{"id":106,"date":"2021-01-22T09:21:40","date_gmt":"2021-01-22T08:21:40","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/?p=106"},"modified":"2021-08-20T09:31:09","modified_gmt":"2021-08-20T08:31:09","slug":"ce-nest-pas-un-hasard-si-lunion-europeenne-est-particulierement-vulnerable-au-populisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.univ-angers.fr\/davidcayla\/ce-nest-pas-un-hasard-si-lunion-europeenne-est-particulierement-vulnerable-au-populisme\/","title":{"rendered":"\u00ab Ce n\u2019est pas un hasard si l\u2019Union europ\u00e9enne est particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable au populisme \u00bb"},"content":{"rendered":"<p><em>Interview pour <a href=\"https:\/\/mrmondialisation.org\/populisme-et-neoliberalisme-les-deux-faces-dune-meme-piece\/\">Mr Mondialisation<\/a> r\u00e9alis\u00e9e avec Tristan Barra.<\/em><\/p>\n<p><strong>Depuis quelques ann\u00e9es, le terme populisme s&rsquo;est largement impos\u00e9 dans le d\u00e9bat public. On a l&rsquo;impression cependant qu\u2019il est utilis\u00e9 pour d\u00e9signer tout et son contraire. On accuse Marine Le Pen d&rsquo;\u00eatre populiste, quand Fran\u00e7ois Ruffin se revendiquait comme tel dans nos colonnes. Qu&rsquo;est-ce que le populisme exactement ?<\/strong><\/p>\n<p>Il y a, en gros, deux mani\u00e8res d\u2019aborder le populisme. La premi\u00e8re, pour caract\u00e9riser un parti ou un leader politique. Dans une optique souvent p\u00e9jorative, on dit d\u2019un leader qu\u2019il est \u00ab populiste \u00bb parce qu\u2019il serait d\u00e9magogue et qu\u2019il manipulerait les col\u00e8res populaires pour se faire appr\u00e9cier des \u00e9lecteurs en jouant sur l\u2019opposition peuple \/ \u00e9lites. Il arrive aussi que l\u2019\u00e9tiquette soit revendiqu\u00e9e et assum\u00e9e. Dans ce cas, le populisme renvoie \u00e0 un projet plus structur\u00e9 qui impliquerait de rassembler et d\u2019unifier les revendications populaires pour porter un programme de transformation sociale et politique. C\u2019est cette seconde acceptation qui a cours parfois \u00e0 gauche, notamment chez Fran\u00e7ois Ruffin, et qui explique qu\u2019il puisse se revendiquer comme populiste sans forc\u00e9ment \u00eatre un d\u00e9magogue.<!--more--><\/p>\n<p>Mais il existe une fa\u00e7on totalement diff\u00e9rente d\u2019envisager le populisme. Elle consiste \u00e0 s\u2019interroger non sur l\u2019offre politique mais sur la demande des citoyens. La question n\u2019est donc plus de se demander qui est populiste, mais de savoir pourquoi une population peut \u00eatre attir\u00e9e par des id\u00e9es et des mouvements antisyst\u00e8mes qui renvoient au populisme. C\u2019est cette seconde approche que j\u2019adopte. Je crois en effet qu\u2019il est vain de chercher \u00e0 caract\u00e9riser politiquement le populisme. Certes, la litt\u00e9rature nous enseigne qu\u2019il existe certains crit\u00e8res. Les populistes sont anti-\u00e9lites et antisyst\u00e8me. Pour le politologue allemand Jan-Werner M\u00fcller ils seraient \u00e9galement anti-pluralistes puisqu\u2019ils revendiquent avoir le monopole de l\u2019expression populaire. Mais le populisme d\u00e9note surtout une mani\u00e8re particuli\u00e8re de faire de la politique, un certain rapport au monde. On range ainsi sous ce label des organisations clairement d\u2019extr\u00eame droite telles que les \u00ab Proud boys \u00bb qui soutiennent Donald Trump, les dirigeants conservateurs de Hongrie et de Pologne, les gouvernements autoritaires de Russie et de Turquie, des mouvements de gauche comme Podemos, mais aussi le Mouvement cinq \u00e9toiles italien, les anti-masques, les pro-Raoult, les gilets jaunes\u2026<\/p>\n<p>Tous ces mouvements n\u2019ont pas grand-chose en commun d\u2019un point de vue programmatique et ne partagent en g\u00e9n\u00e9ral pas la m\u00eame vision du monde. Mais ceux qui les soutiennent ont n\u00e9anmoins des points communs. S\u2019enthousiasmer sur le professeur Raoult ou le Mouvement cinq \u00e9toiles c\u2019est exprimer une profonde d\u00e9fiance envers les institutions et les classes dirigeantes. En somme, le populisme n\u2019a pas n\u00e9cessairement d\u2019id\u00e9ologie structur\u00e9e car il est avant tout le produit d\u2019un certain \u00e9tat d\u2019esprit, celui d\u2019une d\u00e9fiance populaire qui entend se soulever contre un syst\u00e8me jug\u00e9 oppressif.<\/p>\n<p><strong>Le populisme serait donc pour vous un ph\u00e9nom\u00e8ne social plut\u00f4t que politique ?<\/strong><\/p>\n<p>Exactement ! Ce qui a fait le succ\u00e8s de Didier Raoult, de Donald Trump et de Beppe Grillo c\u2019est qu\u2019ils ont su incarner un \u00e9lan de r\u00e9volte. La cristallisation s\u2019est faite sur leur personne, mais elle aurait pu se faire autrement. Le populisme est une r\u00e9action chimique qui pr\u00e9cipite soudainement dans un syst\u00e8me social instable. Si Raoult est devenu le h\u00e9ros des taxis marseillais, ce n\u2019est pas en raison de son discours sur l\u2019hydroxychloroquine ou de la pertinence de ses rem\u00e8des, mais parce qu\u2019une partie de la population fran\u00e7aise, traumatis\u00e9e par l\u2019annonce du confinement et la confusion du pouvoir, avait besoin de dire \u00ab non \u00bb. Rappelons que deux semaines avant que le confinement ne soit d\u00e9cid\u00e9, le gouvernement profitait d\u2019un Conseil de d\u00e9fense consacr\u00e9 \u00e0 la pand\u00e9mie pour annoncer que la r\u00e9forme des retraites passerait sans examen parlementaire, via la proc\u00e9dure du 49-3.<\/p>\n<p>La crise sanitaire arrive donc dans un contexte de d\u00e9fiance profonde vis-\u00e0-vis du pouvoir. Aussi, lorsque la \u00ab punition \u00bb du confinement est annonc\u00e9e, au moment o\u00f9 le gouvernement s\u2019av\u00e8re incapable d\u2019approvisionner les soignants en masques et en mat\u00e9riel m\u00e9dical et que les conditions de travail \u00e0 l\u2019h\u00f4pital sont d\u00e9plorables, il devient n\u00e9cessaire qu\u2019une figure d\u2019opposition \u00e9merge pour capter cette col\u00e8re. Ce fut Didier Raoult. Il a \u00e9t\u00e9, en quelque sorte, l\u2019instrument de cette r\u00e9volte, tout comme Trump a \u00e9t\u00e9 l\u2019instrument du d\u00e9sarroi des populations ouvri\u00e8res et rurales m\u00e9pris\u00e9es, victimes de la mondialisation et de la d\u00e9sindustrialisation. Ce ne sont pas seulement les personnalit\u00e9s qui sont populistes, c\u2019est le mouvement qu\u2019elles incarnent et la col\u00e8re qu\u2019elles repr\u00e9sentent.<\/p>\n<p>Par ailleurs, il faut prendre conscience que le populisme prend des formes sp\u00e9cifiques d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre en fonction des caract\u00e9ristiques et de l\u2019histoire des peuples. En France, les mouvements populistes ont tendance \u00e0 \u00eatre la\u00efcs et teint\u00e9s de libertarisme, en Europe centrale ils sont davantage autoritaires et conservateurs, tandis qu\u2019aux \u00c9tats-Unis ils peuvent \u00eatre anti-\u00c9tat et tr\u00e8s religieux, comme le fut le mouvement du Tea Party. En somme, le populisme c\u2019est le retour d\u2019un certain refoul\u00e9 populaire. On r\u00e9affirme une identit\u00e9 collective, souvent fantasm\u00e9e, contre des classes dirigeantes per\u00e7ues comme ext\u00e9rieures au peuple et d\u00e9fendant des int\u00e9r\u00eats contraires \u00e0 ceux de la population.<\/p>\n<p><strong>Vous mettez en lumi\u00e8re un paradoxe : les leadeurs populistes qui entendent faire tomber le syst\u00e8me en sont souvent des repr\u00e9sentants particuli\u00e8rement scintillants. Comment l&rsquo;expliquez-vous ?<\/strong><\/p>\n<p>Un bon leader populiste est rarement une personne qui est elle-m\u00eame issue des classes populaires. Cela tient \u00e0 la raison \u00e9voqu\u00e9e plus haut. L\u2019objectif de la population qui se donne au populisme est de contester le syst\u00e8me en ouvrant une br\u00e8che. Lorsqu\u2019on soutient Raoult, c\u2019est d\u2019abord pour contester la \u00ab dictature sanitaire \u00bb. Or, quoi de mieux qu\u2019un m\u00e9decin \u00e9minent, directeur d\u2019un institut hospitalo-universitaire, pour contredire les d\u00e9cisions du Conseil scientifique ? De m\u00eame, si l\u2019on veut contester l\u2019arrogance des \u00ab yankees \u00bb de la c\u00f4te est, quoi de mieux que de mettre \u00e0 la Maison Blanche un milliardaire de New York ? En instrumentalisant un membre de l\u2019\u00e9lite, les classes populaires prennent une sorte de revanche symbolique sur ceux qui, \u00e0 leurs yeux, les ont trahies. S\u2019approprier un membre de la classe dominante permet de r\u00e9v\u00e9ler la faiblesse et l\u2019hypocrisie du syst\u00e8me qu\u2019elles d\u00e9noncent.<\/p>\n<p>Mais tous les mouvements populistes n\u2019ont pas n\u00e9cessairement de leader. Les repr\u00e9sentants des gilets jaunes incarnaient bel et bien le peuple fran\u00e7ais dans toute sa diversit\u00e9. C\u2019est peut-\u00eatre justement ce qui a fait la faiblesse du mouvement. Aucun leader incontest\u00e9 n\u2019a pu \u00e9merger, sans doute parce qu\u2019aucune des personnalit\u00e9s qui repr\u00e9sentaient les gilets jaunes ne b\u00e9n\u00e9ficiait de la l\u00e9gitimit\u00e9 que lui aurait conf\u00e9r\u00e9 le fait d\u2019appartenir \u00e0 la classe dirigeante. De ce fait, il manquait un \u00e9l\u00e9ment important dans le mouvement des gilets jaunes : le plaisir de retourner les \u00e9lites contre elles-m\u00eames.<\/p>\n<p>Pour comprendre ce paradoxe, il faut en revenir \u00e0 l\u2019analyse que fait l\u2019historien et \u00e9conomiste Karl Polanyi de la crise des ann\u00e9es 1930. Voulant comprendre les causes de l\u2019\u00e9mergence des mouvements fascistes en Europe, Polanyi estime qu\u2019ils constituent une sorte de r\u00e9ponse, un \u00ab contremouvement \u00bb, cr\u00e9\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 en r\u00e9action \u00e0 la destruction de l\u2019ordre et des institutions traditionnelles.<\/p>\n<p>Les causes du populisme sont pratiquement les m\u00eames que celles du fascisme des ann\u00e9es 1930. Le populisme est avant tout un contremouvement qui se veut r\u00e9parateur. Son objectif est moins de pr\u00e9cipiter le \u00ab grand soir \u00bb de la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne que de remettre la soci\u00e9t\u00e9 \u00ab \u00e0 l\u2019endroit \u00bb. Seuls ceux qui appartiennent aux classes sup\u00e9rieures r\u00eavent d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 horizontale et sans fronti\u00e8res, d\u2019un monde plat et sans r\u00e8gles o\u00f9 chacun se livrerait \u00e0 ses passions individuelles. Les classes populaires, elles, ont surtout envie de retrouver un cadre, des r\u00e8gles, dans lesquels elles auraient toute leur place et le sentiment de compter collectivement. Elles refusent d\u2019\u00eatre immerg\u00e9es dans le bain de la comp\u00e9tition des d\u00e9sirs individuels. C\u2019est pour cela qu\u2019elles sont attach\u00e9es \u00e0 la Nation et \u00e0 l\u2019imaginaire culturel, historique et politique qui s\u2019y rattache. \u00c0 l\u2019inverse, rien n\u2019est plus angoissant que de sentir que le pays dans lequel on vit est gouvern\u00e9 par des gens qui n\u2019ont aucun sens des responsabilit\u00e9s et qui semblent jouir du pouvoir de mani\u00e8re totalement immature.<\/p>\n<p>Pour remettre la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit, il faut donc trouver l\u2019un des membres de la classe dirigeante qui semble plus honn\u00eate, plus sinc\u00e8re, plus attentif au peuple. C\u2019est cette incarnation que cherchent inconsciemment les populations qui se donnent au populisme. Davantage qu\u2019une rupture, c\u2019est un r\u00e9tablissement qu\u2019elles attendent.<\/p>\n<p><strong>Pour certains, le populisme est susceptible de repr\u00e9senter une menace pour les d\u00e9mocraties lib\u00e9rales. D&rsquo;autres intellectuels de gauche, comme Chantal Mouffe, analysent le populisme comme une nouvelle mani\u00e8re de faire de la politique. Qu&rsquo;en est-il au juste ?<\/strong><\/p>\n<p>Les deux visions ne sont pas incompatibles ! Le populisme peut effectivement \u00eatre une nouvelle fa\u00e7on de faire de la politique. Les leaders qui parviennent \u00e0 agr\u00e9ger les m\u00e9contentements peuvent susciter un fort sentiment d\u2019adh\u00e9sion et remporter de fulgurantes victoires \u00e9lectorales. Apr\u00e8s tout, c\u2019est ainsi qu\u2019Emmanuel Macron a gagn\u00e9 la pr\u00e9sidentielle de 2017. Tout ce qui vient d\u2019\u00eatre dit sur le populisme s\u2019applique en effet parfaitement \u00e0 la campagne \u00e9lectorale de Macron. Il a incarn\u00e9 une forme de rupture avec le syst\u00e8me tout en en \u00e9tant un membre \u00e9minent. Pour lancer sa campagne, il publie un livre dont le titre, R\u00e9volution, veut sonner le glas de \u00ab l\u2019ancien monde \u00bb. Il est tr\u00e8s jeune, donc neuf, mais aussi ancien ministre, ancien banquier d\u2019affaires, \u00e9narque. C\u2019est le Didier Raoult de la politique. Celui qui ose se lever, briser le consensus et le clivage gauche-droite. La strat\u00e9gie \u00e9lectorale qu\u2019il a mise en \u0153uvre fut ind\u00e9niablement populiste.<\/p>\n<p>Cela dit, on parle ici de la seule campagne pr\u00e9sidentielle. Pour ce qui est de faire de la politique, Macron n\u2019a en rien innov\u00e9. Il a tout de suite repris les habitudes du syst\u00e8me politique qu\u2019il avait d\u00e9nonc\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 la carricature, ce qui explique l\u2019effondrement de sa popularit\u00e9. De m\u00eame, son gouvernement n\u2019a en rien rompu avec les politiques men\u00e9es par ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs ; il les a plut\u00f4t radicalis\u00e9es, montrant une arrogance et une incomp\u00e9tence dans la gestion des affaires de l\u2019\u00c9tat que la pand\u00e9mie de Covid-19 s\u2019est charg\u00e9e de r\u00e9v\u00e9ler aux yeux du plus grand nombre, avec son lot d\u2019impr\u00e9parations et d\u2019amateurisme \u00e0 tous les \u00e9tages.<\/p>\n<p>Mais le populisme peut aussi \u00eatre un danger pour les d\u00e9mocraties lib\u00e9rales. En premier lieu, parce qu\u2019il se nourrit de la d\u00e9fiance et du d\u00e9sordre. Le moteur du populisme est le sentiment d\u2019un dysfonctionnement g\u00e9n\u00e9ral et profond de la soci\u00e9t\u00e9. Mais si l\u2019on perd confiance dans les institutions, si on ne croit plus au suffrage universel, aux m\u00e9dias, \u00e0 la parole scientifique\u2026 le risque existe de ne pas accepter, par exemple, les mesures sanitaires \u00e9l\u00e9mentaires, voire le r\u00e9sultat des urnes, comme cela se passe chez certains soutiens de Trump. La d\u00e9fiance envers les institutions participe d\u2019un affaiblissement du cadre commun indispensable \u00e0 la vie d\u00e9mocratique. Le risque est de faire \u00e9merger des contre-soci\u00e9t\u00e9s avec leurs propres institutions, leurs propres m\u00e9dias, leurs propres croyances\u2026 qui seront d\u2019autant plus virulentes et violentes qu\u2019elles estiment \u00eatre des victimes syst\u00e9miques et qu\u2019elles cherchent de ce fait \u00e0 s\u2019autonomiser et \u00e0 s\u2019\u00e9manciper.<\/p>\n<p>Le populisme peut enfin \u00eatre un danger dans sa mani\u00e8re de se revendiquer du peuple. Comme M\u00fcller l\u2019explique dans son livre, cette revendication est avant tout morale au sens o\u00f9 ces mouvements peuvent tout \u00e0 fait \u00eatre tr\u00e8s minoritaires dans l\u2019opinion\u2026 ce qui ne les emp\u00eache pas de pr\u00e9tendre \u00eatre les porte-parole de la \u00ab majorit\u00e9 silencieuse \u00bb. Le probl\u00e8me est qu\u2019en s\u2019identifiant \u00e0 un \u00ab peuple \u00bb per\u00e7u comme un ensemble homog\u00e8ne, ils d\u00e9l\u00e9gitimisent a priori toute expression susceptible de contredire leurs th\u00e8ses. Autrement dit, ils en viennent \u00e0 consid\u00e9rer ceux qui s\u2019opposent \u00e0 eux comme des traitres \u00e0 la solde d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques particuliers. Cela m\u2019a beaucoup frapp\u00e9 chez les adeptes de Didier Raoult qui rangeaient syst\u00e9matiquement ceux qui contestaient leurs affirmations parmi les vendus au \u00ab Big Pharma \u00bb ou au pouvoir macroniste. Tous ceux qui les contredisent sont ainsi mis \u00ab en dehors \u00bb du peuple, ce qui revient \u00e0 dire qu\u2019il ne faut pas \u00e9couter leurs arguments ni leur r\u00e9pondre, mais les combattre et les traiter en ennemis. Il est clair qu\u2019une telle attitude est extr\u00eamement dangereuse pour la d\u00e9mocratie et interdit tout d\u00e9bat serein.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi l&rsquo;Union europ\u00e9enne est-elle structurellement propice \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence de leaders populistes en son sein ?<\/strong><\/p>\n<p>Les mouvements populistes ont toujours exist\u00e9 et touchent aujourd\u2019hui tous les pays du monde. Pendant longtemps, ils ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s pr\u00e9sents en Am\u00e9rique latine (p\u00e9ronisme, chavisme\u2026) ou dans les pays arabes (nasserisme), avant de s\u2019imposer dans les anciens pays communistes. On pensait, il y a encore quelques ann\u00e9es, que le populisme traduisait surtout la fragilit\u00e9 des d\u00e9mocraties des pays en transition. Mais le fait que des pays d\u00e9velopp\u00e9s ayant une tr\u00e8s ancienne tradition d\u00e9mocratique comme le Royaume-Uni, les \u00c9tats-Unis ou les Pays-Bas soient touch\u00e9s contredit cette th\u00e8se.<\/p>\n<p>Les pays de l\u2019Union europ\u00e9enne ont connu des ph\u00e9nom\u00e8nes populistes plus r\u00e9cemment, mais surtout plus massivement. Comment l\u2019expliquer ? C\u2019est d\u2019abord l\u2019un des effets de la crise \u00e9conomique et financi\u00e8re de 2008 et de la crise de l\u2019euro. La gestion des faillites bancaires de 2009, les cures d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 impos\u00e9es \u00e0 l\u2019Europe du Sud, le conflit ouvert entre le gouvernement grec et les autorit\u00e9s europ\u00e9ennes en 2015 ont particip\u00e9 \u00e0 susciter la d\u00e9fiance des citoyens envers les institutions europ\u00e9ennes et leurs classes politiques. Dans beaucoup de pays, notamment en France, l\u2019influence des partis traditionnels s\u2019est soudainement effondr\u00e9e.<\/p>\n<p>Il faut dire que les gouvernements apparaissent impuissants \u00e0 combattre la crise financi\u00e8re et les paradis fiscaux, impuissants \u00e0 engager une politique commerciale ferme vis-\u00e0-vis de la Chine et \u00e0 \u00e9viter une d\u00e9sindustrialisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e. \u00c0 cette impuissance \u00e9conomique s\u2019est ajout\u00e9e une impuissance politique dans la gestion de la crise des r\u00e9fugi\u00e9s depuis 2015. Sans oublier la crise sanitaire du coronavirus qui semble avoir particuli\u00e8rement touch\u00e9 l\u2019Europe et qui a particip\u00e9 \u00e0 la perte de cr\u00e9dibilit\u00e9 des autorit\u00e9s politiques.<\/p>\n<p>L\u2019incapacit\u00e9 des dirigeants \u00e0 r\u00e9soudre les probl\u00e8mes \u00e9conomiques, migratoires et sanitaires affaiblit m\u00e9caniquement la confiance des peuples. Mais cette impuissance est en r\u00e9alit\u00e9 structurelle. En effet, les gouvernements nationaux doivent agir dans un cadre supranational qui limite leur capacit\u00e9 de d\u00e9cision et leurs choix politiques. Comment lutter contre la d\u00e9sindustrialisation alors que la politique commerciale est n\u00e9goci\u00e9e exclusivement \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne ? Comment ma\u00eetriser les flux migratoires alors que les trait\u00e9s imposent la libre circulation des personnes au sein de l\u2019UE ? Comment contrer l\u2019\u00e9vasion fiscale alors que le droit europ\u00e9en sanctifie le libre mouvement des capitaux ?<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas un hasard si l\u2019Union europ\u00e9enne est particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable au populisme. C\u2019est parce qu\u2019elle a cr\u00e9\u00e9 dans les ann\u00e9es 90, avec le march\u00e9 unique et l\u2019euro, un cadre institutionnel qui limite le pouvoir des gouvernements nationaux. Je renvoie le lecteur \u00e0 l\u2019ouvrage du politologue Yasha Mounk, <em>Le Peuple contre la d\u00e9mocratie<\/em>, dans lequel il explique que l\u2019Union europ\u00e9enne est l\u2019arch\u00e9type d\u2019un syst\u00e8me de d\u00e9mocratie limit\u00e9e. \u00ab La politique de l\u2019euro zone offre un exemple extr\u00eame d\u2019un syst\u00e8me politique dans lequel les citoyens ont la sensation d\u2019avoir de moins en moins \u00e0 dire \u00e0 propos de ce qui se passe dans leur vie \u00bb, \u00e9crit-il avant de qualifier le r\u00e9gime d\u2019Europe de l\u2019Ouest de \u00ab lib\u00e9ralisme antid\u00e9mocratique \u00bb. C\u2019est du besoin de d\u00e9mocratie, de l\u2019id\u00e9e de reprendre le contr\u00f4le, que naissent les mouvements populistes dans l\u2019opinion.<\/p>\n<p><strong>Votre livre est \u00e9galement l&rsquo;occasion de revenir sur ce qu&rsquo;est r\u00e9ellement le n\u00e9olib\u00e9ralisme. Un terme quelque peu malmen\u00e9 selon vous. En effet, on se repr\u00e9sente souvent le n\u00e9olib\u00e9ralisme comme une th\u00e9orie \u00e9conomique rigoureusement construite, dont les principes ont \u00e9t\u00e9 impos\u00e9s partout par les grandes institutions internationales avec une rigueur quasi-religieuse. Or, dans votre livre, vous d\u00e9fendez une th\u00e8se alternative. Il n&rsquo;y aurait pas un n\u00e9olib\u00e9ralisme mais une multitude de n\u00e9olib\u00e9ralismes ?<\/strong><\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas ma th\u00e8se mais celle que d\u00e9fend le philosophe Serge Audier, dans un livre magistral publi\u00e9 en 2012,<em> N\u00e9o-lib\u00e9ralisme(s)<\/em>. Audier d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e que le n\u00e9olib\u00e9ralisme est multiple, et surtout que les th\u00e8ses de Milton Friedman et de Friedrich Hayek, qui se sont impos\u00e9es dans les ann\u00e9es 1980, sont tr\u00e8s diff\u00e9rentes du n\u00e9olib\u00e9ralisme originel th\u00e9oris\u00e9 dans les ann\u00e9es 1930 et synth\u00e9tis\u00e9 lors du colloque Walter Lippmann de 1938. Il y aurait donc, selon Audier, non pas un mais plusieurs n\u00e9olib\u00e9ralismes aux propositions tr\u00e8s diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p>Si je me suis int\u00e9ress\u00e9 aux th\u00e8ses n\u00e9olib\u00e9rales, c\u2019est parce que j\u2019y vois la cl\u00e9 pour comprendre les ph\u00e9nom\u00e8nes populistes que nous connaissons actuellement. Mais pour cela il faut en revenir \u00e0 la nature des doctrines n\u00e9olib\u00e9rales. En effet, en d\u00e9pit de leur diversit\u00e9, toutes les \u00e9coles n\u00e9olib\u00e9rales adh\u00e8rent \u00e0 quelques principes qu\u2019elles ont en commun, ainsi qu\u2019\u00e0 une certaine vision du monde qui s\u2019inspire des th\u00e9ories \u00e9conomiques contemporaines.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que le n\u00e9olib\u00e9ralisme ? C\u2019est un syst\u00e8me de pens\u00e9e qui se propose d\u2019\u00e9tablir un nouveau rapport entre le pouvoir politique et l\u2019\u00e9conomie. D\u00e8s son origine (mais c\u2019est vrai \u00e9galement pour Hayek et Friedman) le n\u00e9olib\u00e9ralisme s\u2019oppose \u00e0 la fois au laisser-faire du lib\u00e9ralisme manchest\u00e9rien du XIX\u00e8me si\u00e8cle et \u00e0 l\u2019interventionnisme arbitraire du keyn\u00e9sianisme et du planisme. Toute la pens\u00e9e n\u00e9olib\u00e9rale repose sur la conviction que le march\u00e9 n\u2019est pas une institution naturelle capable de s\u2019autor\u00e9guler. C\u2019est pour cette raison que l\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat est indispensable. Mais cette intervention doit se faire sans d\u00e9naturer les m\u00e9canismes du march\u00e9. Au contraire, il faut accompagner le march\u00e9 dans sa fonction de r\u00e9gulation et d\u2019organisation de l\u2019\u00e9conomie et de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Les doctrines n\u00e9olib\u00e9rales appr\u00e9hendent le march\u00e9 comme une institution dont la fonction premi\u00e8re serait non pas d\u2019organiser les \u00e9changes mais surtout de cr\u00e9er un syst\u00e8me de prix \u00e0 partir desquels les agents \u00e9conomiques vont s\u2019organiser \u00e9conomiquement et socialement. Pour que cette institution soit efficace, il faut donc que les prix soient produits par les seuls m\u00e9canismes de l\u2019offre et de la demande, dans le cadre d\u2019un march\u00e9 concurrentiel. Or, si on laisse le march\u00e9 sans surveillance, il est susceptible de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer, par exemple en portant atteinte aux m\u00e9canismes concurrentiels ou en cr\u00e9ant des situations nuisibles \u00e0 l\u2019ordre social. L\u2019\u00c9tat doit donc intervenir \u00e0 plusieurs niveaux. Il doit faire en sorte de pr\u00e9server la concurrence, il doit garantir l\u2019ordre social, il doit instaurer une monnaie stable dans le temps pour \u00e9viter de d\u00e9sorganiser les prix et, enfin, il doit favoriser le libre-\u00e9change, ce qui permet d\u2019agrandir le march\u00e9 et de le rendre plus performant.<\/p>\n<p>Les principes n\u00e9olib\u00e9raux interdisent toute politique qui pourrait d\u00e9sorganiser les prix ou d\u00e9naturer les \u00e9quilibres concurrentiels. Les auteurs n\u00e9olib\u00e9raux sont ainsi oppos\u00e9s aux interventions discr\u00e9tionnaires et ils pr\u00f4nent un syst\u00e8me juridique tr\u00e8s encadr\u00e9 qui limite strictement l\u2019action des gouvernements en mati\u00e8re \u00e9conomique. En somme, ils th\u00e9orisent l\u2019impuissance \u00e9conomique de l\u2019\u00c9tat en le mettant au service du march\u00e9. Ces principes n\u2019emp\u00eachent pourtant pas des interventions quantitatives ou l\u2019indemnisation des ph\u00e9nom\u00e8nes accidentels. C\u2019est en s\u2019appuyant sur cette id\u00e9e que les gouvernements en sont venus \u00e0 verser des milliards d\u2019allocations et de subventions aux agents \u00e9conomiques dont l\u2019activit\u00e9 avait souffert lors de la pand\u00e9mie. Mais, souvenez-vous, m\u00eame pendant les confinements il ne fallait pas d\u00e9naturer les principes concurrentiels. C\u2019est ainsi que les rayons livre des grandes surfaces alimentaires ont \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9s.<\/p>\n<p>Le n\u00e9olib\u00e9ralisme n\u2019est pas un simple laissez-faire. C\u2019est la mise en \u0153uvre d\u2019une politique d\u2019accompagnement et de soutien au march\u00e9, c\u2019est la destruction m\u00e9thodique de toute entrave \u00e0 la concurrence, c\u2019est la cr\u00e9ation ordonn\u00e9e d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de march\u00e9 mue exclusivement par les id\u00e9aux de comp\u00e9titivit\u00e9 et de performance marchande.<\/p>\n<p><strong>Comment expliquez-vous le d\u00e9veloppement et la persistance des principes n\u00e9olib\u00e9raux dans le monde et dans le temps, malgr\u00e9 la crise de 2008 et les nombreuses controverses qu&rsquo;elle a essuy\u00e9es ?<\/strong><\/p>\n<p>Le probl\u00e8me du n\u00e9olib\u00e9ralisme c\u2019est qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un processus sans fin qu\u2019il est impossible d\u2019achever. Aussi toute crise, tout \u00e9chec \u00e9conomique, sera syst\u00e9matiquement interpr\u00e9t\u00e9 comme la preuve de l\u2019existence d\u2019entraves qui emp\u00eachent les march\u00e9s de fonctionner, ou comme l\u2019illustration d\u2019un interventionnisme inadapt\u00e9 et scl\u00e9rosant de l\u2019\u00c9tat. C\u2019est le propre des id\u00e9ologies dominantes que de pouvoir toujours interpr\u00e9ter leurs d\u00e9faillances comme une preuve suppl\u00e9mentaire de leur pertinence.<\/p>\n<p>Cela fait vingt-cinq ans que la persistance du ch\u00f4mage en France est expliqu\u00e9e par un march\u00e9 du travail trop rigide, un code du travail trop pointilleux et des aides sociales trop g\u00e9n\u00e9reuses, et que les n\u00e9olib\u00e9raux insistent pour acc\u00e9l\u00e9rer les \u00ab r\u00e9formes du march\u00e9 du travail \u00bb. Cela fait donc vingt-cinq ans qu\u2019on r\u00e9forme le march\u00e9 du travail. Mais puisqu\u2019en d\u00e9pit de ces r\u00e9formes le probl\u00e8me du ch\u00f4mage n\u2019est pas r\u00e9solu\u2026 c\u2019est qu\u2019il faut aller plus loin dans les r\u00e9formes et les acc\u00e9l\u00e9rer.<\/p>\n<p>La crise de 2008 aurait pu changer les interpr\u00e9tations des m\u00e9canismes de l\u2019\u00e9conomie et, dans une certaine mesure, elle l\u2019a fait. On a partiellement rer\u00e9gul\u00e9 la finance. Mais comme on n\u2019a pas mis fin \u00e0 la libre circulation du capital et \u00e0 la concurrence internationale des syst\u00e8mes financiers, les \u00c9tats se sont ensuite sentis oblig\u00e9s de jouer la carte de l\u2019attractivit\u00e9 en accordant de nouvelles libert\u00e9s aux investisseurs. Quant \u00e0 la taxe sur les transactions financi\u00e8res dont on parle depuis trente ans, elle est toujours dans les limbes. On ne peut pas \u00e0 la fois favoriser un syst\u00e8me fond\u00e9 sur la concurrence et demander aux \u00c9tats de p\u00e9naliser leurs propres entreprises en leur imposant des taxes et des contraintes. C\u2019est contradictoire !<\/p>\n<p>On retrouve exactement le m\u00eame probl\u00e8me pour les politiques de protection de l\u2019environnement et de lutte contre le changement climatique. Si l\u2019on s\u2019ouvre \u00e0 la concurrence mondiale, on supprime tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 la r\u00e9glementation stricte des activit\u00e9s \u00e9conomiques. Quel gouvernement va accepter de p\u00e9naliser ses propres industriels et compagnies a\u00e9riennes en leur imposant une taxe carbone r\u00e9dhibitoire qu\u2019ils pourraient \u00e9viter simplement en allant s\u2019installer \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ? En r\u00e9alit\u00e9, toute la politique environnementale est construite pour \u00eatre compatible avec les principes n\u00e9olib\u00e9raux. La politique europ\u00e9enne de lutte contre les \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre est m\u00eame fond\u00e9e sur l\u2019instauration d\u2019un march\u00e9 des droits \u00e0 polluer dont le but est de d\u00e9l\u00e9guer \u00e0 la sph\u00e8re priv\u00e9e et aux march\u00e9s le soin de d\u00e9terminer le prix du carbone. C\u2019est donc l\u2019offre et la demande de droits d\u2019\u00e9mission qui d\u00e9termine, pour une large part, notre politique environnementale. Les autres aspects de ces politiques reposent sur des normes et des pratiques de lab\u00e9lisation priv\u00e9es, ainsi que sur des subventions publiques dont le but est essentiellement de rendre profitables certaines technologies, comme la voiture \u00e9lectrique, qui, sans ces aides, auraient beaucoup de mal \u00e0 trouver une client\u00e8le.<\/p>\n<p><strong>La parfaite articulation entre les int\u00e9r\u00eats des puissants et les principes du n\u00e9olib\u00e9ralisme est-elle l\u2019une des raisons pour lesquelles le n\u00e9olib\u00e9ralisme persiste ?<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est \u00e9vident. Mais il faut bien comprendre que tout syst\u00e8me politique se maintient dans le temps pour d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats des dominants. Ce n\u2019est pas une caract\u00e9ristique propre au n\u00e9olib\u00e9ralisme. Cela tient au fait qu\u2019il n\u2019existe pas de syst\u00e8me politique strictement \u00e9galitaire. Aussi, les gagnants d\u2019un syst\u00e8me, quels qu\u2019ils soient, ont toujours int\u00e9r\u00eat \u00e0 le maintenir. Mais pour cela, il faut qu\u2019ils soient capables de proposer une id\u00e9ologie globale qui permette de le d\u00e9fendre aux yeux des nombreux perdants.<\/p>\n<p>Du temps de l\u2019Union sovi\u00e9tique, il y avait aussi des gagnants et des perdants. Une id\u00e9ologie, le socialisme d\u2019\u00c9tat, justifiait les \u00e9quilibres politiques et pr\u00e9servait les rapports de domination. Mais, \u00e0 un moment, le syst\u00e8me s\u2019est gripp\u00e9, l\u2019id\u00e9ologie est apparue moins convaincante, et ceux qui avaient int\u00e9r\u00eat au maintien de l\u2019ordre existant n\u2019ont plus su convaincre la masse des perdants qu\u2019ils devaient le pr\u00e9server. C\u2019est ainsi que le sovi\u00e9tisme s\u2019est effondr\u00e9. Le syst\u00e8me n\u00e9olib\u00e9ral se maintiendra tant qu\u2019il y aura suffisamment de gens pour croire en l\u2019efficacit\u00e9 des march\u00e9s, de la concurrence et du libre-\u00e9change. Mais en fin de compte, rien n\u2019est immuable, tous les syst\u00e8mes \u00e9voluent. M\u00eame les tyrannies les mieux \u00e9tablies finissent par s\u2019effondrer ; les puissants tombent. C\u2019est une permanence de l\u2019histoire.<\/p>\n<p><strong>A la fin de votre livre vous diagnostiquez la mort imminente du n\u00e9olib\u00e9ralisme. Au-del\u00e0 du d\u00e9bat \u00e9conomique, quand on consid\u00e8re l&rsquo;\u00e9tat de d\u00e9labrement dans lequel se trouve le monde \u2013 sur le plan \u00e9cologique bien s\u00fbr, mais \u00e9galement humain avec une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9sabus\u00e9e \u00e0 force de perdre les leviers lui permettant d&rsquo;influer sur sa propre existence \u2013 peut-on dire que c&rsquo;est la fin d&rsquo;un cycle historique amorc\u00e9 au XVIIe si\u00e8cle, celui de la gouvernementalit\u00e9 par la rationalit\u00e9 ? Le populisme, en mobilisant de grands id\u00e9aux pour souder une communaut\u00e9, n&rsquo;est-il pas le sympt\u00f4me de cette transformation ?<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019esp\u00e8re sinc\u00e8rement que nous ne sortirons pas de la gouvernementalit\u00e9 par la rationalit\u00e9. Je suis profond\u00e9ment rationaliste et universaliste. En cela, je reste tr\u00e8s attach\u00e9 \u00e0 l\u2019esprit des Lumi\u00e8res et au lib\u00e9ralisme classique d\u2019Adam Smith et de John Stuart Mill qui entendaient promouvoir l\u2019\u00e9mancipation individuelle et collective.<\/p>\n<p>Autant je crois \u00e0 la fin du n\u00e9olib\u00e9ralisme en tant que doctrine de l\u2019action de l\u2019\u00c9tat, parce qu\u2019elle a engendr\u00e9 un monde qui d\u00e9stabilise en profondeur nos principes d\u00e9mocratiques et notre capacit\u00e9 \u00e0 vivre collectivement, autant je ne renonce pas au projet d\u2019\u00e9mancipation et \u00e0 l\u2019id\u00e9e de construire une soci\u00e9t\u00e9 meilleure fond\u00e9e sur la raison. Il est vrai que les passions irrationnelles existent et que la crise que conna\u00eet le n\u00e9olib\u00e9ralisme est porteuse de dangers. Les mouvements populistes peuvent tout \u00e0 fait \u00eatre salutaires lorsqu\u2019ils incarnent des revendications sociales l\u00e9gitimes. Il est de toute fa\u00e7on toujours bon que le peuple s\u2019invite \u00e0 la table des puissants pour faire valoir ses int\u00e9r\u00eats. C\u2019est la raison pour laquelle, comme beaucoup de Fran\u00e7ais, j\u2019ai soutenu le mouvement des gilets jaunes. N\u00e9anmoins, il faut aussi prendre garde \u00e0 ce que la contestation l\u00e9gitime de l\u2019ordre n\u00e9olib\u00e9ral ne d\u00e9bouche sur des id\u00e9ologies alternatives d\u00e9lirantes qui pourraient \u00eatre extr\u00eamement dangereuses et porteuses de violence.<\/p>\n<p>Nous avons red\u00e9couvert, depuis un an, le risque pand\u00e9mique et la fragilit\u00e9 de notre soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. Je pense que le storytelling n\u00e9olib\u00e9ral est en bout de course et que la plupart des gens s\u2019interrogent sur la pertinence de ses principes. Le cycle n\u00e9olib\u00e9ral, ouvert dans les ann\u00e9es 1970, est clairement en train de s\u2019achever. Mais, pour l\u2019instant, nous n\u2019avons toujours pas de doctrine de remplacement. Souder les communaut\u00e9s, d\u00e9velopper de nouvelles repr\u00e9sentations du monde, r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019urgence \u00e9cologique, c\u2019est \u00e9videmment fondamental. Mais tout cela doit s\u2019incarner dans une nouvelle conception du r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat, dans une profonde r\u00e9novation d\u00e9mocratique et dans l\u2019organisation d\u2019un nouveau syst\u00e8me \u00e9conomique qui ne conduise pas tout le monde \u00e0 un appauvrissement.<\/p>\n<p>Si nous n\u2019y prenons pas garde, la fin du n\u00e9olib\u00e9ralisme peut d\u00e9boucher sur des choses bien pires que le syst\u00e8me actuel. Il convient donc d\u2019\u00eatre vigilants et intraitables sur le respect de nos libert\u00e9s fondamentales. Et il convient aussi de s\u2019int\u00e9resser au sort des moins fortun\u00e9s. Car c\u2019est toujours \u00e0 l\u2019aune du sort qui est r\u00e9serv\u00e9 aux plus fragiles que se juge le degr\u00e9 de civilisation d\u2019une soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Interview pour Mr Mondialisation r\u00e9alis\u00e9e avec Tristan Barra. Depuis quelques ann\u00e9es, le terme populisme s&rsquo;est largement impos\u00e9 dans le d\u00e9bat public. On a l&rsquo;impression cependant qu\u2019il est utilis\u00e9 pour d\u00e9signer tout et son contraire. 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