Un an et et puis un autre

Contexte : voici dix ans, la promotion DCB15, dite promotion Flora Tristan, quittait l’EnssibAfin de marquer cet anniversaire, l’idée de créer un site web regroupant des témoignages des membres de cette promotion se penchant sur leurs parcours  professionnels individuels a émergé mais, pour diverses raisons, cette idée n’est restée qu’une idée, et le site à l’état de brouillon.

Voici toutefois le billet que j’ai écrit pour l’occasion. Il synthétise 3650 jours.

clavier-article-danielJ’ai souvenir des derniers jours et de l’été qui commençait, des rendez-vous avec les recruteurs, de nos mines endimanchées dans les couloirs où restait encore un peu d’ombre, du sentiment que j’avais de la fin de l’année, peu ou prou bien le même que celui qui, depuis mes premières rentrées, termine toujours le mois de juin — une impression de fin qui n’a aucun retour, cette urgence que l’on sent à dire ce qu’il faut dire, et puis aussi évidemment, la peur de ce qui vient derrière le long tunnel éclatant du soleil, la rentrée qui s’annonce et avec elle aussi, les premiers pas de professionnel qu’on sait ne pas être du tout.

Et dix-huit mois après le premier jour

Nous sortions de mois qui avaient été, eux aussi, un tunnel. Les images sont nombreuses qu’on accumule en tant de jours, mais il surnage quelques moments, qui seraient des virages. Et le premier, ce sont ces premiers jours de la première semaine où les visages, les figures, ont commencé à se poser sur des noms, des gens, pendant que je me demandais s’il me fallait rester tant je ressentais l’énorme décalage qu’il y avait entre moi, ce que je savais, ce que j’étais, et ce que je pressentais, sentais, des personnes tout autour, à mes yeux stratosphériquement intelligentes et brillantes. Évidemment, je suis resté, il le fallait, ne serait-ce que pour voir où ça irait.

Je me souviens aussi de la première fois où quelqu’un, qui est ici sans doute à lire, m’a parlé de WordPress, lequel WordPress, ironie de l’histoire ou information de fait sur la persistance de l’outil, fait tourner le site sur lequel nous sommes à présent, devisant du temps qui passe et du métier qui reste. Moi qui avait jusque là un petit site caché quelque part sur le Web et dont les pauvres pages, qui faisaient ma grande fierté, étaient faites d’un HTML garanti main, je découvrais soudain la puissance d’un CMS, la facilité qu’il donnait à organiser les contenus, cette liberté que la séparation de la forme et du  fond permettait, et qui faisait qu’avec peu de clics, rapidement, un site web pouvait changer du tout au tout, au moins visuellement, ce qui n’est pas rien dans l’expérience qu’on en a comme lecteur.

Je me souviens également de la découverte de XML, des cours plein de malices sur un sujet pourtant aride, de l’émerveillement que j’ai ressenti devant la simplicité de ce langage et de son extensibilité, de ce qu’il laissait deviner de possibles et à évoquer cela, je m’aperçois sans surprise que  j’ai tout oublié ou presque de ce que j’ai appris alors, à part quelques noms, TEI, XSL-FO — l’une des choses qui émergent pour moi dans le bilan de ces dix années écoulées, c’est à quel point les savoirs techniques sont volatiles dès lors qu’on ne les utilise plus au quotidien.

Je me souviens, encore, et ce ne sont que deux exemples1, de grands moments de plaisir intellectuel. Je peux citer ainsi un cours sur FRBR magistralement mené par un intervenant dont j’ai oublié le nom, et qui a eu l’heureuse et pédagogique idée de nous faire refaire, from scratch et sous forme de travaux pratiques de groupes, le parcours intellectuel qui avait conduit à l’élaboration du modèle FRBR : pour une fois, foin d’un cours magistral, nous avons réfléchi comme des fous, les migraines ont été nombreuses mais payantes, et j’ai encore en moi la joie de ce jour de sentir mes neurones s’agiter en tout sens telles des puces devenues folles.

Je peux aussi citer l’Enssib parallèle, une série de mini-exposés que nous organisions le soir au sein de la promotion sur un principe simple : n’importe qui d’entre nous avait toute latitude pour intervenir sur un sujet lui tenant à cœur, devant notre auditoire volontaire. Ce petit dispositif, je le sais, a énormément compté à mes yeux, en ce qu’il m’a permis de découvrir la palette impressionnante des intérêts multiples des personnes partageant mon quotidien d’élève-conservateur — j’ai confirmé là, je crois, l’impression diffuse que j’avais de la force du collectif, impression qui n’a fait que se confirmer au long des mois de notre formation puis plus tard, mais j’y reviendrai.

J’ai fait mes premiers pas

J’ai évoqué plus haut la période finale, celle où la promotion s’alignait en face des postes proposés aux sortants d’école par les établissements prêts à accueillir dans leurs rangs des débutants, ou presque2. Pour moi, ce moment crucial n’a été d’aucune tension : le hasard avait bien fait les choses, le poste de mes rêves, que je lorgnais depuis des mois, s’était par miracle libéré, les rendez-vous de contact avaient été réalisé en amont du mouvement de sortie et pour tout dire, la fiche du poste en question, proposée aux sortants de la DCB 15, était profilée pour que je sois quasi le seul à y correspondre. De fait, mes camarades m’ont laissé sans débattre aller où je voulais.

On évoque peu le stress du débutant. Il y a un soir, il y a un matin, et l’on passe d’un seul coup d’élève-conservateur à professionnel des bibliothèques dont tout le monde, et en particulier les équipes qu’il encadre, est en droit d’attendre qu’il le soit, professionnel, alors même que par définition, c’est impossible, puisque manque l’essentiel : une expérience.

Pour ce qui me concerne, la difficulté a été relative, mon ancien métier m’ayant habitué à plus lourd, plus tendu, plus imprévisible surtout, mais tout de même, du jour au lendemain, me voilà à prendre la tête d’une équipe Bibnum et la relève de mon prédécesseur à cette place de responsable de la section Bibliothèque numérique de la Bu d’Angers dont le moins qu’on puisse dire est qu’il (mon prédécesseur) en a sous le capot — il est des situations de challenge qui vous poussent à travailler encore mieux, et plus, et celle-là en a été.

Pour l’essentiel, de ces sept années passées à piloter cette section assez particulière au sens où elle était, dans l’organigramme, l’équivalent des deux autres sections physiques de l’établissement, ce qui symboliquement et politiquement, était un geste fort, les apprentissages ont été principalement techniques avec évidemment, une masse d’outils à appréhender ; et organisationnels, tout particulièrement dans ce qui concerne les interactions avec les autres services de l’Université : je n’imaginais pas jusqu’alors à quel point une Université est un éco-système complexe avec lequel il faut composer, un paquebot qui si agile qu’il se veuille ne change pas de trajectoire aussi rapidement qu’il le faudrait, qu’on le voudrait.

Après ces premiers pas, diverses circonstances sur lesquelles il n’est pas nécessaire de revenir firent que j’en vins à quitter la bibliothèque pour rejoindre la Direction du Développement Numérique de l’Université d’Angers, plus connue partout ailleurs sous l’intitulé de D.S.I., sur un projet de pôle hébergé au Lab’UA et se donnant pour mission d’accompagner les chercheurs sur leurs données et publications. Durant deux années, la difficulté se révéla alors tout à la fois, de maintenir à flot un pôle créé ex-nihilo ; et de le rendre visible et audible auprès des chercheurs, sur des thématiques dont ils peuvent être parfois éloignés. La tâche fut difficile, et le pôle ne dépassa son deuxième anniversaire, le Lab’UA se recentrant sur un support strictement pédagogique. Évidemment, la pilule s’avéra un peu amère, mais de cette période, il reste Okina, l’archive ouverte institutionnelle qui fut montée au sein du pôle Données et Publications de la Recherche que je pilotais alors — pour Okina, je n’ai pas fait grand chose sinon pousser à la roue, mais c’est une fierté, assurément, d’avoir montré avec mon équipe d’alors qu’un tel projet pouvait parfaitement être monté, et très rapidement encore, si l’on se remontait vraiment les manches.

Depuis ? Depuis, je reste à la Direction du Développement Numérique de l’Université d’Angers, en responsable cette fois du tout récent Service de Transformation Numérique, un petit service (par la taille, mais les gerboises vont toujours plus vite que les éléphants) dont la mission est d’accompagner l’Université sur l’intégralité de sa stratégie numérique (vaste programme, lié aussi de fait à mon statut officiel récent de CDO de l’Université).

Voilà, esquissée en quelques lignes, dix années. L’exercice en cours ici est celui d’un bilan, d’un regard rétrospectif sur le chemin fait, les années écoulées. Si dix années constituent un vaste vivier où piocher de quoi réfléchir, à m’y pencher, je vois que des lignes de forces se dessinent dans mon parcours, qui ne sont pas si nombreuses qu’elles ne puissent pas être évoquées toutes ici.

Des bibliothèques pour tout et puis pour tous

Lors du concours de conservateur, au moment du grand oral (appelons-le comme cela histoire de rendre ce rite de passage solennel), l’un des membres du jury m’avait posé une question dont je savais qu’elle arriverait3 : passant ledit concours en interne, mais comme Conseiller Principal d’Éducation, métier qui peut paraître lointain des bibliothèques, je sentais qu’il me faudrait justifier cette bifurcation professionnelle. Cela me manqua pas : Pourquoi voulez-vous donc devenir Conservateur des bibliothèques, vous qui êtes CPE ? Ce sont des métiers très différents, non ?, me demanda-t-il.

La réponse est facile. Les métiers paraissent certes différents, et de beaucoup, et rien ne semble relier le CPE intervenant au milieu d’un conflit, voire d’une bagarre, au Conservateur des Bibliothèques en charge du numérique. Mais il y a des points communs, qu’on peut résumer par cette phrase qui a été, peu ou prou, ma réponse alors : dans une bibliothèque, dans un établissement scolaire, l’enjeu est d’accueillir tout le monde, de faire vivre tout le monde ensemble, l’enjeu est de faire que tout le monde ait progressé vers le meilleur quand le jour se termine, l’enjeu est que chaque personne apprenne quelque chose au cours de son passage, dans la bibliothèque, dans l’établissement scolaire, donc non, ces deux métiers, dans leurs visées, ne sont pas tellement différents quand seuls les éloignent les moyens dont ils disposent, et encore.

Cette réponse est certes un peu grandiloquente, il faut s’imaginer le cadre, le jury, le candidat dans son costume à peine étrenné et qu’il ne portera plus guère, la tension qui règne, quoi qu’on dise. Mais le fond, lui, n’a pas pris une ride et de ces dix années, chacune de mes actions, chacun de mes projets, au final, a tendu vers cela, participer à ce que nous, usagers que nous sommes ou servons, professionnels avec lesquels nous travaillions, progressions ensemble vers un meilleur dont je crois profondément qu’il passe par le savoir et la culture, tous les savoirs, toutes les cultures.

De là, évidemment, on rejoint facilement d’autres thématiques qui me sont chères, celles de l’accès ouvert, libre, et gratuit autant que faire se peut, à des savoirs, des cultures, des outils, en fait, tous ces mouvements dont le nom commence par Open ou se termine, francisé, par Ouvert.e et parmi lesquels évidemment, la thématique de l’Open Access, dont je pense, pour en avoir parlé ailleurs, ce qui m’évitera d’y revenir ici, qu’elle est un combat fondamental pour les Bibliothèques universitaires, combat qui, en dix années, n’a pas à mes yeux avancé assez4.

Mais pour ne pas quitter le sillon premier, ce que j’ai appris en ces années, c’est que la bibliothèque, assurément, était l’un des hauts lieux où il m’était possible d’œuvrer aussi, comme auparavant dans la cour du lycée, à un bien-vivre ensemble, à un bien-vivre mieux, intelligent ; et aussi, que la bibliothèque, comme hub, lieu de croisements, de partages, était certainement l’un des lieux les plus adéquats pour y faire preuve d’humanité, fut-elle numérique (ce qu’elle est et sera, sans aucun doute).

Éloge de la bibliothèque (numérique)

Ces ans entassés, je les ai passés quasi exclusivement à travailler des projets numériques, par choix, par goût, par envie, et aussi, clairement, parce que j’ai l’absolue certitude que la bibliothèque, c’est la bibliothèque numérique ou plutôt, qu’une bibliothèque ne peut qu’être numérique, ou encore, qu’il n’y a nulle rupture entre le monde des bibliothèques « physiques » et celui, éthéré, dans le cloud, qui serait celui où j’évolue quotidiennement, comme jadis à la BU d’Angers, comme ensuite au Lab’UA, comme maintenant à un niveau plus global où finalement se croisent exactement, toujours, les mêmes enjeux, que je viens d’évoquer, le tout, pour tous.

Lorsque je me suis installé dans mon premier poste, je répétais souvent que de disposer d’une section numérique, affichée comme telle dans la structure d’ensemble de la bibliothèque, était réel signe politique quand souvent, le numérique n’est qu’une vague mission transversale, voire un thème externalisé. C’était aussi pour moi un espoir, celui de voir considérées les tâches numériques non pas comme une spécialité hors les bibliothèques5, mais bien, comme une part entière du métier des bibliothèques, au même titre que la gestion physique des collections ou l’accueil des flux d’usagers, dans le continuum qui est le nôtre et se déplie du papier toilette au cloud.

La place du numérique dans la bibliothèque me semble toujours pourtant aujourd’hui faire débat, et mes constats vont tous encore dans le même sens d’une sorte de dichotomie, de coupure, entre la bibliothèque des bibliothécaires « classiques », et son versant numérique censément réservé à une sorte particulière des bibliothécaires un peu geeks relégués dans leur particularisme. Les jours où le pessimisme gagne, j’ai même tendance à penser que la bataille est perdue parce que globalement, je constate un affaiblissement de la fonction numérique et informatique repérée comme telle dans les bibliothèques, qui devrait être confiée à des bibliothécaires spécialisés6 mais qui, donc, disparaît lentement des radars.

Je ne sais qu’en dire de nouveau. Je ne peux que répéter ce que je ne cesse de dire, que l’explosion faramineuse des outils numériques, des pratiques numériques7, que l’outil fantastique que sont le Web, les terminaux mobiles que nous avons toutes et tous, comme nos usagers, dans nos poches et nos cartables, nos sacs à dos, sont autant d’occasions historiques, pour nous, bibliothèques, de remplir nos missions. Je ne peux que répéter que, à un moment où un flot d’informations absolument inédit dans l’histoire de l’humanité déboule de toutes parts, nous n’avons jamais été aussi nécessaires pour aider à organiser, valoriser, structurer, comprendre, critiquer, assimiler, et que cela passe par la prise en main directe et franche de ce monde numérique, parce que la bibliothèque, en 2018, c’est la bibliothèque numérique (et inversement). Je ne peux que répéter, enfin, de manière plus imagée, que nous avons le cul sur un tas d’or, mais que nous dormons en rêvant du passé.

Vers le présent

Le pourquoi de cette situation, j’en vois quelques explications, assez claires, déjà sensibles il y a dix ans, et toujours évidentes maintenant, tenant principalement au recrutement des personnels de bibliothèques et en particulier des conservateurs. On le sait, le concours, sas d’entrée et filtre, ne porte aucunement sur la capacité à faire, mais sur celle à dire — il ne s’agit pas de montrer qu’on sait faire, mais de dire qu’on saura faire, dans une sorte de logique performative : je sais réfléchir, je sais le dire, je saurai le faire, et du numérique, comme du reste, je ne ferai qu’une bouchée, puisque je sais penser.

Il y a loin toutefois du discours au concret du monde, et pour ce qui concerne la partie qui est la mienne, il y a loin du discours sur le numérique à sa compréhension « intime », comme il y a loin entre les ouvrages savants décrivant par le menu comment l’on fait de la bicyclette, et les chutes, les crampes, le mal au fondement, qu’est l’expérience d’une promenade à vélo.

Ce phénomène, par ailleurs, est amplifié par les logiques de miroir, d’entre-soi, propre à tout concours organisé par des structures encore très classiques, regroupant des jurys dont souvent, les membres sont loin d’avoir une expérience concrète du numérique, de celle qu’on acquiert les mains dans le cambouis. In fine, tout est ainsi en place pour une sorte de reproduction des schémas et des modes de fonctionnement, tout est en place pour que les recruteurs, trop souvent loin du numérique, recrutent leurs mêmes, bouclant la boucle d’un monde qui ne saute pas le pas pour aller dans ce qui est simplement notre présent, au moins, celui de tous nos usagers.

Peut-être qu’il serait enfin temps ici de réfléchir aux missions des bibliothèques, au levier que représentent les outils numériques pour atteindre à ces missions, peut-être qu’il serait temps de considérer que ces outils ne peuvent plus être ignorés, connus, explorés, maîtrisés, par ceux, celles qui sont amenés à piloter les bibliothèques, peut-être qu’il serait temps de se rendre compte, collectivement, qu’un espace nouveau est là, qui ne relève pas d’un phénomène de mode qu’il suffit de laisser passer, dans lequel nous devons être, si nous ne voulons pas qu’il se fasse sans nous. Et peut-être, sans doute, qu’il serait temps de modifier radicalement les règles du jeu qui fonde le recrutement de ces pilotes censément éclairés en faisant de la pratique numérique un incontournable des épreuves du concours.

Par ailleurs, je pense aussi qu’il est plus que temps d’horizontaliser nos fonctionnements, que le moment est venu de démonter les chaînes hiérarchiques, parce que nous perdons beaucoup à ne pas écouter, entendre, considérer ce qui nous vient d’idées, d’envies, d’aptitudes, de compétences numériques, de la part de nos collègues8 (et je pourrais ajouter, de nos usagers). Ici, mon propos est bien de dire que nos organigrammes doivent être démontés et que peut-être, cela commence, dans le monde physique, par des choses simples, des lieux professionnels où le cadre, le conservateur, ne travaille plus seul dans son bureau tour d’ivoire mais est assis auprès de son équipe, dans des bureaux communs.

Du collectif-web

De tout ce temps, on tire des leçons, sauf à avancer sans jamais se retourner, et encore. Les lignes qui précédent esquissent les contours de certaines de ces leçons, et peut-être que l’on sentira, en filigrane, une certaine désillusion : le débutant qui quittait l’Enssib en juin 2007, et le quinquagénaire légèrement plus aguerri maintenant, auraient beaucoup à se dire, et s’engueuleraient très probablement s’ils devaient se rencontrer à la faveur de quelque pli de l’espace-temps, le premier pensant que tout est possible rapidement, le second le tempérant certainement avec cette sorte de lassitude qui vient à force de pousser sa pierre dans un environnement, des fonctionnements, qui ne changent pas, ou en tous cas, pas aussi vite que le monde autour.

Il y a cependant un point qu’il faut relever, pour terminer, et qui redonne espoir. J’ai dit plus haut comment, lors des séances de l’Enssib parallèle, j’avais senti poindre la force du collectif, ce qui pouvait se passer quand des individus, si hétérogènes qu’ils soient, partageaient leurs connaissances et leurs différences. Dans le même temps, et je l’ai découvert là-bas, naissaient de petites choses comme Twitter ou Facebook, et grossissait une biblio-blogosphère9, tous évènements alors anodins mais qui, à mes yeux et avec le recul, ont participé à la mise en place, dans mon domaine professionnel, d’un collectif dont je vois s’exprimer chaque jour la force dans les échanges à distance qu’il permet, dans l’entraide qu’il autorise, dans le rire qu’il apporte. Mes collègues sont ainsi autant mes voisins de bureaux que ceux, celles dont parfois je n’ai jamais vu le visage, mais avec qui je suis, travaille, chaque jour, au travers de l’écran.

Ce changement-là, cette extension vers l’immatériel d’une force de travail, cette naissance d’un collectif,  cela, pour moi, est assurément le point positif qui surnage des dix ans et dont, je crois, peu de personnes prennent encore conscience dans mon entourage professionnel comme dans les structures de pilotage des bibliothèques, clairement, par absence de pratique. Ici, en dix années, j’ai le sentiment très fort que mon espace professionnel, et les puissances de travail comme de réflexions que je peux y mobiliser, s’est ouvert au-delà de tout ce que je pouvais imaginer en quittant l’Enssib, me donnant la possibilité, à tout moment, de réellement échanger avec un groupe de professionnels dans un espace immatériel surplombant mon quotidien et, pour tout dire, le dépassant, comme une couche qui viendrait en plus et donnerait à tout énormément plus de force et de goût.

Au-delà de la reconnaissance toujours insuffisante du numérique comme pivot essentiel des bibliothèques, au-delà de que nous pourrions faire pour l’Ouvert et que nous ne faisons pas, au-delà des lourdeurs terribles qui nous plombent, faisant disparaître dans le sable nos énergies et nos projets, cette naissance d’un collectif-web, que je retrouve par ailleurs dans d’autres de mes activités lorsque je sors de la bibliothèque ou du bureau ; cette naissance d’un collectif-web qui est aussi un « corps-web », assurément, est le principal point positif qui surnage sur les dix années passées. Pour le reste, qui doit être encore amélioré ou même tout simplement entamé, réalisé, on y travaille.


1. Il y en a d’autres évidemment, dont les soirées de la Coquette de Lyon, atelier d’écriture où, assurément, nous avons bien ri.
2. Certains, certaines d’entre nous ne l’étaient pas, arrivé.e.s d’emblée plein d’une expérience dont les débutants, les vrais, dont j’étais, avaient pu profiter.
3. C’est l’un de mes conseils de préparation du concours, d’ailleurs : chercher les questions qu’inévitablement, votre parcours antérieur fera apparaître, pour mieux préparer votre réponse. L’autre conseil, c’est de passer des oraux blancs pour que d’autres repèrent les points questionnants de votre parcours, points qui attireront forcément l’attention du jury.
4. Nous aurions pu aller plus vite, gagner des batailles plus décisives, mais je ne sais pourquoi, il règne ici une pesanteur, une inertie, qui gâchent tout.
5. Ce qu’elles sont dès lors que les missions numériques relevant de la bibliothèque sont externalisées, éloignées, renvoyées aux services spécialisés de type D.S.I. où, quoi qu’on fasse, elles (ces missions) se diluent parmi d’autres tâches.
6. Cette spécialisation, nécessaire à mes yeux parce que le numérique ou l’informatique documentaires ont des spécificités techniques et culturelles dont les collègues informaticiens sont loin, chacun son métier, n’étant en rien incompatible avec, d’une part, la nécessaire acculturation de tous les personnels de bibliothèques à ces outils et problématiques ; d’autre part, un travail conjoint avec les D.S.I. support, les spécialistes « internes » que j’évoque jouant le rôle, littéralement, d’interfaces entre ces différents acteurs.
7. Et je ne parle même pas des Humanités numériques sur lesquelles pourtant nous devrions nous jeter, nous, conservateurs issus pour notre très grande majorité de filières strictement littéraires.
8. C’est souvent que l’on m’a raconté, ici ou là, comment tel ou telle, venant avec son idée de service, sa proposition numérique, avait été envoyé.e. dans les cordes dans un mépris hiérarchique cachant aussi, de manière visible, une incompréhension technique ou sociétale.
9. Biblio-blogosphère qui depuis a quelque peu été asséchée au profit des échanges sur les réseaux sociaux, mais c’est une autre problématique.


NB : le cliché illustrant cet article a été placé sous licence CC0 par David Verbrugge.

Le hamster qui savait lire l’heure

Or donc, ayant posté sur les RS les questions que je me posais maintenant sur une habitude prise il y a plus de deux ans, voilà qu’une éminente collègue me demande un billet sur le sujet. L’usagère étant reine, je m’exécute derechef.

Revenons en arrière. Au démarrage du Lab’UA, il nous avait été demandé d’emblée, dès les premières semaines de lancement de l’expérimentation, de produire toute une série d’indicateurs, et il avait fallu tenter de savoir, entre autres, à quoi nous passions notre temps, en dehors des parties de baby-foot s’entend.

C’est à ce moment-là que j’ai installé Hamster, un logiciel Linux de time-tracking (suivi de temps dans la langue de Molière).

Je ne reviens pas sur l’installation, d’autant que la plupart d’entre vous me lisent sous Mac ou Windows et sont donc priés de quitter ce blog. Quoi qu’il en soit, une fois Hamster installé, et configuré pour démarrer avec la session Ubuntu, il faut le nourrir : l’outil fonctionne en effet sur du déclaratif, c’est à dire que c’est l’utilisateur (votre serviteur) qui dit à Hamster, systématiquement : « Voilà, je démarre telle tâche » ; « Voilà, je termine telle tâche » ; « Voilà, j’ai fait ceci ce matin » (quand on a oublié de nourrir la bête, on peut aussi faire des déclarations a posteriori).

C’est un peu laborieux au début mais assez vite s’installe un automatisme et l’usage de Hamster devient routinier : on « note ses tâches » sans plus y penser.

L’intérêt évidemment, c’est qu’au bout du compte, on se retrouve avec la possibilité de récupérer des bilans d’activité sur telle ou telle période, ventilé par activités et types d’activités.

Après plus de deux années d’usage, maintenant que je ne suis plus au Lab’UA et que je fais un peu ce que je veux (just joking) du fait de mes fonctions de général en chef des doigts je me pose la question de continuer ou pas ce suivi (qui, dans mon cas, n’est en plus pas forcément tip top : du fait de ma fuzzy attitude, des catégories se recoupent, je me mélange un peu les pinceaux parfois, bref, je range mal mes activités, au départ).

Ce suivi a des avantages : je peux à tout moment expliquer que non, je ne passe pas mon temps à raconter des blagues douteuses à mes contacts sur les réseaux sociaux ; et quantifier assez précisément la part de telle ou telle tâche dans mon quotidien – on remarquera d’ailleurs que la veille, activité assez diffuse et invisible, me prend pas mal de mon temps Pro (et je ne comptabilise pas la veille faite chez moi).

Cette quantification évidemment n’est jamais inutile puisqu’elle permet de dépasser le stade du « cela me prend beaucoup de temps et je veux une augmentation » et de poser des chiffres sur la table.

D’un autre côté, à titre personnel, cet enregistrement scrupuleux de mes journées depuis plus de deux ans ne m’a finalement pas servi à grand chose, peut-être parce que j’ai des fonctions par natures solitaires et dont la quantification n’a pas d’intérêt sur un plan global ; parce qu’au final, personne ne m’a jamais demandé de rendre compte de mes journées ; et parce que je sais quand même à quoi se passent les journées, sans un hamster sur l’épaule.

Par contre, généralisée à un service tout entier, je pense que cet usage d’un outil de time traking peut servir à repérer et préciser les tâches mangeuses de RH, et à s’y adapter (embauches, réécriture des fiches de postes, etc etc).

Voilà. Je n’ai pas la réponse à ma question de départ, à savoir de décider si je continue ou pas à gaver mon Hamster. Par contre, vous pouvez utiliser les commentaires et en discuter avec moi. Et jeter un œil sur deux copies de mon écran pro, la première montrant Hamster en mode « prêt à déclarer », l’autre en montrant le résultat (avec les biais de saisie déjà évoqués) pour 2017.

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PS : Il existe des outils de ce type qui fonctionnent en surveillance de fond, entendre : qui détectent automatiquement quelle application est active. On peut en gros déduire ce que vous faites (surfer, coder, rédiger, etc) mais les essais que j’ai fait n’étaient pas concluants, soit que les applications étaient trop complexes à configurer, soit qu’elles étaient trop grossière (surfer, certes, mais encore).

A new goodbye

Comme je l’avais indiqué ici jadis, j’ai passé les deux dernières années (2014-2016) au sein du Lab’UA, dont voici par ailleurs l’histoire.

Si vous avez suivi, le Lab’UA comportait deux pôles, un dédié à l’e-Pédagogie, l’autre aux Données et Publications de la Recherche (DPR). Ce dernier pôle, que je constituais avec Stéphanie Bouvier issue comme moi de l’ex-section Bibnum de la BUA, portait entre autres avec ses petits bras Okina, l’archive ouverte institutionnelle de l’Université, et avait pour projet de développer… ben euh, en fait, tout est dans l’intitulé Données et Publications de la Recherche.

Suite à choix politiques internes et un constat mitigé autour du pôle DPR, qui n’est pas parvenu, pour diverses raisons, à trouver sa place dans l’écosystème local, il a semblé plus judicieux de réorienter le Lab’UA en le recentrant exclusivement sur le domaine pédagogique. Le Lab’UA maintenant pérennisé (il demeurait encore en mode expérimental) poursuivra donc une route que je lui souhaite (et devine) pleine de réussites. 

Pour le pôle DPR, il a disparu de fait au 1er janvier 2017. Concernant mon avenir, après que j’ai évoqué plusieurs possibilités allant de dresseur de puces savantes à sosie officiel du mime Marceau, une opportunité s’est présentée sous la forme de la création par l’Université d’Angers d’un nouveau service de la DDN (Direction du Développement Numérique), service agile (qui ne devrait pas dépasser un effectif global de 3 personnes) à construire quasi from scratch et qu’on m’a demandé de piloter.

Ledit Service de Transition Numérique (STN pour les initiés dont vous êtes maintenant) a pour mission d’accompagner la transformation digitale de l’Université (oui, vaste programme) en étant à la fois l’huile dans les rouages, et l’aiguillon de cette transformation, selon diverses modalités d’intervention se ventilant en :

  • étude de projets en cours de déploiement, afin d’analyser la méthodologie suivie, et de voir dans quelle mesure elle est transposable/scalable/généralisable ;
  • propositions d’évolutions, d’outils et/ou de méthodes existants, entre autres pour faire se croiser les usages (émergents), les standards, et les pratiques déjà en place ;
  • suivi de projets de A à Z (maîtrise d’œuvre) ;

J’y occuperai des fonctions inspirées par le modèle du CDO (Chief Digital Officer), toute proportion gardée (je n’ai pas changé et le terme même de chef me fait tiquer, sans compter que j’attends toujours ma Porsche de fonction). Souhaitez-moi donc bonne chance pour ce nouveau challenge déjà entamé, avec tout à construire et une légitimité à gagner dans le sang et la sueur — que la Force soit avec moi.

PS : la bande son, c’est Hey Rosetta, un groupe canadien que je ne peux que vous conseiller d’écouter et, si vous en avez la chance, de voir en concert (ils dépotent vraiment). Ils chantent New Goodbye, un titre de circonstances qui parle des nouveaux départs, de la route, de tout recommencer sans arrêt, de ce que ça veut dire. Enjoy.

PS : commentaires ouverts, si besoin de détails et/ou pour me commander une séance de mime afin d’animer la communion du petit.

Former de jeunes pros à l’alimentation de Wikipédia, un retour d’expérience #3

Le moment Battle

Pour clore en beauté ce cycle de deux journées autour des fondamentaux de Wikipédia et de comment l’utiliser concrètement, nous avons enfin organisé une brève Battle Wikipédia.

Pour mémoire, une battle Wikipédia consiste à mettre face à face deux concurrents et à leur donner une page de départ sur l’encyclopédie. Une fois les deux personnes calées sur ladite page, on leur annonce une page d’arrivée, toujours dans Wikipédia : au top départ, le challenge est de parcourir le plus rapidement possible le chemin entre ces deux pages, en utilisant exclusivement les liens présents dans l’article de départ puis les suivants – l’usage du Ctrl F pour effectuer une recherche d’occurrence sur la page affichée est ici la seule aide autorisée. Évidemment, nous avons utilisé deux ordinateurs, chacun relié à son propre vidéoprojecteur, pour que les « spectateurs » puissent suivre le parcours de chacun, et les encourager.

Les trois défis ont été (si vous voulez vous amuser à essayer) :

Page de départ Page d’arrivée
Anisette Jean Moulin
Nouvelle vague musicale yougoslave Marelle
Teurgoule Harry Potter

 

Le défi Nouvelle vague musicale yougoslave > Marelle s’est avéré particulièrement difficile pour nos deux candidats du moment. Le gagnant, qui a terminé son parcours hors délai, est finalement parvenu à rejoindre la marelle… en empruntant la route des pages « tuerie en milieu scolaire » et « jeu de non-oxygénation » ;-)

LE MOMENT Bilan

Au final, le dispositif a globalement bien fonctionné, avec des présents intéressés, concentrés et participants.

Par ailleurs, selon les retours que nous avons pu avoir lors du rapide et informel debrief final, la promo a apprécié :

  • les travaux de groupe et le fait d’avoir eu à réfléchir sur une période courte avec des camarades pas forcément croisée souvent (leur emploi du temps tendant à créer deux sous-ensembles assez étanches au sein de la promo Panist) ;
  • le fait d’être considérée par les intervenants comme un ensemble de professionnels, dans une logique de travail de pairs à pairs, et pas sur un modèle vertical « nous sommes les profs et nous savons tout, vous êtes là pour écouter la bonne parole » ;

Avec le recul, la plage Editathon était peut-être globalement trop longue – il est vrai qu’une quasi-journée consacrée à de l’édition d’articles peut s’avérer fastidieuse, surtout pour des « débutants ».

Très peu des interventions listées via le tableau des modifications (les post-its) ont concernées les groupes initiaux, et les thématiques par nous proposées lors de la première journée. Plusieurs interprétations (non exclusives) paraissent possibles :

  • les tâches d’importance repérées lors de la première journée ont pu rebuter même les plus volontaires (pour presque toutes les thématiques, l’état des lieux initial a montré qu’il y avait vraiment du travail) ;
  • le fait de casser les groupes lors de la deuxième journée, pour les faire travailler sur les scénarios, a pu ralentir ou désorganiser le traitement des thématiques alors même que nous pensions qu’il était intéressant de voir comment les groupes initiaux parviendraient à avancer sur leur thème malgré une seconde journée un peu découpée ;
  • la promo étant constituée en très grande majorité de personnes faisant leurs premiers pas sur Wikipédia, d’une part ; et les thématiques traitées étant d’autres part très professionnelles, il se peut qu’une autocensure ait eu des effets de ralentissements, avec peut-être une logique du type « je ne suis pas légitime à traiter un sujet que je connais assez mal encore » ;

Quoi qu’il en soit, ce qui constituait pour nous une première, dans la forme et dans le lieu mythique qu’est notre maison-mère, s’est avéré plus qu’intéressant, et vécu comme une réussite.

Il reste maintenant à peaufiner peut-être le dispositif et, plus certainement, à intégrer l’initiation à la rédaction dans Wikipédia au sein des autres cursus présents à l’Enssib –suivez mon regard.

Former de jeunes pros à l’alimentation de Wikipédia, un retour d’expérience #2

Journée 2

Suite aux deux premières journées évoquées précédemment, une dernière journée a réuni toute la promotion Panist. Lors de cet évènement, nous avons mené de front deux « animations », l’Editathon et un travail de réflexion de groupe, se déployant en parallèle (planning de la journée ci-dessous) :

programme

Editathon

Il s’agissait ici de passer à une phase concrète de rédaction dans Wikipédia, avec une commande globale du type « maintenant, intervenez dans Wikipédia, sur le thème qui est le vôtre, en effectuant autant de travaux que vous le pouvez à partir des observations de la séance dernière ». Au passage, nous avons également précisé qu’il était possible par ailleurs de travailler sur d’autres thèmes au choix, ou de se plonger dans un travail de relecture des ouvrages océrisés dans Wikisource, ou de se pencher sur des tâches plus « modestes » comme la correction d’articles ou de fautes – l’important pour les étudiants ici étant bien d’intervenir dans Wikipédia, de quelque manière que ce soit.

Dans tous les cas, il était demandé à chacun.e de noter sur un post-it (les couleurs n’étant pas codifées) la teneur de ses interventions dans l’encyclopédie, l’idée étant de visualiser pour le groupe la « volumétrie » desdites interventions. Au final, en fin de journée, le recueil de interventions s’est avéré pour le moins intéressant (et amusant, comme le montre le tableau ci-dessous — pensez à vous déplacer sur les côtés, vous avez une map en bas à droite pour vous repérer).

postits-panist-wikipedia-2016

Un travail de groupe

Dans le même temps, nous avons mis en place un travail de groupes autour de mises en situation déclinées toutes sur le même modèle, à savoir « vous êtes dans telle institution, vous souhaitez mettre en place telle action autour de Wikipédia, comment procédez-vous ? »

Pour casser les groupes formés lors de la journée précédente, et « forcer » un travail rapide avec des « inconnus » ou des personnes que l’on peut ne pas apprécier forcément (le contexte pro réel est empli de ces situations), les groupes ont cette fois été construits par le biais d’une distribution aléatoire de cartes numérotées, chaque carte reliant l’individu à un groupe (voilà le fichier des numéros de groupe 1 à 11 à piocher, prévu pour impression recto verso sur A4 et massicotage, 5 cartes A6 de chaque groupe)

Par ailleurs, juste avant que démarre la plage horaire réservée, sur le planning de la journée, à ces travaux, chaque groupe se voyait remettre une consigne qui constituerait la base de ses réflexions (et voici le fichier des 11 consignes pour impression recto verso et massicotage format A6)

À l’issue du (relativement) bref temps imparti, chaque groupe devait produire un poster (ci-dessous, les 11 posters) et pitcher en huit minutes maximum le résultat de ses réflexions devant l’ensemble de la promotion.

Enfin, pour finir la journée et nous remettre de nos émotions, il fallait bien un moment festif, mais il fera l’objet du dernier billet de cette série, où nous ferons également un petit retour critique sur cette expérience.

Former de jeunes pros à l’alimentation de Wikipédia, un retour d’expérience #1

La question de l’alimentation de Wikipédia et de la place de cette problématique dans le milieu professionnel est un thème pour le moins intéressant pour ce qui regarde les bibliothèques. Dans ce cadre, le propos du jour est de rendre compte en détail du travail mené récemment avec ma collègue Stéphanie Bouvier au sein de l’Enssib où Marie Defosse, consultante-formatrice et maître de conférences associé à l’Enssib, nous a proposé d’intervenir auprès de ses ouailles, en l’occurrence, les master Panist.

Nos objectifs, sur ce projet, étaient de plusieurs ordres :

  • Initier de jeunes professionnels de l’information et de de la documentation à Wikipédia ;
  • Leur faire dépasser la posture classique d’usagers passifs de l’encyclopédie pour en faire des rédacteurs actifs ;
  • Les amener également à réfléchir à la manière dont l’encyclopédie peut être intégrée dans leurs projets futurs, sitôt qu’ils seront entrés dans une vie professionnelle ;
  • De manière subreptice, les initier à Zotero, à la logique des « posters », et à un certain nombre de thématiques qu’ils seront amenés à croiser dans leur futur professionnel proche.

Organisation

Du fait du nombre important d’étudiants (une cinquantaine), nous avons procédé en deux temps et trois mouvements : la promotion du master Panist  a d’abord été scindée en deux ensembles de 25 personnes, et chaque ensemble a passé une journée avec nous. Ensuite, une seconde journée pensée sous forme d’un edit-a-thon et rassemblant l’intégralité de la promotion Panist a été l’occasion de mettre en pratique les éléments évoqués lors de la première journée.

Déroulé des séances

Le timing relativement serré, d’une part ; et le nombre assez important de personnes présentes, d’autre part, ne permettant pas d’entrer dans la démarche très « accompagnante » que nous avions déjà déployée au sein du Lab’UA, nous nous sommes organisés de manière différente, avec une logique de « saut dans le bain » assez rapide.

Journée 1

1. une première partie (09h00 – 11h00) de « cours magistral » a permis d’exposer ce qu’est Wikipédia, son environnement et son fonctionnement, à partir de ce support ; l’anatomie des articles, et la manière dont on les évalue, a ensuite été traitée afin de déclencher une prise en compte de l’environnement d’édition, de classification et d’évaluation des contenus Wikipédia dont, la plupart du temps, le « simple » usager n’a pas conscience ;

2. une seconde partie, plus exploratoire (11h00 – 15h00), s’est faite en groupes de travail, la commande étant d’étudier l’éco-système de Wikipédia autour d’une série de thèmes liés peu ou prou au monde des bibliothèques, et proposés par nos soins, à savoir :

  • Design Thinking
  • Fablabs
  • Innovation
  • Internet des objets
  • Réalité virtuelle
  • Open Access
  • Horizon 2020
  • Loi pour une République Numérique
  • Print on Demand
  • Web de Données
  • Smart City

La consigne donnée incluait l’usage de groupes Zotero pour enregistrer les différents articles repérés, à la fois pour que le groupe en conserve une trace, et dans l’optique d’une prise en main de Zotero (l’outil étant assez intuitif pour pouvoir être maîtrisé dans ses grandes lignes très rapidement).

3. enfin, pour terminer le jour (15h00 – 17h00), chaque groupe effectuait un retour synthétique, devant l’ensemble des présents, sur les premiers constats faits autour de la thématique travaillée, autour de lignes directrices déclenchées par autant de questions que nous avions suggéré de se poser à l’étude de la thématique (Comment le thème est-il traité ? Quels sont les articles liés, proches ? Quels sont les manques ? Quels articles gagneraient à être remaniés, réécrits ? Existe-t-il un article sur le sujet dans la Wikipédia anglophone, qui pourrait donner lieu à une traduction, etc. ?)

Ces retours, outre qu’il supposait de formaliser une cartographie de la thématique dans Wikipédia, nous permettaient en outre d’apporter commentaires et éclairages : la promotion ne comptant que deux ou trois personnes sur cinquante ayant une expérience d’édition d’un article dans l’encyclopédie, les étudiants découvraient le même jour l’environnement des articles et cette logique d’écosystème autour des thématiques étudiées, étant entendu que par ailleurs, la plupart de ces thématiques leur étaient largement inconnues.

Cette journée écoulée, les premières pierres étant posées, il était temps de passer à la suite : c’est l’objet du billet qui traite de la seconde journée du dispositif ici décrit.

What a wonderful world (of data)


BO : Louis Amstrong, What a wonderful world, via Archive.org

Or donc me voici de retour d’un stage organisé par la formation continue de notre maison mère, stage concernant la gestion des données de la recherche et par ricochet la place que nous pouvons/devons avoir dans l’éco-système de ce « nouvel » composant de notre paysage professionnel.

Stage intéressant dans l’ensemble, bien que me laissant l’impression bizarre d’un encore mystère global sur la manière dont ce déluge va être organisé/digéré de notre côté : il y a un côté totale impro qui me surprend toujours, surtout venant de très grosses structures mais bon, ce doit être ça, la French Touch*.

Un moment m’a particulièrement interpellé, celui où nos collègues bibliothécaires de l’EPFL sont intervenues (juste pour information, leur bibliothèque aligne sur le pont 7 personnes soit 3 ETP dédiés à l’accompagnement des chercheurs sur la gestion de leurs données sachant que globalement, la bibliothèque compte 39,6 ETP en date du 30 septembre 2015 — je vous laisse réfléchir à ce chiffre).

L’exercice par elles proposé consistait donc à dégager de X offres d’emploi issues de boutiques anglo-saxonnes des éléments du type « quels sont les compétences métier recherchées » et de produire en retour synthétique des post-it (ceux qui me connaissent savent à quel point j’aime les plans post-it, mon rêve secret étant, si mon Karma m’y autorise, de me réincarner en post-it, mais ça reste entre nous).

La conclusion manifeste de cet exercice était simple : toute une partie des compétences attendues dans ce domaine par les (futurs) employeurs (ici émergent déjà des besoins auxquels il va falloir nécessairement répondre, et vite) sont d’une part très techniques ; d’autre part bien loin des compétences actuelles d’une majeure part des professionnels des bibliothèques (je m’inclus).

Ce moment post-it a eu le mérite de faire émerger deux questions :

A/ Quand et comment la profession va-t-elle répondre à ces besoins, et surtout via quelles formations initiales et continues concrètes à la fois pour profiler rapidement des professionnels type data librarians ; et des cadres en mesure de piloter des équipes de data librarians ? (nous étions à l’Enssib, c’est aussi pour cela que l’interrogation allait de soi)

B/ Autre interrogation initiée par Solenn Bihan, que je reprends/remouline ici : ces équipes de data librarians sont/seront souvent de petites équipes (comme le sont les équipes bibnum d’ailleurs) très techniques. Comment ces compétences atypiques seront-elles reconnues dans les parcours des agents, quand on sait à quels points la reconnaissance pro semble généralement porter sur des critères fort différents de ceux esquissés ici en filigrane ? Par ailleurs, comment l’encadrement de ces équipes à compétences particulières sera-t-il valorisé dans l’évaluation et l’évolution de carrière de leurs cadres (on retombe là sur l’histoire déjà connue de tous les responsables de team techniques qui se voient quasi systématiquement écartés au moment des promotions au motif que leurs équipes ne font pas le poids numéraire face à des sections traditionnelles) ? Dit autrement, quand la compétence technique viendra-t-elle enfin égaler dans l’évaluation la compétence bibliothéconomique traditionnelle ?

Je pose ça là. Les commentaires vous sont ouverts.

PS : sinon, toujours le même plaisir trouble à revenir dans notre Vatican à nous, entre agacement (ah cet énorme potentiel que je sens sous-exploité) et agrément des discussions avec celles et ceux que l’on y recroise et qui tentent de préparer au mieux les jeunes recrues que nous enverrons au feu dans la bataille de l’information dès demain (LOL)

* en français dans le texte

Les bibliothécaires peuvent-ils alimenter Wikipédia ?

(up du 2 mai, 14h06 : attention, ma question est bien de savoir si des fiches de postes comportent explicitement la mention « Alimentation de Wikipédia » ou quelque chose comme ça ; même question sur SRV + Wikipédia ensuite - voir ceci dans les commentaires. Je ne demande pas si des bibs forment à l’encyclopédie ou organisent des ateliers sur Wikipédia, je sais bien que oui.)

Récemment, dans le cadre du Lab’UA, nous avons monté une séquence pédagogique autour de Wikipédia (c’est l’une des missions du Lab’UA, monter et tester des dispositifs d’enseignements réutilisables ensuite par les enseignants de l’UA)

Le dispositif ayant bien fonctionné, contact a été pris depuis avec les collègues en charge des dispositifs de formation initiale et continue de notre maison mère (que je salue – les collègues et la maison-mère), pour leur proposer de mettre en place quelque chose de cet ordre auprès des jeunes (ou pas) padawans découvrant le métier, ou des moins jeunes (ou pas) bénéficiant d’une remise à jour de leurs compétences.

Bien entendu, l’insertion d’un tel dispositif dans des formations déjà lancées ne se fait pas comme cela, et l’idée est donc encore à traiter/intégrer éventuellement dans les formations côté Enssib.

Un échange avec la collègue en charge de la formation continue m’a toutefois interpellé, lorsque ladite collègue m’a indiqué fort à propos que les attentes côté formation continue et, plus précisément, hiérarchie des formés (entendre, validateurs des demandes de stages côté établissement), étaient plutôt sur des modules (je la cite avec son accord) :

« à visée d’adaptation au poste de travail ou de développement des compétences dans un cadre professionnel (…) la formation doit avoir une application immédiate et directe dans un cadre professionnel. »

On voit le point qui me pose question. C’est celui de savoir si la production de savoirs et plus spécifiquement ici, le travail dans Wikipédia, peut être une priorité professionnelle dans les bibliothèques ou, formulé autrement, s’il est envisageable d’avoir, dans les équipes et les fiches de poste, des ressources humaines dédiées officiellement, peu ou prou, à l’alimentation (et à la maintenance) de Wikipédia.

On se doute que je vais répondre « Oui », pour plusieurs raisons :

  • Wikipédia étant largement utilisé par nos publics (et nous), il ne me semble pas absurde que nous « renvoyions » l’ascenseur vers l’encyclopédie en participant à sa qualité générale ;
  • la logique des Communs dont Wikipédia est une manifestation devrait nous parler intimement en tant que professionnels et nous amener à des actions concrètes ;
  • lorsque l’on parle d’approche encyclopédique et de neutralité, on parle en même temps de Wikipédia ET des bibliothèques : cette proximité d’approche devrait/pourrait conduire à une convergence de fait ;
  • au-delà des logiques d’entrepôt qui sont toujours les nôtres et qui à l’évidence sont destinées à muter (je pense disparaître), la médiation vers les savoirs et, par « percolation », la production de savoirs, est manifestement un champ dont nous devons/pouvons nous saisir ;
  • enfin, s’il y a bien une catégorie professionnelle qui, me semble-t-il, est armée intellectuellement et culturellement, mais aussi concrètement (nous avons le cul assis sur des monceaux de documentation qui ne demandent qu’à servir à soutenir une démarche encyclopédique) et du point rédactionnel (nous savons toutes et tous écrire) pour être une profession de Wikipédien/nes c’est les bibliothécaires, non ?

Quoi qu’il en soit, je suis curieux de savoir si, dans vos boutiques, des personnels sont chargés via leur fiche de poste d’alimenter et maintenir Wikipédia. Les commentaires sont ouverts pour vos témoignages.

Des choses cachées depuis…

MàJ du 26 février 2016
Ouverture par l’ADBU d’une bourse à l’emploi :)

MàJ du 19 février — 08h28
Une autre piste est le service emplois de l’Enssib (signalé par je ne sais plus qui)
On modère les offres qui passent sur le Forum ADBU,
on les redirige toutes vers l’Enssib,
et voilà.

MàJ du 18 février — 09h40
Preuve du concept, ce ne serait pas si compliqué que ça à faire, ce que je dis…
Je continue ce soir.
(ce lien pointait vers une démo de site d’annonce maintenant supprimé puisque l’ADBU a ouvert une bourse à l’emploi — MàJ du 30 mai 2016)

MàJ du 17 fév 2016 — 20h15
Précision du directeur exécutif de l’ABDU — je ne vois pas ce que ça change mais bon, voilà, la précision est faite

 

(Copie du message posté sur le forum ADBU ce 17 février)

Je regarde peu les postes qui apparaissent sur Poppée, pour deux raisons : j’aime bien le projet Lab’UA sur lequel je suis depuis une année ; et surtout, je n’ai pas terminé d’explorer les secrets viticoles de l’Anjou. Je n’ai donc aucune envie de mutation, et je ne m’intéresse que peu au mercato quand il arrive. Persuadé de plus dans ma naïveté que tous les postes étaient publiés sur Poppée, je ne comprenais pas par ailleurs pourquoi je voyais passer sur le forum de l’ADBU des profils de poste. Jusqu’à hier soir.

Lors d’un échange sur les réseaux sociaux, j’ai en effet compris que certains des profils circulant sur ce forum accessible uniquement aux adhérents ADBU n’étaient pas publiés par ailleurs. Hum. Hum hum.

Il me semble assez évident que cette pratique pose un réel problème de rupture d’égalité des agents face à la connaissance qu’ils peuvent avoir de l’état du marché des postes vacants ou susceptibles de l’être. Les adhérents auront l’information ; les autres non. Et au-delà du problème éthique, il y a certainement un « souci » administratif : nous sommes là dans le contournement flagrant de la nécessité de publicité publique des postes vacants ou susceptibles de l’être.

C’est assez gênant, comme situation. Et plutôt injustifiable. Je propose donc à l’ADBU, dont je suis persuadé qu’elle n’a qu’à gagner de cette transparence, deux choses :

  • Qu’une règle claire soit édictée, indiquant que cette pratique de diffusion de profils de poste non publiés ailleurs en accès libre ne sera plus tolérée sur le forum fermé ;
  • Que les profils qui parviennent à l’ADBU soient par contre publiés dans un espace public dédié sur le site de l’association.

Pour ce qui me concerne, j’ai commencé à diffuser via mes comptes twitter et facebook les profils de poste diffusés sur le forum depuis le 15 février. Et évidemment, je n’ai pas l’intention de cesser.

PS : quand on y pense, nous sommes en l’espèce face à une situation où une information se trouve enfermée derrière une barrière payante. Cela nous vous rappelle rien ? C’est assez croquignolesque, non, sur le site d’une association de professionnels des bibliothèques ?

PS2 : les liens vers les fichiers diffusés le 16 février et ce 17 février / 17 février bis

 

Objectif Lab

(MàJ janvier 2015)
Contrairement à ce qui est annoncé au bas de ce billet, je passe sur le projet labUA à 100% à compter de janvier 2015 et n’assume plus à présent la responsabilité de la section Bibnum)

———————–

Non, je ne suis pas mort, mais l’actualité a été un peu molle ces derniers temps et puis, je travaille avec d’autres sur un projet qui commence à bien prendre forme et dont maintenant, du coup, je peux parler publiquement.

Or donc : nous sommes actuellement en train de monter une structure dont le nom de code temporaire, labUA, dit assez de quoi il retourne (j’y reviens), et qui doit officiellement démarrer au 01 janvier 2015.

Ladite structure doit rassembler à partir de cette date des personnels de la Bibnum BUA (2 personnes) et des personnels (5 personnes) issus de la DDN UA (la Direction du Développement Numérique, qui s’appelle sans doute DSI chez vous).

Ce labUA a vocation, globalement et très rapidement, à traiter de thématiques numériques, principalement e-pédagogiques mais pas que, le volet recherche devant à mes yeux en être une part aussi, dans des logiques (je vous colle ça en vrac) :

  • de défrichage et repérage, puis tests d’outils utiles qu’on peut ensuite conseiller aux personnels UA en les accompagnant dans leur déploiement ;
  • de travail sur les espaces d’enseignement (c’est quoi une salle de classe en 2014 ? quels outils, quels matériels, quelles occupations des espaces ?) ;
  • de travail sur les méthodes (enseigner avec twitter, au hasard) ;
  • d’accompagnement des enseignants et chercheurs dans leur évolution vers le numérique ;

Vaste programme, qui nous occupe déjà pas mal (le montage d’une telle structure supposant de convaincre en local et donc d’élaborer un modèle qui puisse s’avérer convaincant) ; et nous occupera encore plus à partir de janvier.

On remarquera que le labUA va nous permettre de prendre à bras le corps des problématiques d’innovation numérique qui débordent des bibliothèques où, je l’ai déjà dit et j’en reste persuadé, les moyens nécessaires à répondre au numérique comme à ses impacts ne sont toujours pas présents.

Du point de vue administratif, les personnels qui sont entrés dans l’aventure sont mis à disposition du projet le temps de l’expérimentation, prévue pour durer deux années (le labUA est lui-même un test, une mise en abyme comme je les aime). Un bilan sera alors fait, dont j’espère qu’il sera plus que positif et aboutira à une consolidation et une extension locale du concept.

Pour ma part, je demeure dans le même temps responsable de la section Bibnum BUA. Je garde donc un pied dans le champ des bibliothèques, la question étant tout de même posée, en filigrane et à terme de la place d’une section Bibnum dans la bibliothèque (j’imagine que ce questionnement va faire écho chez pas mal des collègues Bibnum quelque part, qui liront ceci).

Nous devrions également recruter à partir de la mi-novembre une personne qui viendrait prendre en charge mes tâches quotidiennes (faire le café, acheter des bonbons, inventer des blagues toutes pourries) hors pilotage de la Bibnum.

Voilà, c’est tout pour le moment. Nous communiquerons plus largement et finement sur le sujet dans les mois qui viennent, à mesure que les choses se décanteront. En attendant, soyez sages et préparez votre CV, pour les personnes qui pourraient correspondre au profil que j’ai esquissé ci-dessus.