La Sorcière

Illustration d'une Sorcière

Illustration d’une Sorcière

Qu’est-ce qu’une sorcière ? Entre histoire et légende

Du latin sors (« sort » et « destin »), les sorcières (ou sorciers) sont des personnes démoniaques possédant les secrets de la magie. En Occident, elles sont considérées comme les femmes du démon ou du diable. Elles incarnent la nature dans son aspect occulte, mais aussi l’étrangeté qui se cache derrière les apparences. Les capacités de la sorcière sont vastes, allant du talent de lancer des sortilèges à celui de se métamorphoser à volonté pour se déguiser. Techniquement, ce sont des magiciennes dans le sens qu’elles sont liées au surnaturel, à la différence qu’elles sont clairement liées aux ténèbres, au domaine diabolique. Il est globalement admis qu’elles peuvent aussi voler à l’aide d’un balai.

Dès l’antiquité, on considère qu’il existe des sorcières en Thessalie. Elles puiseraient leur énergie magique dans la Lune qu’elles attirent près de la Terre pour augmenter leur pouvoir. Elle possède déjà des outils que l’on retrouve aujourd’hui dans nos légendes : une boule de cristal, un chaudron et un miroir magique. Déjà, ses pouvoirs sont étoffés : elle peut voir les choses que les humains ne peuvent voir grâce à sa « seconde vue », peut entrer en relation avec les morts, prédire l’avenir et revenir dans le temps. Elle fait donc office autant de diseuse de bonne-aventure, que de prêtresse, de guérisseuse et de nécromancienne.

Dans l’imaginaire populaire, la sorcière est laide, vieille et coiffée d’un chapeau pointu. Avec ses traits difformes et son nez crochu, elle fait peur à voir et se prépare toujours pour un mauvais coup, généralement armée d’un grimoire pour lancer une incantation. Il faut savoir que cette image n’est pas partagée par l’ensemble des cultures dans laquelle la sorcière apparaît. De prime abord, lorsque l’on pense aux Grecs, les belles Circé et Médée n’ont rien de la vieille et hideuse femme qui se cache sous son chapeau. Parmi les sorcières du folklore japonais, la Yama-Uba est dépeinte comme assez hideuse alors qu’une autre créature pouvant utiliser la magie, la Yuki-Onna, est d’une beauté glaciale. En Indonésie, c’est Rangda qui représente la sorcière maléfique. Elle est certes laide, mais cette fois son aspect est plus proche du monstre que d’une vieille femme. Pour plus d’informations sur Rangda, cliquez ICI.

Alors pourquoi la sorcière est-elle toujours considérée comme malfaisante ? En réalité, c’est son usage de la magie qui effraie. Déjà en Mésopotamie, la magie est divisée en deux parties : celle faisant partie des cultes (magie blanche) et celle pratiquée par les sorciers, servant à faire le mal (magie noire). La magie et ses effets ont, dans le monde grec et à Rome, été considérés au mieux comme de la charlatanerie, au pire comme un acte démoniaque. Elle était « utilisée » pour lire dans le destin ou pour entrer en transe et comprendre les secrets de la vie après la mort. Toutes sortes d’amulettes et de maléfices furent inventés pour se protéger ou maudire ses ennemis. La magie n’a donc rien à voir avec la piété religieuse (la foi) et ceci dans quasiment toutes les mythologies mondiales de même que dans les religions monothéistes actuelles.

Le Sabbat des Sorcières, Fancisco de Goya (1798)

Le Sabbat des Sorcières, Fancisco de Goya (1798)

Il est évident que la magie ou les sorcières ne sont que fiction.  Toutefois, la chasse aux sorcières a véritablement existé : les institutions religieuses chrétiennes, considérant que cette pratique ésotérique existe vraiment (en se basant sur le fait que ce n’est pas beaucoup plus incroyable que de croire en une force surnaturelle suprême ayant créé le monde) mais qu’elle ne provient pas des bienfaits de Dieu, ils ont associé la magie à Satan. Elles sont positionnées en contradiction avec la pureté de la Vierge Marie, « idéal » de la femme chrétienne. Rapidement, ce lien avec le diable devient très puissant et on considère que la sorcière est l’épouse ou l’amante de Lucifer. On leur donne pour réputation de répandre les épidémies, la famine et la mort par leur sortilèges.

Cette chasse aux sorcières a eu lieu entre 1450 et 1700, une époque où l’Église possède un immense pouvoir sur les sociétés occidentales. Concrètement, la chasse concrète a plus ou moins eu lieu entre 1560 et 1700 (comme à Salem en 1692). On estime à près de 100 000 les victimes de cette purge ! Les femmes sont les cibles de cette lutte pour plusieurs raisons : premièrement, cette époque est connue pour sa misogynie spectaculaire. Deuxièmement, selon la religion chrétienne, les femmes sont souillées de naissance par le péché originel. C’est-à-dire qu’elles payent la conduite d’Ève cueillant le fruit défendu dans le récit de la Genèse. L’imagerie du balai volant est sans doute une stigmate de ce sexisme poussé à l’extrême.

La chasse vise en particulier les femmes étranges, majoritairement les célibataires, qui pratiqueraient des rites et dont la vie quotidienne serait mystérieuse pour le reste de la population locale. On cherche sur elles les preuves de leur nature : la stigma diaboli. La technique la plus répandue est la torture qui vise à les faire avouer. Au bout d’un moment, ces innocentes femmes, à bout, avouaient être des sorcières pour ne plus avoir à souffrir. Certains penseurs mettront fin à ces affabulations en expliquant qu’il ne s’agit que de superstitions irrationnelles. Finalement, la sorcière deviendra une véritable légende de contes pendant la période romantique.

Les sorcières célèbres dans les mythes et légendes…

Il existe bon nombre de mythes et de légendes évoquant la sorcellerie, mais en voici une liste non-exhaustive.

Isis

Isis est une déesse égyptienne, sœur et épouse d’Osiris et mère d’Horus. Contrairement au stéréotype de la sorcière occidentale, Isis est de toute beauté. Elle se sert de la magie pour infliger des malédictions, mais peut également faire le bien. Dans un mythe, elle soigne un enfant piqué par un scorpion en récitant une formule magique. Elle est également métamorphe, puisqu’elle peut faire pousser des ailes sur ses bras. Isis était déjà une magicienne à la base, mais c’est en piégeant qu’elle a obtenu des pouvoirs phénoménaux. Pour plus d’informations sur ce mythe et sur Râ, cliquez ICI et pour en savoir plus sur Isis, c’est ICI.

Hécate

Hécate est une déesse grecque chthonienne associée à la Lune et à la mort. Si elle a pour fonction de relier les Enfers, la terre et le ciel, elle est aussi la déesse des ombres mortelles et de la magie noire. Hécate est la plus grande magicienne/sorcière et la maîtresse de cet art infernal. Elle est également polymorphe, pouvant arborer l’aspect d’une chimère à trois têtes : lion, chien et cheval avec un corps de femme. Hécate est liée à tous le domaine de l’ésotérisme et patronne les sorciers et sorcières.

Circé

Représentation de Circé par Soni Alcorn Hender

Représentation de Circé par Soni Alcorn Hender

Circé est un personnage de la mythologie grecque qui apparaît dans l’Odyssée d’Homère. Vivant dans le royaume d’Aea, elle est décrite comme la plus belle et dangereuse des magiciennes. Ulysse la rencontra au cours de son voyage de retour à Ithaque : il envoya des émissaires rencontrer les habitants de cette île, mais un seul revint pour lui expliquer que tous les autres avaient été changés en pourceaux par une sorcière. Ulysse se rendit au palais de Circé pour sauver ses camarades et, aidé en chemin par Hermès qui lui confia une herbe magique, il rencontra la magicienne. Il ingéra l’herbe et ainsi aucune formule magique ni potion de Circé ne pouvait rien lui faire. Impressionnée par cet homme hors du commun, la magicienne tomba amoureuse de lui. Elle libéra les hommes transformés en cochons et Ulysse resta une année entière avec elle à profiter des joies du palais et des plaisirs de la vie…

Médée

Médée est aussi un personnage provenant d’un mythe grec. Elle est la princesse de Colchide, apparaissant dans la légende de la conquête de la Toison d’Or, contant les aventures de Jason et des Argonautes. Alors que Jason et son équipage voguait vers la Colchide pour y récupérer la toison d’or, Héra convint avec Aphrodite qu’Eros tirerait une flèche d’amour dans le cœur de Médée afin qu’elle s’éprenne de Jason et ainsi qu’elle l’aide. En effet, la jeune femme était douée de magie et pourrait donner un coup de main au héros. C’est ce qu’elle fit en donnant à Jason un onguent magique le rendant invulnérable lorsqu’il était appliqué sur la peau. La magicienne s’échappa même de son royaume avec son nouvel amour en tuant son frère au passage ! Sur le voyage du retour, Médée pria les dieux infernaux de leur accorder leur protection et cela fonctionna. Cependant, à leur retour à Corinthe, Jason l’abandonna pour une autre femme. Elle entra dans une rage folle et tua la nouvelle femme de Jason en lui faisant porter une robe ensorcelée. Le mythe se termine avec Médée tuant ses propres enfants et s’enfuyant de Corinthe en femme blessée et en sorcière convaincue.

Les stryges

Les stryges sont des démons féminins, hybrides entre une femme et un oiseau. Elles font partie du bestiaire de la mythologie romaine, selon une ancienne croyance qui n’est pas grecque d’origine. Il est difficile de les mettre dans une case précise : entre sorcières et vampires, elles visent avant tout les enfants qu’elles kidnappent ou tuent en leur suçant le sang. La stryge existe également chez les Saxons et chez les Arabes (elle est identifiée à la goule).

Morgane

Morgan Le Fay, Anthony Frederick Augustus Sandys (1864)

Morgan Le Fay, Anthony Frederick Augustus Sandys (1864)

La fée Morgane est un personnage du cycle arthurien, un thème fort de la Matière de Bretagne. Elle est la demi-sœur du roi Arthur et est une magicienne qui a tout appris de Merlin. Son rôle est parfois positif, mais l’on retient essentiellement son conflit permanent avec son demi-frère. La raison est floue, mais elle pourrait détester son frère à cause des chevaliers de la table ronde qui l’auraient rejetée en termes sentimentaux. Elle cherche alors la mort de tous les personnages principaux de la légende, de Genièvre à Gauvain. Morgane utilise ses pouvoirs à des fins maléfiques, mais elle possède également des pouvoirs de guérisseuse. Son fils (ou neveu selon les texte) est Mordred, qu’elle a eu d’une relation incestueuse avec Arthur.

Grimhild

Grimhild est une sorcière apparaissant des les mythes nordiques. Cette magnifique reine, épouse du roi Gjuki, voulait absolument que le héros Siegfried épouse sa fille, Gudrun. Malheureusement, il était marié : elle lui fit donc boire une potion magique pour qu’il oublie son épouse. La sorcière ne s’arrêta pas là car elle fit tout ce qui était en son pouvoir pour que Gunnarr, son fils, se marie avec l’ex-épouse de Siegfried, Brunhild. Finalement, Brunhild, apprenant la traitrise (contrainte par la magie) de Siegfried, le tua et se donna aussi la mort. Finalement, Grimhild mourut, consumée par ses pouvoirs.

La Banshee

La banshee est une créature fantastique de la mythologie celtique d’apparence féminine et considérée comme une messagère de la mort. Elle est une sorcière démoniaque qui a la particularité de se mettre à hurler lorsque quelqu’un est sur le point de mourir. Elles sont d’une grande beauté, peuvent se métamorphoser et infliger autant de bénédictions qu’elles peuvent lâcher d’épidémies sur leurs cibles.

Baba Yaga

Baba Yaga est un personnage provenant des légendes russes et plus généralement du folklore slave. Présente dans toute l’Europe centrale sous différents noms, cette sorcière est connue pour se repaître de la chair des enfants. Son originalité est son moyen de transport : un mortier géant qu’elle dirige avec un pilon géant. Sa maison aussi est magique : montée sur des pattes de poules, Baba Yaga pouvait la lancer à la poursuite de ses victimes. Plusieurs enfants lui échappèrent par des stratagèmes et c’est à la suite de l’évasion de Vassilissa que Baba Yaga fut changée en corbeau et perdit ses pouvoirs. Selon certaines légendes, la sorcière pouvait exaucer des vœux si des roses lui étaient offertes, mais il fallait tout de même rester sur ses gardes !

Représentation de Baba Yaga dans le comics Fables

Représentation de Baba Yaga dans les comics Fables

Okuninushi

Le kami japonais Okuninushi est autant le créateur de l’agriculture et de la médecine que de la sorcellerie. Pour plus d’informations à son sujet, cliquez ICI.

… et dans la culture populaire

La fée Carabosse

La fée malfaisante Carabosse est un personnage apparaissant dans Les Contes de Ma Mère l’Oye, un recueil de contes de Charles Perrault. Cette sorcière correspond au stéréotype listé plus haut : vieille, laide, très méchante et même bossue. Carabosse est mis en opposition avec les bonnes fées (les marraines) et est ainsi à l’origine de la malédiction qui touche la princesse dans La Belle au Bois Dormant. Son histoire la rapproche de la déesse grecque de la discorde, Eris.

La sorcière d’Hansel et Gretel

Hansel et Gretel rencontrent la Sorcière

Hansel et Gretel rencontrent la Sorcière

Ce personnage provient du conte Hansel et Gretel que l’on retrouve dans le recueil des Frères GrimKinder- und Hausmärchen. L’histoire raconte comment les frères et sœurs Hansel et Gretel se retrouvent perdus dans la forêt après que leurs parents les aient abandonnés, n’ayant plus de quoi les nourrir. Les deux enfants trouvent une maison de pain d’épice et exclusivement constituée de friandises. A l’intérieur, une sorcière les accueille et leur prépare un festin. Elle révèle assez rapidement ses intentions : manger les deux enfants une fois qu’ils seront bien engraissés. Elle enferme Hansel dans une cage et oblige Gretel à cuisiner pour le faire grossir. Le jour où le garçon doit être mangé, Gretel pousse la sorcière dans le four et les enfants s’enfuient en ayant pris soin de voler les joyaux de la vieille sorcière.

Jadis, La sorcière blanche

La sorcière blanche est un personnage apparaissant dans le deuxième tome de la saga Le Monde de Narnia de C. S. Lewis. Cette magicienne millénaire, purement maléfique et toute puissante s’est autoproclamée reine de Narnia et règne depuis 100 ans lorsque les quatre héros traversent l’armoire magique. Si elle peut manipuler les forces de la glace par enchantement, d’où son nom, elle possède également des pouvoirs qui dépassent l’entendement : dans son précédent monde, elle aurait tué tous les êtres vivants d’un seul coup en prononçant un seul mot. Jadis mourut lors de la bataille de Beruna, tuée par le lion Aslan. Symboliquement, nous pouvons voir que c’est Jésus (Aslan) qui tue Satan (Jadis), l’origine de tout le mal sur Terre (Narnia).

Karaba la sorcière

La sorcière Karaba est un personnage apparaissant dans le long-métrage d’animation franco-belgo-luxembourgeois Kirikou et la Sorcière de 1998. Le film raconte comment le très jeune et minuscule Kirikou va se servir de son intelligence pour défaire la tyrannique sorcière Karaba qui utilise sa sorcellerie et ses fétiches pour asseoir son autorité. En réalité, Karaba est une ancienne victime d’une agression de la part d’un groupe d’hommes. Ils lui auraient planté une épine dans le dos qui la ferait beaucoup souffrir mais lui confierait aussi ses pouvoirs. C’est la raison pour laquelle elle transforme tous les hommes du village en fétiches. A la fin, Kirikou lui retire l’épine et ainsi répare le mal causé. C’est une allégorie : Karaba est traumatisée par un viol collectif et Kirikou l’aide à se remettre de cette épreuve. Il devient ainsi un homme, dans le sens le plus positif du terme.

De Sabrina l’apprenti Sorcière à Hermione Granger

Avec le temps, l’image de la sorcière s’est transformée au point de rendre ces personnages positifs. Elle n’est plus laide et vieille, mais jeune, jolie et souhaitant la paix avec les humains. Parfois, elle cherche à s’intégrer, comme Samantha de Ma sorcière bien aimée ou Sabrina l’apprenti sorcière. Il y a aussi les sorciers et sorcières qui vivent en autarcie, à l’écart du monde des non-magiciens et ne cherchant pas à leur faire de mal. Parmi eux, nous pouvons citer l’ensemble des élèves de Poudlard, dont la très futée Hermione Granger, mais aussi Akko Kagari de Little Witch Academia (et bien d’autres). La culture populaire, comme elle l’a fait pour les vampires et autres monstres autrefois horrifiques et sataniques, tend à rendre toutes les créatures bienfaisantes et à faire vivre le monde entier en harmonie. Une vision très moldue des choses…

Emma Watson dans le rôle d'Hermione Granger dans Harry Potter et la Chambre des Secrets

Emma Watson dans le rôle d’Hermione Granger dans Harry Potter et la Chambre des Secrets

De Susanoo à la naissance de l’empire japonais

le légendaire Susanoo combat les démons des ténèbres dans un affrontement divin

Susanoo affrontant Yamata-no-Orochi (artwork de Yamao)

Susanoo, comme plusieurs autres dieux japonais, appelés kami, est un personnage phare de la mythologie japonaise. Dans un précédent article, vous avez pu découvrir le panthéon de tête du shinto, la religion polythéiste encore pratiquée au Japon par le biais de certains rites traditionnels. Cette fois-ci, nous nous concentrons sur ce personnage en particulier car ses aventures ont mené, par le biais de ses descendants, à la naissance du premier empereur japonais et donc du modèle politique de l’empire, encore d’actualité aujourd’hui au pays du soleil levant.

 

Les Sources

 

Les principales sources concernant les récits que nous étudions ainsi que la mythologie japonaise dans son ensemble sont deux grands textes :

  • le Kojiki, traduisible par Recueil des choses anciennes. Il décrit notamment l’âge des hommes, c’est-à-dire une époque où les dieux sont intervenus pour aider les mortels à construire la dynastie impériale, composée à l’origine de kami. Ce texte en particulier joue un rôle plus que déterminant dans la construction du shintoïsme. Il est considéré comme le plus ancien livre écrit en langue japonaise existant encore de nos jours. Nous devons sa conception à un ordre de l’impératrice Genmei Tennō : elle a demandé au chroniqueur Ō no Yasumaro de compiler les textes mythiques contés par Hieda no Are. C’est ainsi qu’en 712, le Kojiki est complété.
  • le Nihon Shoki aussi appelé Nihongi, ce qui se traduit par Chroniques du Japon. Nous devons ce texte au prince Toneri et une fois de plus au chroniqueur Ō no Yasumaro. Cette fois-ci, l’ouvrage est écrit en chinois (comme tous les documents officiels de l’époque) et est terminé en 720. En plus de revenir sur les textes mythiques, le Nihongi raconte l’histoire concrète du Japon. En somme, ce sont des annales impériales, des temps mythiques jusqu’au règne de l’impératrice Jitō Tennō. Plusieurs livres l’ont succédé pour former les Rikkokushi, les Six Histoires Nationales.

 

Les Mythes

 

Susanoo : un dieu turbulent

 

Présentation

Susanoo (que l’on peut aussi écrire Susano-wo ou Susano-wo-no-mikota) est le dieu des orages et des tempêtes, seigneur de la force et de la fougue. Il est le troisième kami à être né lorsqu’Izanagi s’est lavé le visage. Son nez au contact de l’eau créé Susanoo qui apparaît adulte et possédant une très longue barbe. Dès sa naissance, il se montre bougon, capricieux et expose son mauvais caractère. Susanoo est un guerrier colérique et très viril, ce qui n’est absolument pas le cas de sa sœur Amaterasu et de son frère Tsukiyomi, bien plus délicats.

 

Partage des empires

Après les avoir conçu tous les trois, Izanagi décide de leur confier les rennes du pouvoir sur le monde. Il offre à Amaterasu le ciel, le royaume le plus prestigieux. A Tsukiyomi, il donne le royaume de la Nuit et lui aussi peut vivre dans les cieux avec sa sœur (ils forment d’ailleurs un couple). Enfin, Susanoo reçoit les « Plaines de la Mer », donc le kami doit régner sur la Terre entière, le monde des Hommes. Il se sent un peu lésé de ne pouvoir vivre auprès de ses frères et sœurs mais ce qui le rend vraiment furieux, c’est de se retrouver seul. C’est la raison pour laquelle il demande à son père Izanagi l’autorisation d’aller visiter sa mère, Izanami, au pays de Yomi, le royaume des morts. Cependant, Izanagi lui interdit formellement et lui donne pour ordre d’achever la conception de la Terre. Le kami en colère n’a d’autre choix que d’accepter, mais avant cela il va faire des siennes.

le dieu asiatique doit combattre pour vaincre et détruire l'obscurité, thème phare de la culture japonaise

Estampe japonaise représentant Susanoo combattant les forces du mal

 

L’incident Amaterasu

Avant de quitter les cieux pour de bon, Susanoo veut dire un dernier au revoir à sa sœur Amaterasu. Pour ce faire, il passe par l’échelle du ciel qui relie la Terre et les Plaines des Hauts Cieux. Toutefois Amaterasu n’est pas dupe et connait la personnalité malhonnête de son frère : elle s’arme en prévision d’une attaque. Lorsque Susanoo la voit toute d’armures vêtue et brandissant un arc, il lui dit qu’il vient en paix. Amaterasu doute de sa franchise, alors il propose un test : il va faire naître des fils pour les confier à Amaterasu. Si ce sont des filles qui sont créées, alors il ment. Il demande aussi à sa sœur de faire naître des enfants. Les deux dieux accomplissent le rite sacré dans les règles. Amaterasu brise l’épée de Susanoo, lave les morceaux, les pulvérise et souffle sur le tout. Susanoo fait de même avec le collier de sa sœur. Ainsi huit kami prennent forme : trois princesses provenant d’Amaterasu et cinq seigneurs créés de Susanoo. Donc le frère ne mentait pas ! Cependant son plan était plus surnois : il récupère à son compte trois filles du ciel (que l’on appelle les « délicates déesses) et laisse à sa sœur cinq fils de la terre. Susanoo devient l’allié du ciel et peut établir une lignée entre les deux mondes. De retour sur Terre, Susanoo se rend compte qu’il en veut plus et remonte voir sa sœur. Comme un enfant, il se met à ravager les rizières célestes pour qu’Amaterasu accepte de lui donner des pousses de riz. Cette dernière ne répond rien. Il recommence donc mais cette fois avec un cheval qui détruit les plants de riz. Pour finir, il balance le corps d’un poulain ensanglanté au beau milieu du palais de sa sœur, juste devant ses yeux. La déesse est traumatisée par ce geste et va se réfugier dans une caverne. Elle décide qu’elle y restera toute l’éternité.

 

Le plan de sauvetage de la déesse

Avec Amaterasu au fond de sa caverne, le monde est privé de lumière. Dans cette nuit perpétuelle, l’intégralité des kami se réunissent pour la convaincre de sortir, en vain. Pas un des huit cent mille dieux ne peut la faire sortir de sa tanière. C’est alors que l’un d’entre eux a une idée lumineuse : Omoïkane-no-kami, ce qui se traduit par « celui qui a des idées ». Il propose un plan en plusieurs parties : amener des coqs à chanter devant la caverne (ils amènent le jour en chantant), demander aux forgerons célestes de créer un miroir de cuivre et demander au bijoutier céleste de créer une chaîne de cinq cent joyaux. Après avoir exécuté un rituel, ils choisissent un arbre qu’ils placent en face de la caverne, un sakaki à cinq branches, auquel ils accrochent le miroir avec la chaîne ainsi qu’une bande de tissu blanc et bleu, symbole de paix. L’opération commence lorsque le kami de la puissance guerrière déplace le rocher bloquant l’entrée de la caverne. La déesse Ame-no-Uzume, kami de la danse, se met à exécuter son art en suppliant Amaterasu de sortir. Elle danse de manière un peu ridicule, se dénudant presque totalement, ce qui amuse beaucoup les autres kami. En entendant ces rires, la déesse soleil fait un pas à l’extérieur et les autres en profitent pour bloquer l’accès à la caverne, l’obligeant à rester avec eux. Ame-no-Uzume lui montre le miroir en lui disant que la personne qu’elle voit est extrêmement noble. Amaterasu accepte alors de ne plus jamais quitter le monde et ainsi le priver de soleil. La sanction tombe pour Susanoo : il est privé d’accès aux cieux (l’échelle céleste est brisée), on lui coupe la barbe, les ongles des mains et des pieds.

Amaterasu sortant de sa caverne (estampe de Shunsai Tomihasa)

Amaterasu sortant de sa caverne (estampe de Shunsai Tomihasa)

 

Le dieu-héros

 

La terreur Yamata-no-Orochi

Susanoo est donc bloqué sur Terre et il va falloir qu’il s’en occupe quelque peu. Il se met à voyager dans le monde et bientôt il tombe sur la famille d’un des kami terrestres. Un père pleure car chaque année, Yamata-no-Orochi, un gigantesque dragon serpent à huit têtes vient pour dévorer une de ses filles. Il ne lui en reste plus qu’une, la princesse Kushinada-hime et ne veut pas la perdre. Susanoo accepte de l’aider seulement si le père accepte de lui donner la main de sa fille. Le kami lui promet donc une épouse et Susanoo se met à l’ouvrage. Il prépare un piège pour Yamata-no-Orochi : huit tonneaux de saké distillé huit fois (donc extrêmement fort) qu’il place devant le serpent. Le monstre boit le saké et s’endort comme un ivrogne. Susanoo en profite pour le taillader en pièces. Cependant, lorsqu’il frappe dans la queue du serpent mort, quelque chose lui résiste. C’est alors qu’il trouve l’épée Kusanagi, qui deviendra trésor impérial.

Yata-no-Orochi tel qu'il est représenté dans le jeu Okami

Yata-no-Orochi tel qu’il est représenté dans le jeu Okami

 

La victoire et le départ

Yamata-no-Orochi est mort et le monde est donc délivré de son joug. Susanoo donne l’épée qu’il a trouvée à sa sœur et se réconcilie avec elle. Comme convenu, il épouse Kushinada et ils vont s’installer à Izumo où le kami fait construire un immense palais en l’honneur de sa nouvelle femme. Mais une fois terminé, les deux époux se rendent compte qu’il n’y a plus assez de bois sur Terre pour faire des poutres ou construire des navires. Il arrache donc les poils de son corps et les plante dans la terre. Ils grandissent et deviennent des arbres : les thuyas et les camphriers. Son travail est désormais terminé et Susanoo disparaît tout bonnement. Il part rejoindre sa mère dans le pays de Yomi et laisse la Terre à ses descendants.

 

La descendance de Susanoo

 

Okuninushi

Avant de partir, Susanoo a laissé un fils. Lui-même a continué à procréer et ainsi nous arrivons à l’arrière-arrière-arrière petit fils de Susanoo, Okuninushi (qui peut également s’écrire Ô-Kuni-Nushi). A chaque génération, les descendants améliorent l’état de la Terre, mais c’est Okuninushi qui va impulser de réels changements. Ce kami a quatre vingt frères et ils sont tous amoureux de la même femme : Yakami-hime (ou Yagami-hime). Sauf que la princesse a déjà fait son choix et il porte sur notre héros. Evidemment, cela rend les quatre vingt autres très jaloux et ils traitent désormais Okuninushi comme leur esclave alors qu’ils sont tous en chemin pour reconquérir la princesse. En chemin, le groupe rencontre un lapin tout écorché car il a voulu traverser une rivière infestée de requins. Les frères malveillants lui donnent le mauvais conseil de se baigner dans la mer pour se soigner. Lorsqu’il le fait, le lapin souffre énormément. Puis il rencontre Okuninushi qui lui conseille de se baigner dans de l’eau douce avant de se rouler dans le pollen. Une fois cela fait, le lapin va mieux et il remercie notre héros en lui permettant de magiquement se marier avec la princesse  Yakami.

Il en faut malheureusement plus pour calmer la fureur des quatre vingt mauvais frères. Ils vont jusqu’à créer un plan pour tuer Okuninushi. Ils lui demandent d’aller chasser mais au lieu d’un sanglier, ils placent un rocher enflammé sur son chemin, ce qui le tue sur le coup. Deux déesses, les princesses Coque et Palourde, ressuscitent le héros. Après une deuxième tentative de meurtre de la part de ses frères, Okuninushi reçoit l’aide de sa mère qui le sauve. Pour sortir de cette situation sans fin, un kami, Ohayabiko, conseille à Okuninushi de se rendre au pays de Yomi (le pays des morts) pour demander conseil à son ancêtre Susanoo. Le héros retrouve Susanoo, qui vit avec sa fille, Suseri-hime. Coup de foudre : Okuninushi et Suseri tombent amoureux. Seulement, Susanoo ne veut pas donner sa fille à n’importe qui. Il test Okuninushi en lui disant de passer une nuit dans une maison infestée de serpents. Suseri confie alors à son amant un foulard protecteur qui lui permet de sortir le lendemain sans aucun mal. Il répète l’opération deux autres fois avec des guêpes et des mille-pattes venimeux, mais il s’en sort toujours sans rien.

Okuninushi tel qu'il est représenté dans la série Persona

Okuninushi tel qu’il est représenté dans la série Persona

Une autre épreuve attend Okuninushi : aller chercher la flèche tirée par Susanoo dans une vaste prairie. Seulement, lorsque le héros s’en approche, un cercle de feu se dresse autour de lui. Il est sauvé par des souris qui l’invitent dans leur terrier le temps de l’incendie, puis il récupère la flèche. Malgré cette réussite, Susanoo ne veut pas lui donner sa fille en mariage. Il lui propose une dernière épreuve : démêler tous les poux et les bestioles de ses longs cheveux. Okuninushi accepte et lorsque Susanoo s’endort, il lui noue les cheveux aux poutres de la maison avant de s’enfuir avec la princesse. Alors qu’il est déjà loin, le vieux kami se réveille et accepte sa défaite : Okuninushi pourra épouser Suseri-hime.

De retour sur Terre, Okuninushi a maintenant deux femmes : Yakami-hime et Suseri-hime. Mais il va tomber amoureux de bien d’autres : en tout, il a cent quatre vingt et un enfants à la fin de sa vie ! Dans son œuvre de perfectionnement de son monde, il est aidé par un kami étrange, Sukuna-Hikona, premier fils d’Izanagi et Izanami, qui vient lui-même proposer son aide. Ensemble, ils créent un monde aussi parfait qu’imparfait.

 

Ninighi

Amaterasu décide qu’il faut que les dieux interviennent plus dans la création de la Terre. Elle envoie les kami Takemikazuchi, le dieu du tonnerre et Futsunuchi, le dieu du feu, pour annoncer à Okuninushi qu’il est destitué de ses fonctions au profit des dieux du ciel. L’actuel maître de la Terre accepte sagement mais il demande aux messagers de consulter ses deux fils avant toute décision. Futsunuchi convainc facilement le premier fils qui fuit. En revanche, le second, Takeminakata, refuse l’ordre de Takemikazuchi, le dieu tonnerre. Après un combat de titans, le prince se fait couper la main et fuit. Okuninushi est envoyé au pays de Yomi pour faire régner l’ordre sur les divinités malfaisantes.

Plusieurs kami célestes sont envoyés pour perfectionner la Terre : Nigihayahi et Amewakahiko, mais chacun échoue dans sa tâche. C’est Ame-no-oshi-ho-mi-mi (rien que ça), l’un des kami créés par Susanoo et confiés à Amaterasu, qui va réussir en donnant un fils légitime comme maître de la Terre : Ninighi, le Céleste Petit Fils. Amaterasu donne à Ninighi l’épée Kusanagi, le Miroir de Yata et le collier Magatama comme symboles du pouvoir impérial sur Terre. Après avoir pris ses fonctions, le maître de la Terre veut se marier. Une belle princesse (princesse cerisier en fleur) arrive et Ninighi va demander sa main à son père. Celui accepte et lui offre même sa deuxième fille (princesse rocher). Seulement Ninighi refuse l’offre et n’épouse que la première princesse. Le père lui explique alors que ses descendants vivront mais que leur vie sera brève alors qu’elle aurait pu être éternelle s’il avait épousé les deux. La princesse est directement enceinte de quatre enfants qu’elle met au monde, mais son mari doute qu’ils soient à lui car c’est trop rapide. Elle répond avec colère que si ce ne sont pas ses enfants, ils doivent périr : elle met le feu à la pièce dans laquelle ils dorment. Les quatre petits kami s’en sortent indemnes, ce qui prouve leur filiation à Ninighi.

 

Des deux frères au premier empereur

Deux des fils du prince Ninighi vont continuer son travail su Terre : Hiko-ho-ho-demi et Ho-deri (des noms tout à fait simples). Le premier sait chasser comme personne alors le second est le meilleur des pêcheurs. Pour s’amuser, ils décident d’échanger leurs rôles et c’est là que les ennuis commencent. Hiko-ho-ho-demi, que nous appellerons Hiko, perd l’hameçon magique de son frère. Devant la colère de ce dernier, il décide d’aller demander au kami de la mer où il se trouve. Hiko va donc dans le palais sous la mer, mais il tombe amoureux de la princesse de la mer. Il passe trois ans à ses côtés dans la mer sans se soucier de l’hameçon.

Ce n’est qu’au bout de ce laps de temps qu’une dorade trouve l’objet dans sa gorge. Hiko remonte donc le rendre à son frère mais il a mis trop de temps et Ho-deri est furieux : il lui déclare la guerre. Il matte la révolte de son frère en contrôlant les flots. Après toute cette histoire, la princesse, femme de Hiko, est sur le point d’accoucher. Elle construit une petite maison au toit de plume pour accoucher sans qu’on ne puisse la voir car c’est la règle : lorsqu’elle sera en plein travail, son corps se métamorphosera en bête marine. Hiko ne doit absolument pas la regarder, mais évidemment il n’y résiste pas ! Sa femme lui annonce que puisqu’il n’a pas respecté son serment, ses enfants ne pourront vivre que sur Terre et non dans la mer.

L’enfant né sous le toit de plume est élevé par une tante qu’il épouse lorsqu’il devient un jeune homme. Ensemble, ils ont quatre fils. C’est le quatrième de ses fils qui va devenir le premier empereur du Japon, profitant ainsi de ces siècles de construction de la Terre et des Hommes. La dynastie impériale japonaise est née.

 

Estampe japonaise représentant le premier empereur, Jimmu

Estampe japonaise représentant le premier empereur, Jimmu

 

Bibliographie annexe

 

Helft Claude, Le Pabic Karine, La Mythologie Japonaise, Paris, Actes Sud, 2003.

Herbert Jean, Le Japon : croyance et rites, Paris, Dervy, 2015.

Wilkinson Philip (dir.), Le petit Larousse illustré des Légendes et des Mythes, Paris, Larousse, 2013.

Yamakage Motohisa, Shinto : Sagesse et pratique, Paris, Sully, 2014.

 

Adaptations

 

Le dieu Susanoo se retrouve dans plusieurs œuvres de fiction très populaires :

dans le manga, Sasuke et Madara peuvent utiliser cette technique grâce au sharingan, leur pupille magique de ninja

Le Susanô d’Itachi Uchiwa dans sa forme complète

  • Dans le manga Naruto, « Susanô » est le nom du pouvoir spécifique à la lignée Uchiwa, au même titre qu’Izanagi, Izanami, Tuskiyomi ou encore Amaterasu. Il apparait comme un gigantesque soldat luminescent représentant l’extension du corps de l’utilisateur.
  • Le dieu apparaît aussi dans le manga Akame Ga Kill sous la forme d’un personnage humain teigu surnommé « La vitesse de la foudre ». Membre du Night Raid, il est âgé d’environ 1000 ans et fait dans les 2m20. On constate ici des caractéristiques propres au dieu guerrier.
  • Enfin Susanoo apparaît dans de nombreux jeux vidéo japonais comme Okami, Final Fantasy XIV, Warriors Orochi, la série des Persona ainsi que dans le MOBA américain SMITE. Sans parfois être cité, son histoire inspire de nombreux récits (notamment son combat contre Yamata-no-Orochi).
Susanoo dans Akame Ga Kill

Susanoo dans Akame Ga Kill