d\u2019engagements qui sont soit irremboursables par nature, soit qui rel\u00e8vent de l\u2019affect et ne sont pas quantifiables.<\/p>\n<p>C\u2019est parce que cette sorte d\u2019engagement en suspens est moralement probl\u00e9matique qu\u2019il devient l\u00e9gitime de contraindre le d\u00e9biteur \u00e0 s\u2019en acquitter. Et c\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side la source de la \u00ab corruption \u00bb de cette promesse pour Graeber. Les dettes quantifiables \u00ab par les math\u00e9matiques \u00bb, de nature \u00e9conomique, finissent syst\u00e9matiquement par s\u2019imposer par \u00ab la violence \u00bb face \u00e0 toutes les autres sortes engagements et \u00e9crasent donc les autres engagements et liens sociaux de nature non quantifiable.<\/p>\n<p>Or, il n\u2019y a aucune raison pour qu\u2019un type particulier d\u2019engagement en vienne \u00e0 \u00e9radiquer tous les autres. Il est donc n\u00e9cessaire d\u2019admettre que les dettes, comme toute promesse, puissent \u00eatre rompues, estime Graeber. Si les engagements que nous prenons les uns envers les autres constituent le fondement de nos rapports sociaux, alors il n\u2019est pas ill\u00e9gitime de pouvoir les r\u00e9arranger de temps \u00e0 autre, ce qui suppose de remettre les dettes et les rapports \u00e9conomiques \u00e0 leur place, c\u2019est-\u00e0-dire au sein d\u2019un syst\u00e8me social plus vaste et plus riche.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<br \/>\n<sup>1<\/sup> Aglietta, M. et Orl\u00e9an, A. (1982), <em>La violence de la monnaie<\/em>, Paris, Robert Laffont et Aglietta, M. et Orl\u00e9an, A. (1998), <em>La monnaie souveraine<\/em>, Paris, Odile Jacob.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 propos de la pens\u00e9e de David Graeber \u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019une dette, en fin de compte ? s\u2019interroge l\u2019anthropologue David Graeber. Une dette est la perversion d\u2019une promesse. 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