Le fils d’Internet

Le 11 janvier 2013, à New York, Aaron Swartz mettait fin à ses jours. Il avait 26 ans.

Aaron Swartz était connu pour avoir, entre autres (je ne fais pas la liste, elle est proprement incroyable), participé à l’âge de 14 ans (vous avez bien lu) à l’élaboration du format RSS ; et à peine plus vieux, à avoir également participé aux premiers pas, côté technique, des Creative Commons. Il était également un très actif militant de l’Internet et des libertés individuelles (il a dans ce cadre participé largement au blocage du projet de lois SOPA).

Au moment de sa mort, Aaron Swartz était poursuivi par la justice américaine pour avoir téléchargé 4,8 millions d’articles scientifiques issus de la base de données JSTOR, et nombreuses sont les personnes qui lient ces poursuites et ce suicide dramatique.

Un documentaire américain, The Internet’s Own Boy, est sorti tout récemment sur la vie de ce garçon étonnant et ce documentaire est à présent disponible en version sous-titrée française (1).

Je vous invite vraiment (ce sont des sortes de devoirs de vacances) à regarder ce film (2) : au delà du parcours tragique et émouvant de Aaron Swartz, ce documentaire montre très bien quels sont les débats et enjeux actuels autour d’Internet, de nos droits fondamentaux, des usages, des questions de l’accès au savoir pour tous, en soulignant comment Internet interpelle tout le “vieux monde”.

Si vous êtes un/e professionnel de la documentation et des bibliothèques, vous ne verrez plus votre travail de la même manière après ce film, j’en prends le pari.

(1) les sous-titres ont été traduits à partir de la très intéressante plateforme Amara par @symac@btreguier et moi-même, qui remercie les deux premiers. Le documentaire avec ses sous-titres est disponible via torrent ici (restez en seed, merci — je rappelle qu’un torrent peut être parfaitement légal, la preuve). Le fichier srt seul est ici. Ce film est diffusé sous CC BY-NC-SA 3.0 et ses sous-titres en français le sont également.

(2) si vous visionnez via youtube, pensez à activer les sous-titres et éventuellement à régler leur aspect via l’icône ad hoc en bas à droite de la fenêtre vidéo youtube.

Ne le dis à personne

Avant que vous filiez sur les plages, je reviens rapidement sur cette question de la confidentialité que Couperin demande à ses membres, confidentialité qui, vous l’aurez compris, me travaille. En fait, je ne la comprends pas.

Sur la période des négociations préalables à la signature des contrats, je ne vois pas pourquoi les éléments de la négociation ne doivent pas être diffusés. La confidentialité semble logique dans le cadre d’un marché concurrentiel (au hasard, une réinformatisation qui met en concurrence plusieurs prestataires, cadre dans lequel on peut supposer que le silence sur les données de la négociation nous sert).

Mais en l’occurrence, dans le cas des négociations avec les grands éditeurs scientifiques, il n’y a pas de concurrence : personne d’autre que Elsevier ne diffuse Science Direct, Elsevier (mais cela vaut pour tous les autres éditeurs scientifiques du genre, ils sont une poignée à avoir les mêmes pratiques) n’a tout simplement pas de concurrent sur ce produit spécifique et donc, diffuser les coûts en cours de négociation ne mettrait certainement pas l’éditeur en position de faiblesse par rapport à ses concurrents sur le même marché spécifique : il n’y en a pas, de concurrent.

L’autre argument qu’on nous oppose souvent concernant cette confidentialité est que ce secret nous sert par rapport aux autres pays : en ne disant rien des coûts que nous payons ou allons payer, nous serions en mesure de négocier des conditions beaucoup plus avantageuses que les collègues des autres consortia.

Hum. Cette position me gêne sur plusieurs points mais tout particulièrement, sur ce qu’elle sous-entend : notre adversaire ici, si je suis bien, ce ne serait pas l’éditeur, mais par exemple, nos collègues européens. L’enjeu ne serait pas de négocier au plus bas avec Elsevier, mais bien de négocier plus bas que nos amis belges ou anglais. Curieuse attitude, vous ne trouvez pas ? Est-ce que justement, nous n’aurions pas tous intérêt à savoir précisément ce que nos camarades paient pour pouvoir comparer les choses et négocier tous à la baisse ?

Enfin évidemment, pour terminer, je ne comprends pas la confidentialité après que les contrats aient été signés : encore une fois, on parle d’argent public, de son usage et de sommes très importantes (la licence nationale Couperin en cours de discussion, c’est quand même XXX millions d’euros sur cinq années).

Dans un documentaire que j’ai vu récemment (je reviendrai dessus plus tard en vous disant tout le bien que j’en ai pensé), une des personnes interviewées dit cette phrase très intéressante : “Les secrets servent toujours ceux qui ont déjà le pouvoir”.

En l’occurrence, par un mécanisme assez pervers, nous nous sommes laissés imposer par les éditeurs qui nous plument une clause qui nous dessert à l’évidence, et nous avons oublié un élément fondamental des marchés : sans acheteur, il n’y a pas de vente.

En l’espèce, nous ne voyons même plus que dans les discussions qui se passent entre les éditeurs et nous, la personne en position de force, c’est nous, et c’est d’autant plus vrai quand, dans un monde numérique, l’éditeur n’a plus du tout le monopole de la diffusion et que des alternatives tout à fait fonctionnelles, entendez, les Archives Ouvertes, nous permettent de sortir la tête du collet qui nous étrangle de plus en plus.

Je reste persuadé qu’un des premiers pas pour nous tirer du piège où nous sommes serait de cesser de respecter cette clause de confidentialité, de la dénoncer pour les contrats passés, et de refuser absolument de signer tout nouveau contrat la comportant.

Pour cela, le premier pas que nous pourrions faire (comme les consortia amis et voisins) serait de dégager de notre charte de l’adhérent l’item traitant de la confidentialité, et de poser cela face aux éditeurs : c’est à prendre ou à laisser.

Oui, c’est un rapport de forces. Mais la force est de notre côté.

Voilà, tout cela vous donnera peut-être matière à réfléchir au lieu de vous saouler à la paillote la plus proche.

Passez un bel été et prenez soin de vous..

Chuuuttt

 (ou comment je n’ai pas donné d’informations sur Elsevier)

En lisant ce billet, et en voyant les graphiques qu’on peut y trouver, je me suis demandé à quoi pouvait bien ressembler la répartition française des coûts VS effectifs pour les ressources Elsevier.

Je suis donc parti des chiffres 2013 pour la France. J’ai utilisé un fichier que tous les correspondants Couperin ont reçu dans leurs mails il y a quelques mois, fichier qui doit servir à calculer les coûts de la licence nationale (toujours) en cours de négociation avec Elsevier et listant donc pour vérification les clients académiques français, les effectifs qu’ils déclarent et… ce qu’ils paient.

Évidemment, j’ai eu tout de suite un problème de conscience majeur : la doctrine Couperin repose sur la confidentialité (cela m’a été assez répété tout récemment, souvenez-vous…) et c’est écrit ici, onglet Charte de l’adhérent, puis Engagement des membres. Évidemment, cette charte n’a pas grande valeur juridique et le seul risque que l’on peut finalement courir est de se voir exclu de Couperin (oh mon Dieu, ça fait peur, n’est-ce pas ?…)

Mais je me suis dit que j’allais jouer ce jeu idiot de la confidentialité pour vous montrer en creux à quel point tout ça n’a pas de sens.

Donc, voici la répartition 2013 des coûts/effectifs Elsevier pour la France. J’ai enlevé les chiffres, les échelles, les étiquettes, bref, j’ai anonymisé le truc.

Elsevier France

Trois précisions :

  • J’ai enlevé les 3 structures les plus “hautes” soit du point de vue de la dime qu’elles paient, soit du point de vue de leur effectif déclaré, parce qu’elles étaient si hautes que cela écrasait le graphique ;
  • Un certain nombre de structures sont sur les axes, tout simplement parce que leurs données (coût ou effectif) n’étaient pas présentes dans le fichier diffusé, ce qui ne lasse pas de m’étonner (par quel mystère Couperin n’a-t-il pas ces chiffres ?) d’autant qu’il s’agit de grosses structures type SCD, pas de CDI de campagne ;
  • Les totaux (je rajoute les 3 structures enlevées auparavant) sont les suivants : XXX XXX pour les effectifs et XX XXX XXX pour les coûts ;

Voilà. Vous n’en savez pas plus, et vous n’en saurez pas plus. Si vous n’avez pas le fichier Couperin, vous ne saurez pas ce que paie votre structure, vous ne saurez pas comment est dépensé l’argent public, votre argent.

Par contre, ce que vous saurez parce que je vous le dis, c’est que cet argent alimente l’extraordinaire rentabilité de la société Elsevier, qui vous remercie du fond du coeur.

Et puis, en creux, vous saurez aussi maintenant que je n’ai pas le droit de vous communiquer certaines informations ou de vous transmettre certains documents, parce qu’un consortium formé uniquement de structures publiques et fonctionnant uniquement grâce à des agents publics dont la très grande majorité est composée de bibliothécaires, accepte une “confidentialité” particulièrement malsaine qu’une entreprise privée en position de quasi-monopole lui impose (cherchez à qui profite le crime du silence et cette confidentialité… Mais si, suivez mon regard…).

En résumé, des bibliothécaires font devant vos yeux ébahis le choix volontaire de ne pas diffuser l’information qui vous concerne directement. Sacré paradoxe, vous ne trouvez pas ?