Le Conflit Divin, Première Partie : Osiris

Osiris (artwork de JaniceDuke)

Osiris (artwork de JaniceDuke)

Le grand dieu Osiris

Osiris est le fils ainé de Geb (la terre) et de Nout (le ciel). Il règne sur la Terre avec à son côté sa sœur et épouse Isis. Grand roi, il apporte aux Hommes la connaissance de l’agriculture et les modèle en tant que civilisation. Son destin tragique est le début d’une crise politique sans précédent entre les dieux qui aboutira par la montée sur le trône d’Égypte du premier pharaon, Horus. Je vous propose ici de vous synthétiser ces mythes en deux parties : de la naissance à la mort d’Osiris dans un premier temps, puis de l’enfance d’Horus à sa victoire sur Seth en seconde partie.

Physiquement, Osiris est décrit comme très beau : ses membres sont d’or, sa coiffure de lapis-lazuli et sa couronne turquoise. Il est très intelligent et surtout très grand : bien plus grand que tous les Hommes sur Terre, également plus grand que les autres dieux. Sa taille a été estimée à près de 4,50 mètres !

Étonnamment, la source principale sur ces évènements mythiques n’est pas égyptienne : il s’agit de Plutarque, grand penseur grec de l’époque romaine. Cependant, nous retrouvons dans les textes égyptiens de nombreuses allusions aux épisodes du mythe, comme dans les Textes des Pyramides et les Textes des Sarcophages. Nous pouvons également citer le Grand Hymne à Osiris qui raconte la quête de son épouse Isis et de sa sœur Nephtys pour retrouver les morceaux disséminés de son corps, puis la conception d’Horus. Enfin, plusieurs papyrus nous donnent des détails sur les lamentations divines à Osiris et la tristesse du monde au moment de sa mort.

La naissance d’Osiris et de ses frères et sœurs

, le dieu du soleil, observait avec attention la totalité du monde ainsi que l’au-delà. Un jour, il découvrit que Nout était enceinte après avoir eu une relation avec Geb. Il entra dans une grande colère et interdit à la déesse d’accoucher. Cependant, Nout n’avait pas le choix : lorsqu’elle arriverait à terme, sa progéniture naîtrait et elle serait châtiée par Râ. Elle chercha en vain à se cacher, mais le dieu soleil voyait tout, ne laissant rien au hasard. C’est le dieu Thot qui vint à son secours car il était lui-même amoureux de Nout : il aurait donc tout fait pour elle. Il imagina un plan astucieux pour tromper Râ qui consistait à jouer aux dés avec la Lune. Après une très longue partie, Thot gagna et demanda un gage à la Lune : des jours additionnels dans l’année (jours épagomènes) pendant lesquels Râ ne pourrait pas surveiller ce que faisaient les dieux. C’est ainsi que Nout put mettre au monde ses enfants sans qu’elle n’ait à subir le regard inquisiteur de Râ.

Le premier jour, elle mit au monde Osiris, l’héritier de Geb et donc prochain roi de la Terre. Le second à voir le jour fut Horus l’ancien, puis le lendemain Seth naquit. A cette occasion, il blessa sa mère en déchirant son ventre pour sortir plus vite, comme un présage de la violence du dieu. Ce même jour, des violences éclatèrent dans le pays et Râ dû les calmer par la force. Les deux derniers jours naquirent les filles : Isis et Nephtys. Isis était belle et pleine d’amour, si bien que sa mère, Nout, lui dit « sois légère (is) pour ta mère », ce qui donna son nom, Isis. Il est aussi possible que les cinq enfants n’aient pas eu le même père car Nout avait de nombreux courtisans.

Osiris est né et règne sur le monde

La suite du mythe raconte comme Pamylès, un habitant de Thèbes, entendit une voix céleste lui parler. Elle lui dit que le grand roi et maître de toute chose était né, le bienfaiteur Osiris, et lui demanda de répandre la nouvelle. L’homme obéit sans plus tarder et devant sa discipline, il se vit confier l’enfant Osiris par Geb, qui lui ordonna de l’élever et de prendre soin de lui.

Le grand roi Osiris

Le grand roi Osiris

Aimé de sa mère et admiré par son père, il se vit offrir le trône, devenant ainsi le roi des Hommes et des divinités. En tant que souverain, Osiris choisit pour vizir le dieu Thot comme gage de remerciement pour avoir aidé sa mère. Il choisit comme généraux Hou et Sia. Tous s’inclinèrent devant lui, tandis que ses adversaires baissaient les yeux devant sa puissance. Tous sauf un : son frère Seth, qui préparait un mauvais coup. Ce dernier était très jaloux de son aîné qui était roi alors que lui devait errer dans le désert brûlant de jour comme de nuit. En effet, Seth, en tant que maître du désert, ne profitait pas des bienfaits apportés par Osiris sur le monde. Il était en tous points opposé à son frère : alors que Seth se nourrissait de violence, Osiris faisait tout son possible pour rétablir la paix en Égypte.

Tandis qu’il complotait dans le désert, son frère Osiris multipliait les bonnes actions à l’égard des Hommes : il créa l’orge et le blé, fit croître la végétation et veilla sur les animaux. Il transforma la vie des humains en leur apprenant à cultiver la terre et à s’occuper des troupeaux (l’élevage). Il inventa également un système de lois pour régir la vie ici-bas et ainsi stopper le chaos. Osiris combattit la guerre par l’amour et la violence par les mots qu’il maniait à la perfection grâce à la force de la persuasion. Il développa également l’art, notamment la musique.

Le grand roi était secondé par sa femme et sœur Isis, grande déesse bienfaitrice qui l’aidait dans sa tâche. Elle protégeait aussi le royaume en son absence. Isis était une très belle déesse donc l’éclat divin emplissait le palais d’une chaude lumière dès qu’elle paraissait. Sa beauté n’avait d’égal que son autorité qui amenait le peuple à la vénérer tout autant que son mari et les ennemis du royaume à ne rien tenter contre la grande souveraine d’Égypte. En amour, elle était très fidèle et le couple était très amoureux. Les deux divinités s’aimaient déjà dans le ventre de leur mère !

Isis et Osiris

Isis et Osiris

Un jour, elle découvrit avec effroi que son mari l’avait trompé avec sa sœur Nephtys (qui est l’épouse de Seth). Osiris usa de tous ses talents de persuasion afin qu’Isis lui pardonne son acte et lui refasse confiance. Il lui fit croire qu’il s’était trompé de sœur car les deux déesses étaient quasiment jumelles et Isis accepta de pardonner cet adultère. De cette union naquit Anubis, que Nephtys abandonna, par peur de la réaction de son mari Seth. La réaction d’Isis fut alors inatendue : contrairement à Héra qui châtiait promptement tous les enfants adultérins de Zeus, la déesse décida d’élever Anubis. Il devint son fidèle compagnon et son protecteur, à l’image du chien, le compagnon fidèle de l’Homme.

Le meurtre d’Osiris par Seth

Revenons à Seth, toujours aussi jaloux de son frère et coincé dans sa fonction de maître des terres désertiques. Il développa un sombre désir de mettre fin aux jours d’Osiris et pour ce faire il élabora un plan. Il persuada la reine d’Ethiopie, Aso, de l’aider dans son œuvre mortifère. Ainsi il convia tous ses amis et une multitude de dieux à un banquet somptueux au milieu duquel il plaça un coffre magnifique. Il était si beau que tous les convives se mirent en secret à le convoiter. En effet, il était fait d’or, de bois doré, de verre et de pierres précieuses et personne ne pouvait en détourner les yeux.

Chacun voulait donc l’acquérir et c’était bien ce à quoi s’attendait le vil Seth. Le coffre était très grand et pouvait accueillir un grand corps à l’intérieur. Seth proposa donc un jeu à ses convives : serait maître du coffre celui qui, s’y allongeant, le trouverait à sa taille. Comme vous vous en doutez, Osiris faisait partie de l’assemblée. Chacun l’essaya et s’y allongea, mais personne ne faisait la taille requise, personne n’étant assez grand. Ce fut enfin le tour d’Osiris qui s’y glissa et trouva le coffre parfaitement à sa taille. Avant qu’il n’ait eu le temps de se redresser, soixante-douze hommes de mains de Seth se jetèrent sur lui et scellèrent le coffre. Le coffre fut saisi et envoyé dans le fleuve. Ainsi, Osiris mourut noyé et asphyxié, ce qui signa la fin de son règne sur Terre qui aurait duré près de quatre siècles.

Le dieu Seth (artwork de Kainchaos)

Le dieu Seth (artwork de Kainchaos)

La désolation du monde et la recherche du corps

Un vent de panique balaya le pays à l’annonce de la mort du grand roi. Même la nature était déprimée : le soleil ne se levait presque plus, la lune tardait à monter, la terre était dévastée. Le chaos menaçait à nouveau de s’installer. Chaque être vivant pleurait la mort d’Osiris, mortels comme divinités. Cependant, leurs larmes irriguèrent la terre pour qu’elle continue à vivre. Dans sa douleur, Geb saigna et de son sang naquirent des pins riches en résine. Des pleurs de Chou et Tefnout furent créés les arbres de térébinthe tandis que celles de Râ devinrent des abeilles qui produisirent le miel et la cire. De la sueur versée par le dieu soleil qui tentait d’endiguer le chaos, le lin germa sur Terre. Enfin, ses crachats créèrent le bitume et le papyrus. Même le fils (pas encore conçu !) d’Osiris, Horus (le jeune), pleura et créa l’oliban sec en laissant ses larmes toucher le sol. Même mort, le grand roi continuait donc d’apporter des bienfaits au monde.

Isis, de son côté, était en deuil. La mort de son mari fut une terrible épreuve qui l’attrista au plus haut point, mais elle ne comptait pas rester les bras croisés. Elle parcourut le monde à la recherche du cadavre d’Osiris afin de pouvoir lui rendre les hommages rendus aux morts. Sa sœur, Nephtys, l’aide dans cette tâche en explorant les endroits du monde où Isis ne cherchait pas. Ce fut grâce à un groupe d’enfants qu’elle apprit que le coffre avait dérivé sur le Nil jusqu’à la mer. Elle se mit donc à chercher sans relâche par-delà les eaux et les îles jusqu’à découvrir que le coffre avait échoué près de la ville de Byblos. Cependant, un grand arbre (un tamaris) avait poussé près du coffre et le roi de Byblos avait décidé d’établir son palais en utilisant cet arbre comme colonne maîtresse. Isis l’apprit et s’infiltra parmi la cour du roi en se déguisant en mortelle. Elle réussit si bien que la reine lui confia l’éducation de son enfant. Isis s’occupa du bébé humain comme de son fils et petit à petit, elle le divinisait, jusqu’à ce qu’elle décide de le mettre dans un grand feu pour brûler tout ce qui était humain de lui et en faire un dieu. La reine découvrit ce que la nourrice divine comptait faire et voulut l’interrompre, horrifiée. Isis se révéla alors dans sa nature éblouissante de déesse et obtint de pouvoir récupérer le coffre. Elle laissa au roi et à la reine le tronc d’arbre qui devint un objet sacré.

Isis s’en alla avec le coffre qui contenait Osiris mais elle fut suivie par l’enfant qu’elle avait éduqué pendant tout ce temps. Lorsqu’elle voulut ouvrir l’objet, elle aperçut cet enfant qui l’espionnait et entra dans une colère noire : elle le foudroya à mort et la déesse l’oublia aussitôt au profit de l’amour de sa vie, son époux.

Le dernier rapport charnel du couple divin

Isis ressuscite Osiris

Isis ressuscite Osiris

Osiris était mort, mais Isis voulait absolument s’unir une dernière fois avec lui. Pour ce faire, elle se transforma en rapace portant un ankh (une croix symbole de vie) qu’elle tint entre ses serres, puis passa au-dessus de son défunt époux, ce qui le ranima en partie. Elle put alors profiter une dernière fois de son phallus et donc de sa semence qui put ainsi la féconder. Isis tomba enceinte mais le monde tremblait : cette union n’était pas naturelle et n’aurait pas dû avoir lieu, ce qui provoqua un dérèglement des lois de la nature. Cependant, Isis exultait de savoir qu’elle portait en elle celui qui reprendrait les rennes du royaume et vengerait son père injustement assassiné. La déesse dû tout de même convaincre Râ que le fils qu’elle portait en elle était bien celui d’Osiris, ce qui était difficile à croire. Néanmoins, devant l’insistance d’Isis, le dieu suprême la crut.

Elle déposa le coffre dans un lieu secret du Delta du Nil, puis alla accoucher dans un autre lieu tout aussi secret, un îlot de roseaux. L’accouchement en lui-même fut très douloureux et difficile, à tel point que la déesse eut besoin de l’assistance d’autres divinités pour mettre Horus au monde. Après qu’il fut né, il était capital qu’il soit caché aux yeux du monde et surtout à ceux de Seth.

Le corps éparpillé, puis reconstitué

De son côté, le dieu meurtrier, Seth, partit à la chasse avec sa meute comme de coutume. Cependant cette fois-ci, il tomba sur le coffre contenant le cadavre d’Osiris ! Seth ne savait alors pas pour Horus, mais lorsqu’il vit le corps de son défunt frère, il comprit qu’Isis lui avait joué un mauvais tour. Il entra dans une rage folle, découpa le corps d’Osiris en morceaux et l’éparpilla aux quatre coins de l’Égypte. Le nombre de pièces du « puzzle Osiris » s’élevait selon certains à 14, 26 pour d’autres et enfin 42 pour les plus généreux.

Toujours est-il qu’Isis découvrit la mauvaise action de Seth et se mit en quête de retrouver les morceaux démembrés de son époux. A chaque fois qu’elle trouvait une partie du corps, elle érigeait un temple à la gloire d’Osiris sur les lieux. Le culte du dieu se développa donc drastiquement, notamment à Abydos où avait été trouvée la tête ou encore sur l’île de Biggeh où se cachait la jambe du dieu. Encore une fois, Isis était aidée de sa sœur Nephtys et même peut être de son fils Horus dans cette quête qui dura douze jours.

Isis parvint donc à reconstituer le corps d’Osiris, sauf peut-être son membre viril qui aurait été jeté dans le fleuve et dévoré par trois poissons. C’est Anubis qui se charga de collecter les membres du dieu et de les stocker dans une nébride (une enveloppe de papyrus). Après cela, Anubis sécha soigneusement le cadavre, l’assouplit avec des onguents et l’emmaillota dans du lin. Ce fut la toute première momie. Les humeurs du corps d’Osiris sortirent de son enveloppe corporelle et s’en allèrent se répandre sur Terre pour nourrir et ensemencer la Terre, sur l’ordre d’Isis.

Osiris, roi des morts (papyrus)

Osiris, roi des morts (papyrus)

Sa momie fut enterrée dans l’île de Biggeh, dans un endroit que nul n’avait le droit d’approcher mis à part sa femme, Isis. Désormais, Osiris pouvait partir pour l’occident, le monde des défunts. Lorsqu’il y arriva, il reçut le sceptre, le chasse-mouches et la crosse de berger des mains de Thot. Il devint alors le souverain du monde des morts, le « pays du silence ». Il poursuivit donc son œuvre civilisatrice par-delà la mort. Osiris n’est donc plus matériellement dans le monde des vivants, mais sa lumière habite le ciel sous la forme d’Orion, placée juste au-dessus d’Isis, notre Sirius, appelée Sothis en Egypte. Si tout était réglé pour Osiris, la situation sur Terre était encore tendue. Une véritable guerre se préparait entre l’héritier légitime, Horus et le terrible Seth.

A suivre…

Adonis : la Beauté Tragique

Vénus et Adonis par Antonio Canova

Vénus et Adonis par Antonio Canova

Un jeune mortel d’une beauté sans pareille

Vous avez probablement déjà entendu ce nom quelque part et les mots qui vous viennent à l’esprit sont peut être du champ lexical de la beauté. Si c’est le cas, alors vous êtes sur le bon chemin. Adonis (Ἄδωνις en grec ancien) est traditionnellement le fils de Cinyras, roi de Chypre, et de sa fille Myrrha. Cela fait de lui le petit-fils d’Apollon. Cependant, il est tout à fait mortel. Il n’a donc pas de pouvoir spécifique à une divinité, mais Adonis représente la nature de par la symbolique de son mythe. Le jeune homme est très lié à la déesse grecque de l’amour, Aphrodite (Vénus à Rome), devenant presque l’un de ses attributs : Adonis symbolise la myrte, l’une des plantes sacrées d’Aphrodite. Il est aussi célèbre pour son destin éminemment tragique qui donna naissance à l’anémone pourprée ou la rose, selon les versions. Adonis est un personnage qui prend ses origines en Orient, son nom Adon signifiant « seigneur » ou « maître ». Il a donc également une signification royale. D’ailleurs, la fille d’Adonis et d’Aphrodite se nomme Béroé, qui donne son nom à la future capitale libanaise Beyrouth.

Les sources

Adonis apparaît dans plusieurs œuvres antiques qui délivrent globalement toutes le même mythe. Le premier auteur que nous pouvons citer est Théocrite, qui rédige les Idylles au IIIe siècle. Dans ce recueil poétique, il évoque la vie d’Adonis, de sa naissance à sa mort tragique, ainsi que ses relations amoureuses avec Aphrodite. De la même époque, Bion de Smyrne nous raconte les évènements qui surviennent à sa mort dans son Chant funèbre en l’honneur d’Adonis. On le retrouve aussi dans la Bibliothèque de Pseudo-Apollodore (que l’on place au IIe siècle), dans une version proche de celle du poète Panyasis d’Halicarnasse du Ve siècle, que nous avons perdue. Ce sont ensuite les auteurs latins du Ier siècle qui reprennent le mythe d’Adonis, comme Hygin dans ses Fables, et Ovide dans les Métamorphoses. Le nom d’Adonis reste le même, alors que celui de son amante change et devient Vénus, comme pour les noms des autres dieux. La trame du récit est toujours la même malgré les changements stylistiques. De nombreux autres auteurs évoquent le personnage par le biais des rites qui lui sont associés, comme Platon et Aristophane au Ve siècle ou Lucien de Samosate au IIe siècle après J-C. Ici, nous vous présenterons une version synthétisée du mythe, reprenant la majorité des éléments essentiels.

Adonis tel qu'il est représenté dans le jeu mobile Ensemble Stars

Adonis tel qu’il est représenté dans le jeu mobile Ensemble Stars

Le mythe

Notre récit commence sur l’île de Chypre, où le roi Cirynas règne pacifiquement et est accompagné de son fils Oxyporos et de ses filles, Euné et Myrrha. Un jour, la reine se vante que sa fille Myrrha est plus belle qu’Aphrodite elle-même. Sitôt dit, la déesse souhaite se venger d’un tel affront et s’y emploie en poussant Myrrha à tomber amoureuse de son propre père. La situation devient alors très compliquée : Cirynas veut marier sa fille alors que celle-ci est éprise de lui ! Après plusieurs tentatives de suicide, Myrrha ne parvient pas à réfréner son amour interdit et élabore un plan pour rejoindre la couche de son père. Avec l’aide de sa nourrice, elle parvient à entrer dans le lit de Cirynas alors qu’il est complètement ivre. Ces relations incestueuses se reproduisent plus fois, jusqu’à ce que le roi daigne enfin demander l’identité de sa partenaire de coït.

C’est alors qu’il comprend que la femme en question est sa fille. Il entre alors dans une rage folle, accentuée par le fait que Myrrha est tombée enceinte de son père. Cirynas tire alors son poignard et tente d’assassiner sa fille qui s’enfuit dans la forêt. Elle ne désire alors plus qu’être invisible aux yeux de son père et Aphrodite, qui a pitié d’elle, la transforme en un arbre à myrrhe. L’écorce de l’arbre s’ouvre alors (ou alors Cirynas la fend d’un coup d’épée) et laisse apparaître un bébé : Adonis. Ainsi, un enfant est né de cette union incestueuse et celui-ci est imprégné des forces de la nature.

Lorsqu’Aphrodite aperçoit Adonis, elle ne peut que remarquer son infinie beauté et tombe irrémédiablement amoureuse de lui. Elle décide alors de prendre soin du bébé en le cachant dans un coffre, qu’elle confie à Perséphone, la reine des Enfers, afin qu’elle l’éduque en secret. Cependant, cette dernière tombe elle aussi amoureuse d’Adonis ! Le jour où Aphrodite descend aux Enfers pour récupérer l’objet de son amour, Perséphone refuse de lui rendre Adonis, devenu son amant. Un conflit les oppose alors et la seule personne qui peut départager ce genre de situation est Zeus. Ce dernier se dédouane alors complètement de l’affaire en la confiant à la muse Calliope entourée d’un tribunal divin.

Adonis et Perséphone (artwork de Luamerava0)

Adonis et Perséphone (artwork de Luamerava0)

Il est donc décidé qu’Adonis passerait autant de temps avec Aphrodite qu’avec Perséphone : dans l’année, il passera quatre mois avec chacune et quatre mois seul, pour se reposer. Toutefois, Adonis, de son propre chef ou par le biais d’un stratagème magique de la part d’Aphrodite, décide de passer son temps libre avec cette dernière. Ainsi débute un cycle représentant les saisons, car l’hiver vient lorsque le jeune homme est aux Enfers. Son passage vers le monde des vivants est vu comme une résurrection du personnage.

Adonis et Aphrodite débutent alors une relation passionnée et la déesse s’abandonne totalement à lui :

caelo praefertur Adonis (« au ciel elle préfère Adonis ») – Ovide, Les Métamorphoses (10, 532)

Tout va bien jusqu’à ce jour terrible où le jeune homme, passionné de chasse, arpente les bois à la recherche d’un sanglier. D’habitude, Aphrodite l’accompagne dans cette activité pour veiller à sa sécurité, mais ce jour-là, elle n’est pas présente. Adonis réussit à débusquer l’animal et à le blesser, mais celui-ci parvient à l’entailler mortellement à la cuisse. Aphrodite, aux rennes de son char ailé, très haut dans le ciel, entend les gémissements d’Adonis et se rend immédiatement à ses côtés. Malheureusement, ce dernier se meurt et il rend son dernier souffle sans même savoir que la déesse l’a embrassé pour la dernière fois. La blessure d’Adonis était douloureuse, mais ce n’est rien en comparaison avec la déchirure qu’Aphrodite ressent dans son cœur. Des gouttes de sang versées sur le sol nait l’anémone pourprée ou la rose.

La Mort d'Adonis par Benjamin West

Vénus se lamentant sur la mort d’Adonis par Benjamin West

Il existe plusieurs versions des raisons de la mort d’Adonis et chacune d’elles implique une vengeance divine :

  • Perséphone apprend qu’Adonis passe son temps libre avec Aphrodite et décide de ruiner leur histoire en allant raconter à Arès, amoureux de la déesse de l’amour, qu’elle lui préfère Adonis. Celui-ci, furieux et jaloux, met le sanglier féroce sur le chemin du jeune mortel.
  • Apollon se venge d’Aphrodite pour une histoire antérieure, car elle a rendu aveugle son fils Erymanthos qui l’a accidentellement vu nue dans son bain ou qui a espionné le couple qui faisait l’amour. Apollon aurait donc changé son fils en sanglier pour qu’il tue Adonis.
  • Artémis peut être la meurtrière d’Adonis, du fait de sa jalousie vis à vis des talents de chasseur du mortel.

Bibliographie

Frazer James George, Adonis : Étude de religions orientales comparées, Paris, Geuthner, 1921.

Hamilton Edith, La Mythologie, Alleur, Marabout, 1940.

Adaptations

- Adonis est un Webcomic (bande dessinée disponible sur Internet) de Delitoon qui met en scène un conflit entre Ianna et Arhad sur fond d’intrigue amoureuse. Le récit implique la mort, puis la résurrection d’un personnage, ce qui rappelle le mythe d’Adonis.

- Adonis est un personnage du manga Berserk. Fils du frère du roi de Midland, Julius, sa vie est stoppée très tôt lorsque Guts (le héros) tue son père. Adonis arrive sur les lieux et se fait malencontreusement tuer par Guts qui s’en veut énormément d’avoir tué un être si innocent.

- Le personnage d’Adonis est très présent dans la littérature, notamment moderne. Jean de la Fontaine est l’auteur d’un poème intitulé simplement Adonis, dans lequel il raconte l’histoire tragique de l’amant d’Aphrodite. Jean-Baptiste Rousseau reprend aussi le personnage dans un poème tandis que Guillaume le Breton en fait une pièce de théâtre.

L'Adonis Mazarin (Louvre)

L’Adonis Mazarin (Louvre)

Télipinu, le Dieu Hittite de la Végétation

Télipinu est un dieu hittite représentant la végétation et l'agriculture

Télipinu est un dieu hittite représentant la végétation et l’agriculture

Une divinité essentielle mais méconnue

Nous allons parler d’un dieu très peu connu du grand public (à raison) et qui est pourtant un élément central de la mythologie d’un peuple : les Hittites. Son mythe est intéressant car il montre les connexions culturelles qui se font entre les peuples (de la Mésopotamie à Rome). Télipinu est un dieu de l’orage et de la végétation, fils du dieu Teshub et de la déesse mère. Son nom est composé de tili, qui veut dire fort, vigoureux, et de pinu, qui veut dire enfant. Ses compétences concernent en grande partie l’entretient de l’agriculture et particulièrement de la culture des céréales. Allié avec la déesse soleil d’Arinna, il peut donc faire pousser des plantes dans le sol fertilisé. De plus, il manie les outils ce qui fait de lui le dieu des techniques agricoles et des artisans. Il est aussi le dieu de l’irrigation.

Il possède aussi d’autres fonctions,comme la fonction royale et la fonction de fondateur. Il est le protecteur du royaume et donne toute sa légitimité au couple royal, ce qui permet de faire fonctionner correctement le pays. Il donne la victoire au roi dans ses conquêtes et protège éternellement le royaume.

Le dieu est marié à une divinité nommée Hatépinu. Son nom est formé de hate et de pinu qui veut dire « enfant ». Elle incarne les eaux courantes et est la fille de l’océan. Avant son mariage avec Télipinu, elle vivait d’ailleurs sous la mer. Comme son mari, elle appartient à la catégorie des divinités souterraines.

Les Hittites et les sources

Les Hittites sont un peuple indo-européen qui a voyagé jusqu’à venir s’installer au Proche-Orient. Ils sont alors entrés en contact avec de nombreux peuples et cet aspect est très important. Il faut bien comprendre que la religion des Hittites est un système qui a une base propre aux hittites, mais qui accepte également des dieux et mythes provenant d’autres peuples qu’ils ont assimilés ou conquis (à l’image des Romains). Nous pouvons par exemple citer les Hourrites, les Hattis, les Assyriens et les Mésopotamiens. La capitale de l’empire hittite est Hattusha (Hattusa), dont les ruines ont été découvertes par les archéologues dès le XIXème siècle.

Il existe deux types de sources principales concernant l’étude religieuse des civilisations antiques : les sources archéologiques et les sources littéraires (écrites). Les sources archéologiques représentant Télipinu sont inexistantes. Et pourtant, plusieurs hypothèses ont été formulées par l’hittitologue M. Mazoyer au sujet du rhyton de Schimmel qui pourrait représenter le dieu (cependant ces idées ont été contredites à plusieurs reprises) et nous connaissons un relief représentant le dieu aux côtés de la déesse soleil d’Arinna dans la citadelle sud d’Hattusha. Cependant, aucune autre source ne semble avoir survécu aux affres du temps.

Le rhyton de Schemmel sur lequel figure peut être Télipinu

Le rhyton de Schimmel, sur lequel figure peut être Télipinu

Fort heureusement pour notre connaissance de Télipinu, les sources littéraires comblent ce manque. Ce personnage est l’objet d’un récit qui lui est directement consacré, appelé le Mythe de Télipinu ou La Disparition de Télipinu. La tradition veut que ce mythe ne soit pas d’origine hittite, mais qu’il résulte d’un empreint fait à des populations d’Anatolie plus anciennes, peut être les Hourrites. Les Hittites l’ont ensuite adopté et ont fait de lui l’un de leurs principaux dieux, lui ajoutant des fonctions divines. Ce mythe nous est parvenu sous trois versions, dont la plus ancienne est composée à l’époque du roi Télipinu (1550-1530 av. J.-C.). Nous avons retrouvé la plupart des copies du mythe lors des fouilles de Hattusha : elles faisaient probablement partie de la « bibliothèque » d’Hattusha, un lieu énigmatique comportant de très nombreux textes.

C’est l’un des mythes les mieux conservés et l’un des plus complets que nous ayons pu récupérer. Des trois versions existantes, la première reste la plus étayée, mais il est néanmoins nécessaire de prendre en compte les trois versions afin de mieux confondre certains passages clés. La forme du texte est intéressante, car le mythe est entrecoupé de passages rituels, comme si le récit devait servir directement de base à l’organisation des rituels hittites. Le mythe fait partie d’un ensemble de récits à propos de dieux fugueurs, dont la portée symbolique est toujours liée à l’histoire de l’empire. Nous possédons également des informations sur le dieu et sa femme grâce à un autre récit, Le mythe de Télipinu et de la fille de l’Océan. Ce récit nous présente notamment le mariage entre les deux divinités.

Le mythe de la disparition de Télipinu

Voici une synthèse des trois versions du mythe, reprenant l’essentiel des informations nécessaires à la compréhension de la légende. Le récit s’ouvre sur le tableau d’une catastrophe : le désordre règne dans les foyers des hommes et sur les autels des dieux ; les montagnes et les pâtures se sont asséchées ; les sources se sont taries ; les hommes et les dieux meurent de faim et de soif. La cause de ce cataclysme est le départ de Télipinu. Il est parti car il a constaté une négligence de son culte par les Hittites. Télipinu a emporté avec lui tout ce qui pouvait assurer la prospérité du pays. Il décide dont de s’aliéner contre ce qu’il doit protéger, c’est-à-dire les Hommes. Quand le dieu de l’orage Teshub s’aperçoit de la disparition de son fils, tous les mille dieux hittites se lancent à sa recherche, mais en vain. Les dieux envoient même un aigle aux yeux affutés en reconnaissance aérienne, mais celui-ci ne trouve rien. La déesse mère Hannahanna décide alors d’envoyer une abeille à la recherche de Télipinu. Après avoir sondé les montagnes, les vallées et la mer, l’abeille retrouve finalement Télipinu, endormi au milieu d’une forêt, près de la ville de Lihzina. Mais quand elle le pique, celui-ci se met en colère. Furieux, Télipinu frappe des villes, des maisons, tue des hommes et du bétail. C’est un désastre !

Deux versions sont alors possibles : dans la première, l’abeille applique une cire apaisante sur la plaie du dieu qui se calme. Les Hommes reprennent leur culte, et Télipinu rentre au pays.

Dans la seconde, la magicienne divine Kamrusepa est appelée par les dieux pour l’apaiser. Usant de formules magiques et grâce aux pratiques rituelles des Hommes, elle délivre Télipinu de ses colères et restaure l’amour du dieu pour l’humanité. La description de rituels magiques est scandée par un vœu : la colère de Télipinu doit non seulement quitter son corps, mais aussi le monde des Hommes ; elle doit rester enfouie sous terre, scellée à jamais dans des cuves en bronze aux couvercles de fer (cela peut rappeler la boîte de Pandore). Télipinu retourne alors dans son temple, restaure l’autel sacrificiel, et la terre retrouve la fertilité. Télipinu s’occupe du roi et de la reine, leur garantissant prospérité et longévité. Le récit se finit sur l’image de Télipinu, se tenant devant un chêne vert. Sur cet arbre est suspendue une gibecière, un sac en peau de mouton (qui peut être comparée à l’égide grecque). La gibecière contient tout ce qui peut garantir le bien-être du royaume : la fécondité, la longévité, l’abondance et les pouvoirs du roi. Alors, Télipinu revient avec une personnalité modifiée et dotée d’une nouvelle fonction, celle de fondateur. Il fournit la vie et la force au couple royal, rétablit le culte et le pouvoir royal.

La porte des lions à Hattusha

La porte des lions à Hattusha

 Bibliographie

  • Freu Jacques, Mazoyer Michel, Les Hittites et leur histoire, Tomes 1 à 4, Paris, L’Harmattan, 2007.
  • Gonnet Hatice, « Dieux fugueurs, dieux captés chez les Hittites », dans Revue de l’histoire des religions, tome 205, n°4, 1988
  • Güterbrock Hans Gustav, « Hittite Mythology », dans Mythologies of the Ancient World, New York, Doubleday, 1961.
  • Hoffner Harry Angier, Jr (tradution), Hittite Myths : Second Edition Revised and Augmented, Writings from the Ancient World 2, Atlanta, Scholars Press, 1998
  • Mazoyer Michel, Télipinu, le dieu au marécage : essai sur les mythes fondateurs du royaume hittite, Paris, L’Harmattan, 2003

Ishtar et Tammuz – Partie 2 : Tragédie Infernale

Bas-relief représentant Tammuz et Ishtar

Bas-relief représentant Tammuz et Ishtar

Petit rappel des évènements

Dans un précédent article, nous avons entamé les récits mythologiques à propos du couple divin Ishtar (Inanna) et Tammuz (Dumuzi). D’un mariage arrangé par leurs parents est née une idylle amoureuse qui va jusqu’à impressionner la grande déesse Ishtar, pourtant habituée aux relations. Leur mariage et comment il est arrangé par le biais du frère de la déesse, le dieu soleil Shamash, montre la signification donnée au rite du mariage sacré en Mésopotamie.

A partir de maintenant, les choses se corsent car un terrible destin attend les deux amants. Le dernier récit racontait comment Tammuz avait trompé sa femme avec une esclave, ce qui avait rendu Ishtar folle de rage. Le récit que nous allons maintenant découvrir est l’une des versions de comment elle se venge de lui. Cependant il faut bien garder à l’esprit qu’il existe toujours plusieurs versions des mythes et nous évoquerons donc les deux principales concernant ce qui arrive au dieu berger. Pour le moment, concentrons-nous sur Ishtar et son aventure dans l’au-delà.

Les Mythes (suite)

La Descente aux Enfers d’Ishtar

Ce mythe est très important pour le corpus mythologique mésopotamien ainsi que pour la conception de l’Enfer des Sumériens, Akkadiens et Babyloniens. Il est aussi nécessaire pour comprendre la suite des évènements concernant le couple Ishtar-Tammuz. Le récit se concentre tout d’abord exclusivement sur Ishtar et son voyage dans l’Arallu, l’Enfer de Mésopotamie (les termes de Kur (sumérien) et Irkalla (akkadien) peuvent aussi être utilisés.

Tout commence lorsqu’Ishtar décide de s’en aller dans l’Arallu afin de la conquérir. Le monde des morts est, jusqu’alors, dirigé exclusivement par la sœur d’Ishtar, la terrible Ereshkigal. Elle descend donc du ciel et se dirige vers le pays souterrain dont l’entrée est à l’Ouest du monde. En chemin, elle passe par toutes les villes dans lesquelles se trouvent un sanctuaire à sa gloire : Uruk, Adab, Nippur, Kish, Akkad, et bien d’autres. Elle prend le temps de bien s’équiper avant de se jeter dans la gueule du loup et s’orne de sept artefacts magiques (turban, ornement frontal, collier, perles, bracelets, soutien-gorge et manteau).

Accompagnée de sa suivante Ninshubur, elle se dirige vers le monde d’en bas. Elle lui donne toutes les instructions nécessaires au cas-où elle ne reviendrait pas vivante. Lorsqu’Ishtar arrive devant les grandes portes de l’Arallu, elle ordonne qu’on lui ouvre sur le champ. Elle prétend venir se lamenter avec sa sœur car cette dernière a récemment perdu son époux, Gugalanna. Le portier entend ces paroles et les répète à Ereshkigal. Celle-ci comprend le stratagème de sa sœur et feint d’accepter sa requête : elle la laisse entrer. Cependant, avant de pouvoir rencontrer la reine de l’Arallu, Ishtar doit passer les Sept Portes et à chacune de ces portes, elle doit ôter ses ornements. Ainsi, elle se déshabille progressivement et perd ses pouvoirs. Sans pouvoir contrecarrer la règle du royaume des morts, Ishtar termine complètement nue lorsqu’elle s’avance devant Ereshkigal.

A l’instant même où les deux sœurs se retrouvent face à face, Ereshkigal et ses Sept magistrats décident de la condamner à mort et donc à rester dans l’Arallu pour l’éternité. En effet : à la différence d’autres mythologies, les dieux mésopotamiens peuvent mourir ! D’une parole, Ereshkigal tue sa sœur et la pend à un clou. Ishtar a totalement perdu face à la puissance de l’Arallu et de sa reine.

Ereshkigal (artwork de Kometani)

Ereshkigal (artwork de Kometani)

Ne la voyant pas revenir, sa suivante, Ninshubur, suit les indications qu’elle a reçu : elle va voir Enlil (Ellil ou Ilu en akkadien) à Nippur mais celui-ci refuse d’aider. Elle visite également Nanna (Sîn en akkadien) à Ur, qui refuse lui aussi. Ils estiment que c’est de sa propre faute et qu’elle doit en assumer les conséquences. Elle va donc, comme prévu par Ishtar, chez Enki (Ea en akkadien) à Eridu et lui demande son aide. Il décide d’aider sa pauvre sœur et invente un stratagème pour la faire sortir du royaume des morts : il confectionne avec de la terre-cuite des êtres asexués (kurgara et kalatur) qui auront la charge d’aller amadouer Ereskigal tout en apportant à Ishtar de la nourriture et un breuvage de vie.

Les êtres asexués descendent ainsi dans l’Arallu et vont à la rencontre de la reine. Ils la plaignent et sont empathiques à son égard, ce qui lui plait grandement. Elle veut leur offrir de la nourriture et des boissons, mais les émissaires préfèrent demander le corps sans vie d’Ishtar. Ils récupèrent ainsi la déesse et ils la ressuscitent grâce à la nourriture et au breuvage magique. Ishtar les remercie et s’apprête à remonter sur Terre, mais les juges de l’Enfer, les Anunnakis, l’arrêtent et la contraignent à trouver un remplaçant si elle souhaite vraiment rester en vie.

Ainsi Ishtar remonte dans le monde des vivants accompagnée de Sept démons de l’Arallu. Elle se rend alors dans les villes où elle est célébrée et rencontre les divinités mineures en deuil. Ceux-ci veulent se sacrifier pour elle, mais elle refuse. Elle se rend alors à Uruk où vit son époux, Tammuz et elle le voit confortablement installé dans un divan, pas du tout occupé à faire le deuil de sa femme. Ishtar en est folle furieuse et elle décide que son remplaçant sera Tammuz. C’est peut-être aussi à cause de son infidélité qu’elle décide de punir le dieu. Dans tous les cas, Tammuz est emmené par les démons et doit mourir à la place de sa femme. Il reçoit l’aide de Shamash pour s’enfuir un moment, mais est rapidement rattrapé, comme dans le récit développé ci-après.

Finalement, il meurt et est emmené dans l’Arallu. Cependant, sa peine est allégée car Ereshkigal a pitié du pauvre berger. Elle établit un système selon lequel Tammuz restera en Enfer seulement la moitié de l’année et sera remplacé par sa sœur Geshtinanna le reste du temps. L’autre hypothèse, peut-être plus logique, est que c’est la sœur de Tammuz qui se propose elle-même. Une toute autre version raconte qu’Ishtar choisit de livrer son mari sans motif particulier, autre que sa peur de retourner dans le monde des morts. Ce récit nous montre donc la première version de la mort de Tammuz, qui peut être différente ou complétée par les récits ci-dessous.

Le rêve de Tammuz

Ceci est une deuxième version de la mort de Tammuz, mais qui peut aussi être la suite de la décision d’Ishtar quant à son remplaçant dans l’Arallu. Déjà Tammuz a le pressentiment qu’il va bientôt mourir et cette sensation est accentuée par le rêve prémonitoire qu’il fait. Sa sœur Geshtinanna cherche à interpréter ce cauchemar et elle en déduit qu’il a une signification : sa propre mort. A partie de ce moment, Tammuz se prépare à mourir d’un moment à l’autre, même s’il veut vivre à tout prix. Il pense que les puissances de l’Arallu vont lui être envoyé dans peu de temps pour l’emmener avec elles. Ces émissaires spectraux sont en quelque sorte des « recruteurs » de l’armée des morts qui viendraient prendre Tammuz pour en faire une divinité infernale. Afin d’empêcher cela, le berger demande à sa sœur de faire le guet sur la colline la plus proche.

Au moment où Geshtinanna pose son regard sur l’horizon, elle aperçoit un bateau remplit de captifs qui vont être emmenés en Enfer. Il transporte donc forcément ces fameux émissaires de la mort. Sans perdre de temps, Tammuz part se cacher dans le désert. Il confie sa position à deux personnes de confiance : sa sœur et l’un de ses meilleurs amis. Geshtinanna est une tombe, mais ce n’est pas le cas de son ami qui le trahit contre des présents des émissaires spectraux. Ainsi, Tammuz se fait encercler dans le désert est va être capturé. Shamash, qui est encore du côté de son beau-frère, tente un dernier coup d’éclat : transformer le berger en gazelle afin qu’il puisse s’évader. Cela ne marche malheureusement pas longtemps et Tammuz est saisi. Il va tenter de s’enfuir plusieurs fois, mais à chaque fois, son destin funeste le rattrape. La dernière fois qu’il s’enfuit, il retourne à la bergerie où se trouve Geshtinanna pour se cacher. Cependant les émissaires le retrouvent (ce n’était pas non plus la cachette du siècle !), ils envahissent les lieux et détruisent tout. Dans la cohue, Tammuz est tué.

Le taureau sauvage allongé dans le désert

Les émissaires – vus dans la réalité comme des bandits étrangers – ont réduit en cendres la bergerie et tué Tammuz. Il est intéressant de noter que ces bandits viennent des montagnes et que la montagne correspond au domaine de la mort. Ainsi les mésopotamiens voient les montagnes comme la limite de leur territoire, cerné par les nations ennemies.

Ishtar arrive enfin à la bergerie (à la fin du récit Infidélité, elle devait s’y rendre supposément pour passer un savon à Tammuz). Elle le découvre mort et ne comprend pas. Ishtar se tourne alors vers la montagne, les collines de la mort, ce qu’il s’est réellement passé. On lui dit que « le bison l’a pris et emporté dans les montagnes », métaphore signifiant que le bison, vu comme la montagne elle-même, a emporté Tammuz vers la mort. Le berger est représenté par le taureau allongé, mort. Ishtar implore alors le bison de lui rendre son époux, mais en vain.

Reconnaissance

Le travail à la bergerie au Printemps est difficile et les bergers ont l’habitude de demander de l’aide à leur femme. Ce récit nous apprend donc qu’Ishtar aurait été convoquée à la bergerie et non qu’elle s’y serait rendue d’elle-même (néanmoins, comme toujours, plusieurs versions sont acceptables). Ainsi Tammuz aurait demandé de l’aide à Ishtar mais serait mort avant qu’elle n’arrive. Ishtar, devant le cadavre de son époux, pleure et fait des lamentations rituelles en son honneur. Elle est vite rejointe par Geshtinanna et Duttur, la mère de Tammuz. Ensemble, elles se lamentent sur la mort du berger.

Geshtinanna (artwork de Naokohoma)

Geshtinanna (artwork de Naokohoma)

Supplication vaine

Pendant les lamentations pour Tammuz, le dieu mort est comparé à un roseau balayé par le vent. Geshtinanna arrête alors de pleurer et a une idée. Elle suit l’un des émissaires spectraux jusqu’aux portes de l’Arallu afin de forcer l’âme de son frère à revenir sur Terre. En effet, Geshtinanna est trop jeune pour comprendre le concept de la mort. Elle rencontre l’esprit de Tammuz et discute avec lui. Son frère lui dit que ça ne sert à rien d’essayer de le faire revenir, mais qu’à la place, il faut informer sa mère des rituels de lamentations à effectuer pour son repos éternel.

« Dans le désert, près de l’herbe nouvelle »

Introduction

Ce récit est le dernier texte mythique concernant la mort de Tammuz. A ce moment, Ishtar est en pleine lamentation sur le cadavre de son défunt époux. Un parallèle est alors fait entre Tammuz et Damu. En effet, celui-ci est un dieu de la végétation lié aux arbres et donc Damu pourrait simplement signifier Tammuz. Cependant, cette hypothèse est parfois contestée et les deux dieux seraient bien distincts.

La recherche de la mère

Le récit commence par une litanie de Damu et une série de lamentations de la part de la mère de Tammuz, qui cherche cependant à le ramener. L’histoire, très imagée, assimile Tammuz à un jeune soldat qui ne serait pas revenu de la guerre car son corps n’est pas enterré et il n’atteindra jamais l’âge adulte. Il y a aussi une image d’un prêtre oint, capturé et tué. Le texte émet l’hypothèse d’une mort naturelle du berger par maladie, mais encore une fois, plusieurs versions sont à prendre en compte. Sa mère maudit la « conscription » de son fils qui a été obligé de partir avec l’« armée » des morts. Elle va donc voir l’un des officiers commandeurs de l’Arallu pour réclamer le corps de son fils et se plaindre. Les autorités de l’Enfer refusent de lui rendre son fils. La voix de Tammuz lui parvient alors aux oreilles et elle se met à pleurer, car il sera pour toujours un esprit errant, un etemmu.

Les esprits sur le chemin

Dans l’Arallu, Tammuz rencontre d’autres fantômes mais il ne réalise pas qu’ils sont morts tout comme lui. Il leur demande d’envoyer un message à sa mère afin qu’elle le libère de son funeste sort. Malheureusement, ils sont eux-aussi fantômes et ne peuvent l’aider. Tammuz envoie alors son message (on ne sait pas comment) dans la ville de Tummal. Des lamentations y sont effectuées pour son corps massacré.

Tammuz dans l'Arallu (bas-relief, British Museum)

Tammuz dans l’Arallu (bas-relief, British Museum) – Il est au centre et est cerné par les démons.

Le breuvage de résurrection

Les Mésopotamiens voyaient la bière comme un breuvage sacré qui aurait des propriétés magiques. C’est la raison pour laquelle Duttur, la mère du berger, pense qu’elle peut utiliser cette boisson pour ramener son dieu de fils à la vie. Elle s’installe dans une ferme sacrée à Enegi(r) et elle commence à préparer de la nourriture et de la bière pour Tammuz. Elle est persuadée que cela le fera revenir à la vie. Tammuz lui répond et prend pour ce faire l’apparence d’un cèdre, il lui dit espérer grandement de revenir à la vie. Près de là, Geshtinanna se lamente encore sur son frère et ce dernier, qui ne peut lui répondre, se lamente sur sa situation et veut ressusciter.

Le texte comporte alors une longue litanie des différentes formes du dieu au niveau local, puis des dieux morts. L’auteur donne les noms des chefs de la dynastie des rois d’Ur et d’Isin jusqu’à l’époque Cassite. Ils auraient incarné le dieu dans le rituel annuel du mariage sacré.

L’intrigue reprend avec Duttur qui peine à préparer le breuvage sacré. Tammuz lui donne alors des indications : il faut creuser pour trouver son sang qui est devenu un tubercule rouge en coagulant et qui peut être utilisé dans la bière magique. Il ajoute une plainte quant à son assassinat qu’il considère totalement injuste car il n’avait pas d’ennemis. Le texte se termine ici et on comprend implicitement que le remède n’est pas efficace car Tammuz est toujours décédé dans le récit suivant.

Le dialogue avec la sœur

Du temps où son frère était encore vivant, Geshtinanna était très dépendante de Tammuz. Elle se met à chanter en l’honneur de son parèdre Ningishzida, qu’elle compare à un jeune soldat, comme cela avait été le cas avec son frère. Elle veut comprendre la mort de son frère, alors elle interroge les villageois. Cela la bouleverse que sa mère soit si triste. En effet, elle-même est trop jeune pour comprendre le sens de la mort.

Ningishzida, lui aussi décédé, vient lui adresser de sages paroles : il lui dit de tenir le coup face à la mort de son frère. Elle répond qu’elle doit le rejoindre mais il la contredit. Ningishzida demande alors si quelqu’un s’occupe bien d’elle et si elles possèdent toujours la maison avec sa mère. Geshtinanna répond qu’une maison leur avait été assignée par les autorités, mais que désormais elle a été assignée à d’autres personnes et donc qu’elle et sa mère sont à la rue, pleines de désespoir. Sa mère a crié si fort qu’elle s’est faite entendre au loin.

Face à cette situation, Duttur, la mère de Tammuz et Geshtinanna, décide de rejoindre son fils dans l’Arallu afin de prendre soin de lui. Lorsqu’il entend la nouvelle, Tammuz est content d’avoir quelqu’un pour s’occuper de lui.  Tandis qu’elle marche dans le désert pour le rejoindre, elle croise un docteur : il doit donc y avoir un malade ou un accident dans le coin.

En effet, il y a bien une raison à la présence du docteur : Geshtinanna est morte pour retrouver son frère. Sa mère s’effondre en voyant ce spectacle et se met à se lamenter pour ses deux pauvres enfants. Dans l’Arallu, Tammuz accueille sa sœur et lui souhaite la bienvenue. Désormais, elle autant sœur que mère pour lui et Geshtinanna accepte ce rôle.

Bibliographie

Celle-ci vaut également pour l’article précédent.

  • Bottéro Jean, L’Orient Ancien et nous : l’écriture, la raison, les dieux, Paris, Albin Michel, 1996.
  • Frazer James George, Le Rameau d’or, tome 2 : Le dieu qui meurt, Paris, R. Laffont, 1983.
  • George W. Gilmore, « Tammuz-Adonis », dans Herzog Johann Jacob (dir.), Schaff Philip (dir.), The New Schaff-Herzog Encyclopedia of Religious Knowledge, Grand Rapids, Baker Book House,1954, pp.264-271.
  • Jacobsen Thorkild (traduction), The Harps that Once : Sumerian poetry in Translation, Yale University Press, 1997.
  • Loucas Ioannis, « La déesse de la prospérité dans les mythes mésopotamien et égéen de la descente aux enfers », dans Revue de l’histoire des religions, tome 205, n°3, 1988.
  • Peters John P., « The Worship of Tammuz », dans Journal of Biblical Literature, vol. 36, n°1, 1917.

Adaptations

  • Ishtar et sa sœur Ereshkigal apparaissent dans le jeu vidéo Fate/Grand Order en tant que combattantes appelées Servants. Ishtar est de classe Archer et est invoquée dans le corps de la magicienne Rin Tohsaka. Ereshkigal, quant à elle, est de classe Lancer qui a elle aussi possédé le corps de la magicienne pour interagir dans la grande guerre.
  • La série d’OAVs The Super Dimension Fortress Macross II: Lovers, Again est la suite de Super Dimension Fortress Macross mais qui se passe dans un univers parallèle. On y retrouve le personnage d’Ishtar, un « émulateur » qui peut chanter pour augmenter l’agressivité des soldats Marduk (qui est aussi un nom de dieu mésopotamien) sur le champ de bataille.
Ishtar tel qu'elle est représentée dans Macross II

Ishtar tel qu’elle est représentée dans Macross II

  • Thomas Mutton, aussi appelé Dumuzid, est le boss final du jeu Catherine. Il est aussi le gérant du bar le Stray Sheep où le héros passe le plus clair de son temps avec ses amis. La présence d’autant de moutons dans le jeu est ainsi expliquée par la véritable identité de Mutton : Dumuzi(d) le berger.
Thomas Mutton, alias Dumuzid dans Catherine

Thomas Mutton, alias Dumuzid dans Catherine

Ishtar et Tammuz – Partie 1 : Le Couple Divin

Bas-relief représentant Ishtar et Tammuz enlacés (British Museum)

Bas-relief représentant Ishtar et Tammuz enlacés (British Museum)

Présentation des personnages

Dans cet article et le suivant, nous utiliserons les noms akkadiens d’Ishtar et de Tammuz car leur utilisation est plus répandue, notamment du fait que la Bible évoque un Tammuz. Cependant, les autres noms n’ont pas nécessairement d’équivalence akkadienne et seront donc laissés en sumérien lorsqu’il sera obligatoire de les citer.

Ishtar

Ishtar (akkadien) ou Inanna (sumérien) est l’une des déesses les plus importantes du panthéon mésopotamien. Elle est la grande déesse génératrice de toutes choses, la personnification des forces reproductrices de la nature. Ses attributs principaux sont l’amour (notamment charnel) et la guerre. De plus, elle est la patronne des filles de joies à Sumer comme à Akkad, on l’appelle parfois « celle qui accepte tout ». Selon la tradition d’Uruk, elle est la fille du dieu du ciel, Anu, mais selon une autre tradition, elle serait la fille de Nanna (Sîn), dieu de la Lune. Parfois, elle est aussi décrite comme la fille d’Enlil ou celle d’Enki/Ea. Dans tous les cas, elle a pour sœur la reine de l’Enfer mésopotamien, Ereshkigal et pour frère le dieu soleil Utu (Shamash). Ishtar est régulièrement liée à des histoires amoureuses ou sexuelles qui finissent mal et ses accès de colère ne laissent jamais les mortels indifférents (Enkidu peut en témoigner, voir l’article sur l’Épopée de Gilgamesh). Son importance dans la religion de Mésopotamie est capitale – on peut même dire qu’elle est la déesse la plus importante et celle qui a traversé le mieux les siècles au travers de plusieurs identités, allant d’Astarté à Vénus. Ishtar est symbolisée par le lion, élégant et fort, noble et majestueux. Elle est aussi ambivalente que son animal lié : belle mais dangereuse.

Ishtar telle qu'elle est représentée dans le jeu Fate/Grand Order

Ishtar telle qu’elle est représentée dans le jeu Fate/Grand Order

Tammuz

Tammuz (akkadien) se nomme Dumuzi à Sumer. Dans le panthéon sumérien, Dumuzi est l’une des plus anciennes figures, mais pas l’une des plus importantes. Son nom est composé d’une expression sumérienne qui signifie « véritable fils (ou « fils légitime ») de l’eau profonde ». En effet, il est le fils du dieu Enki (Sumérien) / Ea (Akkadien, Babylonien), qui règne sur l’Apsû, la nappe souterraine d’eau douce. Tammuz est présenté comme un dieu de l’abondance, dans le sens de l’abondance de la végétation et de la nature. De plus, il est un dieu agraire, en lien avec les récoltes et les cultures. Il est d’ailleurs berger, ce qui souligne son appartenance au monde de l’agriculture et du bétail. Tammuz est également présenté comme le roi de Sumer, ayant reçu ses fonctions directement de ses homologues les dieux. Lui et sa sœur Geshtinanna sont les enfants de la déesse Duttur, patronne des troupeaux et des chèvres. Sa sœur, elle, est mariée au dieu Ningishzida, une divinité souterraine liée à la végétation. Tous sont des divinités agraires qui possèdent des pouvoirs et prérogatives sur la vie animale et végétale. Tammuz est autant symbolisé par le mouton que la chèvre dans les mythes : il est berger et s’occupe bien de son troupeau ainsi que de sa maison, mais d’un autre côté il est capricieux et frivole.

Tammuz tel qu'il est représenté dans le jeu Tower of Saviors

Tammuz tel qu’il est représenté dans le jeu Tower of Saviors

Sources

On appelle Cycle de Dumuzi les récits transmis par la tradition orale concernant Tammuz et les histoires qui l’entourent tandis que les premiers documents écrits en sumérien sur le sujet dateraient du IIIe millénaire av J.-C. Cependant d’autres textes en akkadiens ont été retrouvés et ceci jusqu’à l’époque néo-babylonienne (XIe-VIe siècle av J.-C.), notamment des documents sur la mort du dieu et quelques informations sur La Descente d’Ishtar aux Enfers. Ce dernier texte précisément daterait environ du XVIIe siècle av J.-C. Ces sources peuvent être divisées en plusieurs catégories : poésie pastorale ou amoureuse utilisée lors des mariages ; récits mythologiques pures ; chants heureux ou tristes sur le sort de Tammuz ; lamentations, donc poèmes que l’on chante lors des enterrements.

Évidemment, les récits qui vous sont présentés ici sont le résultat d’une synthèse de sources qui nécessiterait des éclaircissements, mais pour la clarté du mythe, nous nous baserons sur les traductions réalisées par l’historien Thorkild Jacobsen dans son ouvrage The Harps that Once : Sumerian poetry in Translation qui contient tout autant les récits de la vie de couple de Tammuz et Ishtar que le récit du voyage dans l’au-delà par la déesse.

Les Mythes

Une nouvelle maison

Tammuz et Ishtar ont un mariage arrangé par leurs parents alors qu’ils ne se sont jamais rencontrés. C’est un comble pour cette séductrice qui choisit elle-même ses cibles. Cette fois, elle n’a pas le choix, son père Anu en a décidé ainsi : elle épousera le berger Tammuz. De son côté, le dieu berger réunit ses amis afin de construire une maison pour son couple près de celle des parents de la jeune déesse. Ils se mettent au travail et font un boucan terrible, si bien qu’Ishtar entend tout ceci et ne comprend pas. Elle pense qu’il s’agit d’un courtisan venu pour sa main et n’apprécie pas du tout. Tammuz est amusé de la situation et la laisse dans l’ignorance. Il décide de construire la maison – ou plutôt le palais – avec des pierres précieuses. Toute cette magnificence attire l’œil de sa promise qui sort finalement de chez elle. Elle vient demander pour qui cet édifice a été construit et Tammuz lui révèle la vérité : ce sera leur nid d’amour à tous les deux. Ishtar découvre donc sa future maison en même temps que son fiancé et est ravie car elle le trouve séduisant et habile.

Le message de la sœur

De toute évidence, la communication n’est pas leur fort car les deux fiancés s’aiment mais ne se le sont pas encore avoués. Ishtar invite sa future belle-sœur à venir lui rendre visite. Cette dernière, Geshtinanna, accepte et la rencontre. La fiancée avoue alors à la sœur tout l’amour qu’elle porte à Tammuz. Geshtinanna s’empresse alors d’aller le dire à Tammuz afin qu’il soit rassuré. Celui-ci est heureux de cette nouvelle et rejoint rapidement Ishtar pour lui avouer ses sentiments à son tour, afin qu’elle ne souffre plus des peines de l’amour.

Les ruses des femmes

Le jour suivant la rencontre des fiancés – et donc leur coup de foudre, Ishtar attend impatiemment que Tammuz rentre du travail à la bergerie. Lorsqu’il rentre, il est fatigué et aurait besoin de se détendre. Il fait des avances à Ishtar, mais ce n’est pas ce qu’elle veut car elle préfère attendre. Elle ne veut pas le repousser et prétend donc qu’elle doit rentrer tôt chez ses parents. Il lui répond qu’il peut lui fournir une excuse pour rester plus longtemps. Ishtar hésite à rester car Tammuz insiste pour faire l’amour. Elle refuse catégoriquement car elle est une fille décente et non une prostituée (ce qui est assez ironique car elle en est la patronne). Finalement, elle le contraint à faire une requête dans les règles : demander « sa main » à sa mère. Ishtar est sûre qu’elle dira oui, mais elle préfère attendre d’avoir l’accord de ses parents avant toute chose.

Les draps du mariage

Ishtar est contrariée car son frère lui annonce qu’il a promis à un homme de lui donner sa main. Shamash (le dieu soleil, Utu en sumérien), le frère d’Ishtar, avait fait la promesse de marier sa sœur à un dieu : Ama-Ushumgal-Anna (qui en réalité une épithète de Tammuz). Evidemment, Ishtar ne fait pas le lien et a peur que son frère veuille vraiment la marier à un inconnu. Shamash lui demande alors de changer les draps de son lit pour y mettre des draps de noces. Ishtar accepte, mais avant elle veut savoir qui il a choisi pour elle et commence à se répandre en objections. Le quiproquo se termine lorsque Shamash rassure sa sœur en lui disant qu’il a fait la promesse de donner sa main à Tammuz et à personne d’autre. Ishtar en est ravie.

Shamash tel qu'il est représenté dans Shaman King

Shamash tel qu’il est représenté dans Shaman King

« Laisse-le venir ! Laisse-le venir ! »

Shamash rend visite à Ishtar et tombe sur sa sœur en train de se pomponner. Il demande pour quelle raison elle se fait belle et Ishtar répond qu’elle se prépare dans l’optique de recevoir son futur mari. Shamash comprend qu’ils sont prêts à passer à l’étape suivante et amène Tammuz à sa promise. Ils s’enferment tous les deux dans la chambre nuptiale afin qu’ils puissent concevoir un enfant.

Le mariage de Tammuz et d’Ishtar

Ishtar est réunie avec ses amies proches qui la célèbrent dans son rôle de déesse de la guerre. Cette petite fête l’amène à poser une date de mariage avec Tammuz et à demander des présents pour l’occasion. Le rituel du mariage sacré peut enfin commencer. Tammuz et les invités arrivent sur les lieux mais doivent attendre qu’Ishtar soit prête. Après s’être apprêtée, la future épouse doit écouter sa mère lui expliquer ce que c’est qu’être femme et mère. Finalement, elle ouvre la porte à Tammuz, ce qui signifie l’acte formel de conclusion du mariage. Il y a ensuite un banquet qui se termine par un autre rituel : Ishtar et Tammuz quittent leurs parents et s’installent ensemble. Rapidement, Tammuz pense qu’il aimerait avoir un fils et en parle à sa bien-aimée. Ishtar, elle, est effrayée rien qu’à l’idée d’avoir un enfant car sa mère ne lui a pas expliqué l’étape précédant le fait d’être mère (la conception et l’accouchement). Alors Tammuz décide de demander de l’aide à son dieu familial. Ce dernier invite le mari à rassurer son épouse : c’est ce qu’il fait et cela fonctionne parfaitement.

Le mythe du mariage sacré entre Tammuz et Ishtar est la base du rite du mariage sacré en Mésopotamie. En effet, l’ancienne religion considère la grande déesse comme une mystérieuse puissance vitale qui engendre et régénère de façon cyclique. Logiquement, ce mythe s’est traduit par un rite concret : le roi épouse rituellement les prostituées sacrées d’Ishtar. Ainsi, on reproduit le mariage entre Ishtar et Tammuz. Plus encore : ce rite permet de donner au roi la puissance féminine de régénération cyclique de la terre ainsi que de d’augmentation de la fécondité globale.

Infidélité

Cette histoire se passe vraisemblablement quelques temps après le mariage. Ishtar apprend de source sûre que Tammuz aurait couché avec une esclave. Elle entre alors dans une colère noire. Elle trouve l’esclave en question et la punie par la mort. Elle ne s’arrête pas là car elle convie toute la ville à son exécution. Une fois vengée, elle souffre toujours de la trahison de Tammuz. Cependant, au fil du temps Ishtar s’en remet et reprend le cours de son existence. Elle s’apprête alors à rejoindre Tammuz à sa bergerie. La fin de l’histoire est floue et ne nous laisse que deux options : soit elle y va pour se venger de son mari infidèle, soit elle y va pour apprendre qu’il a été tué. Il faut cependant mettre ce récit en lien avec la descente aux enfers d’Ishtar qui explique l’une des raisons de la mort de Tammuz.

La suite dans l’article suivant !

Bibliographie

Celle-ci vaut également pour l’article suivant.

  • Bottéro Jean, L’Orient Ancien et nous : l’écriture, la raison, les dieux, Paris, Albin Michel, 1996.
  • Frazer James George, Le Rameau d’or, tome 2 : Le dieu qui meurt, Paris, R. Laffont, 1983.
  • George W. Gilmore, « Tammuz-Adonis », dans Herzog Johann Jacob (dir.), Schaff Philip (dir.), The New Schaff-Herzog Encyclopedia of Religious Knowledge, Grand Rapids, Baker Book House,1954, pp.264-271.
  • Jacobsen Thorkild (traduction), The Harps that Once : Sumerian poetry in Translation, Yale University Press, 1997.
  • Loucas Ioannis, « La déesse de la prospérité dans les mythes mésopotamien et égéen de la descente aux enfers », dans Revue de l’histoire des religions, tome 205, n°3, 1988.
  • Peters John P., « The Worship of Tammuz », dans Journal of Biblical Literature, vol. 36, n°1, 1917.
Représentation de Tammuz dans sa fonction de dieu-berger

Représentation de Tammuz dans sa fonction de dieu-berger