Ishtar et Tammuz – Partie 2 : Tragédie Infernale

Bas-relief représentant Tammuz et Ishtar

Bas-relief représentant Tammuz et Ishtar

Petit rappel des évènements

Dans un précédent article, nous avons entamé les récits mythologiques à propos du couple divin Ishtar (Inanna) et Tammuz (Dumuzi). D’un mariage arrangé par leurs parents est née une idylle amoureuse qui va jusqu’à impressionner la grande déesse Ishtar, pourtant habituée aux relations. Leur mariage et comment il est arrangé par le biais du frère de la déesse, le dieu soleil Shamash, montre la signification donnée au rite du mariage sacré en Mésopotamie.

A partir de maintenant, les choses se corsent car un terrible destin attend les deux amants. Le dernier récit racontait comment Tammuz avait trompé sa femme avec une esclave, ce qui avait rendu Ishtar folle de rage. Le récit que nous allons maintenant découvrir est l’une des versions de comment elle se venge de lui. Cependant il faut bien garder à l’esprit qu’il existe toujours plusieurs versions des mythes et nous évoquerons donc les deux principales concernant ce qui arrive au dieu berger. Pour le moment, concentrons-nous sur Ishtar et son aventure dans l’au-delà.

Les Mythes (suite)

La Descente aux Enfers d’Ishtar

Ce mythe est très important pour le corpus mythologique mésopotamien ainsi que pour la conception de l’Enfer des Sumériens, Akkadiens et Babyloniens. Il est aussi nécessaire pour comprendre la suite des évènements concernant le couple Ishtar-Tammuz. Le récit se concentre tout d’abord exclusivement sur Ishtar et son voyage dans l’Arallu, l’Enfer de Mésopotamie (les termes de Kur (sumérien) et Irkalla (akkadien) peuvent aussi être utilisés.

Tout commence lorsqu’Ishtar décide de s’en aller dans l’Arallu afin de la conquérir. Le monde des morts est, jusqu’alors, dirigé exclusivement par la sœur d’Ishtar, la terrible Ereshkigal. Elle descend donc du ciel et se dirige vers le pays souterrain dont l’entrée est à l’Ouest du monde. En chemin, elle passe par toutes les villes dans lesquelles se trouvent un sanctuaire à sa gloire : Uruk, Adab, Nippur, Kish, Akkad, et bien d’autres. Elle prend le temps de bien s’équiper avant de se jeter dans la gueule du loup et s’orne de sept artefacts magiques (turban, ornement frontal, collier, perles, bracelets, soutien-gorge et manteau).

Accompagnée de sa suivante Ninshubur, elle se dirige vers le monde d’en bas. Elle lui donne toutes les instructions nécessaires au cas-où elle ne reviendrait pas vivante. Lorsqu’Ishtar arrive devant les grandes portes de l’Arallu, elle ordonne qu’on lui ouvre sur le champ. Elle prétend venir se lamenter avec sa sœur car cette dernière a récemment perdu son époux, Gugalanna. Le portier entend ces paroles et les répète à Ereshkigal. Celle-ci comprend le stratagème de sa sœur et feint d’accepter sa requête : elle la laisse entrer. Cependant, avant de pouvoir rencontrer la reine de l’Arallu, Ishtar doit passer les Sept Portes et à chacune de ces portes, elle doit ôter ses ornements. Ainsi, elle se déshabille progressivement et perd ses pouvoirs. Sans pouvoir contrecarrer la règle du royaume des morts, Ishtar termine complètement nue lorsqu’elle s’avance devant Ereshkigal.

A l’instant même où les deux sœurs se retrouvent face à face, Ereshkigal et ses Sept magistrats décident de la condamner à mort et donc à rester dans l’Arallu pour l’éternité. En effet : à la différence d’autres mythologies, les dieux mésopotamiens peuvent mourir ! D’une parole, Ereshkigal tue sa sœur et la pend à un clou. Ishtar a totalement perdu face à la puissance de l’Arallu et de sa reine.

Ereshkigal (artwork de Kometani)

Ereshkigal (artwork de Kometani)

Ne la voyant pas revenir, sa suivante, Ninshubur, suit les indications qu’elle a reçu : elle va voir Enlil (Ellil ou Ilu en akkadien) à Nippur mais celui-ci refuse d’aider. Elle visite également Nanna (Sîn en akkadien) à Ur, qui refuse lui aussi. Ils estiment que c’est de sa propre faute et qu’elle doit en assumer les conséquences. Elle va donc, comme prévu par Ishtar, chez Enki (Ea en akkadien) à Eridu et lui demande son aide. Il décide d’aider sa pauvre sœur et invente un stratagème pour la faire sortir du royaume des morts : il confectionne avec de la terre-cuite des êtres asexués (kurgara et kalatur) qui auront la charge d’aller amadouer Ereskigal tout en apportant à Ishtar de la nourriture et un breuvage de vie.

Les êtres asexués descendent ainsi dans l’Arallu et vont à la rencontre de la reine. Ils la plaignent et sont empathiques à son égard, ce qui lui plait grandement. Elle veut leur offrir de la nourriture et des boissons, mais les émissaires préfèrent demander le corps sans vie d’Ishtar. Ils récupèrent ainsi la déesse et ils la ressuscitent grâce à la nourriture et au breuvage magique. Ishtar les remercie et s’apprête à remonter sur Terre, mais les juges de l’Enfer, les Anunnakis, l’arrêtent et la contraignent à trouver un remplaçant si elle souhaite vraiment rester en vie.

Ainsi Ishtar remonte dans le monde des vivants accompagnée de Sept démons de l’Arallu. Elle se rend alors dans les villes où elle est célébrée et rencontre les divinités mineures en deuil. Ceux-ci veulent se sacrifier pour elle, mais elle refuse. Elle se rend alors à Uruk où vit son époux, Tammuz et elle le voit confortablement installé dans un divan, pas du tout occupé à faire le deuil de sa femme. Ishtar en est folle furieuse et elle décide que son remplaçant sera Tammuz. C’est peut-être aussi à cause de son infidélité qu’elle décide de punir le dieu. Dans tous les cas, Tammuz est emmené par les démons et doit mourir à la place de sa femme. Il reçoit l’aide de Shamash pour s’enfuir un moment, mais est rapidement rattrapé, comme dans le récit développé ci-après.

Finalement, il meurt et est emmené dans l’Arallu. Cependant, sa peine est allégée car Ereshkigal a pitié du pauvre berger. Elle établit un système selon lequel Tammuz restera en Enfer seulement la moitié de l’année et sera remplacé par sa sœur Geshtinanna le reste du temps. L’autre hypothèse, peut-être plus logique, est que c’est la sœur de Tammuz qui se propose elle-même. Une toute autre version raconte qu’Ishtar choisit de livrer son mari sans motif particulier, autre que sa peur de retourner dans le monde des morts. Ce récit nous montre donc la première version de la mort de Tammuz, qui peut être différente ou complétée par les récits ci-dessous.

Le rêve de Tammuz

Ceci est une deuxième version de la mort de Tammuz, mais qui peut aussi être la suite de la décision d’Ishtar quant à son remplaçant dans l’Arallu. Déjà Tammuz a le pressentiment qu’il va bientôt mourir et cette sensation est accentuée par le rêve prémonitoire qu’il fait. Sa sœur Geshtinanna cherche à interpréter ce cauchemar et elle en déduit qu’il a une signification : sa propre mort. A partie de ce moment, Tammuz se prépare à mourir d’un moment à l’autre, même s’il veut vivre à tout prix. Il pense que les puissances de l’Arallu vont lui être envoyé dans peu de temps pour l’emmener avec elles. Ces émissaires spectraux sont en quelque sorte des « recruteurs » de l’armée des morts qui viendraient prendre Tammuz pour en faire une divinité infernale. Afin d’empêcher cela, le berger demande à sa sœur de faire le guet sur la colline la plus proche.

Au moment où Geshtinanna pose son regard sur l’horizon, elle aperçoit un bateau remplit de captifs qui vont être emmenés en Enfer. Il transporte donc forcément ces fameux émissaires de la mort. Sans perdre de temps, Tammuz part se cacher dans le désert. Il confie sa position à deux personnes de confiance : sa sœur et l’un de ses meilleurs amis. Geshtinanna est une tombe, mais ce n’est pas le cas de son ami qui le trahit contre des présents des émissaires spectraux. Ainsi, Tammuz se fait encercler dans le désert est va être capturé. Shamash, qui est encore du côté de son beau-frère, tente un dernier coup d’éclat : transformer le berger en gazelle afin qu’il puisse s’évader. Cela ne marche malheureusement pas longtemps et Tammuz est saisi. Il va tenter de s’enfuir plusieurs fois, mais à chaque fois, son destin funeste le rattrape. La dernière fois qu’il s’enfuit, il retourne à la bergerie où se trouve Geshtinanna pour se cacher. Cependant les émissaires le retrouvent (ce n’était pas non plus la cachette du siècle !), ils envahissent les lieux et détruisent tout. Dans la cohue, Tammuz est tué.

Le taureau sauvage allongé dans le désert

Les émissaires – vus dans la réalité comme des bandits étrangers – ont réduit en cendres la bergerie et tué Tammuz. Il est intéressant de noter que ces bandits viennent des montagnes et que la montagne correspond au domaine de la mort. Ainsi les mésopotamiens voient les montagnes comme la limite de leur territoire, cerné par les nations ennemies.

Ishtar arrive enfin à la bergerie (à la fin du récit Infidélité, elle devait s’y rendre supposément pour passer un savon à Tammuz). Elle le découvre mort et ne comprend pas. Ishtar se tourne alors vers la montagne, les collines de la mort, ce qu’il s’est réellement passé. On lui dit que « le bison l’a pris et emporté dans les montagnes », métaphore signifiant que le bison, vu comme la montagne elle-même, a emporté Tammuz vers la mort. Le berger est représenté par le taureau allongé, mort. Ishtar implore alors le bison de lui rendre son époux, mais en vain.

Reconnaissance

Le travail à la bergerie au Printemps est difficile et les bergers ont l’habitude de demander de l’aide à leur femme. Ce récit nous apprend donc qu’Ishtar aurait été convoquée à la bergerie et non qu’elle s’y serait rendue d’elle-même (néanmoins, comme toujours, plusieurs versions sont acceptables). Ainsi Tammuz aurait demandé de l’aide à Ishtar mais serait mort avant qu’elle n’arrive. Ishtar, devant le cadavre de son époux, pleure et fait des lamentations rituelles en son honneur. Elle est vite rejointe par Geshtinanna et Duttur, la mère de Tammuz. Ensemble, elles se lamentent sur la mort du berger.

Geshtinanna (artwork de Naokohoma)

Geshtinanna (artwork de Naokohoma)

Supplication vaine

Pendant les lamentations pour Tammuz, le dieu mort est comparé à un roseau balayé par le vent. Geshtinanna arrête alors de pleurer et a une idée. Elle suit l’un des émissaires spectraux jusqu’aux portes de l’Arallu afin de forcer l’âme de son frère à revenir sur Terre. En effet, Geshtinanna est trop jeune pour comprendre le concept de la mort. Elle rencontre l’esprit de Tammuz et discute avec lui. Son frère lui dit que ça ne sert à rien d’essayer de le faire revenir, mais qu’à la place, il faut informer sa mère des rituels de lamentations à effectuer pour son repos éternel.

« Dans le désert, près de l’herbe nouvelle »

Introduction

Ce récit est le dernier texte mythique concernant la mort de Tammuz. A ce moment, Ishtar est en pleine lamentation sur le cadavre de son défunt époux. Un parallèle est alors fait entre Tammuz et Damu. En effet, celui-ci est un dieu de la végétation lié aux arbres et donc Damu pourrait simplement signifier Tammuz. Cependant, cette hypothèse est parfois contestée et les deux dieux seraient bien distincts.

La recherche de la mère

Le récit commence par une litanie de Damu et une série de lamentations de la part de la mère de Tammuz, qui cherche cependant à le ramener. L’histoire, très imagée, assimile Tammuz à un jeune soldat qui ne serait pas revenu de la guerre car son corps n’est pas enterré et il n’atteindra jamais l’âge adulte. Il y a aussi une image d’un prêtre oint, capturé et tué. Le texte émet l’hypothèse d’une mort naturelle du berger par maladie, mais encore une fois, plusieurs versions sont à prendre en compte. Sa mère maudit la « conscription » de son fils qui a été obligé de partir avec l’« armée » des morts. Elle va donc voir l’un des officiers commandeurs de l’Arallu pour réclamer le corps de son fils et se plaindre. Les autorités de l’Enfer refusent de lui rendre son fils. La voix de Tammuz lui parvient alors aux oreilles et elle se met à pleurer, car il sera pour toujours un esprit errant, un etemmu.

Les esprits sur le chemin

Dans l’Arallu, Tammuz rencontre d’autres fantômes mais il ne réalise pas qu’ils sont morts tout comme lui. Il leur demande d’envoyer un message à sa mère afin qu’elle le libère de son funeste sort. Malheureusement, ils sont eux-aussi fantômes et ne peuvent l’aider. Tammuz envoie alors son message (on ne sait pas comment) dans la ville de Tummal. Des lamentations y sont effectuées pour son corps massacré.

Tammuz dans l'Arallu (bas-relief, British Museum)

Tammuz dans l’Arallu (bas-relief, British Museum) – Il est au centre et est cerné par les démons.

Le breuvage de résurrection

Les Mésopotamiens voyaient la bière comme un breuvage sacré qui aurait des propriétés magiques. C’est la raison pour laquelle Duttur, la mère du berger, pense qu’elle peut utiliser cette boisson pour ramener son dieu de fils à la vie. Elle s’installe dans une ferme sacrée à Enegi(r) et elle commence à préparer de la nourriture et de la bière pour Tammuz. Elle est persuadée que cela le fera revenir à la vie. Tammuz lui répond et prend pour ce faire l’apparence d’un cèdre, il lui dit espérer grandement de revenir à la vie. Près de là, Geshtinanna se lamente encore sur son frère et ce dernier, qui ne peut lui répondre, se lamente sur sa situation et veut ressusciter.

Le texte comporte alors une longue litanie des différentes formes du dieu au niveau local, puis des dieux morts. L’auteur donne les noms des chefs de la dynastie des rois d’Ur et d’Isin jusqu’à l’époque Cassite. Ils auraient incarné le dieu dans le rituel annuel du mariage sacré.

L’intrigue reprend avec Duttur qui peine à préparer le breuvage sacré. Tammuz lui donne alors des indications : il faut creuser pour trouver son sang qui est devenu un tubercule rouge en coagulant et qui peut être utilisé dans la bière magique. Il ajoute une plainte quant à son assassinat qu’il considère totalement injuste car il n’avait pas d’ennemis. Le texte se termine ici et on comprend implicitement que le remède n’est pas efficace car Tammuz est toujours décédé dans le récit suivant.

Le dialogue avec la sœur

Du temps où son frère était encore vivant, Geshtinanna était très dépendante de Tammuz. Elle se met à chanter en l’honneur de son parèdre Ningishzida, qu’elle compare à un jeune soldat, comme cela avait été le cas avec son frère. Elle veut comprendre la mort de son frère, alors elle interroge les villageois. Cela la bouleverse que sa mère soit si triste. En effet, elle-même est trop jeune pour comprendre le sens de la mort.

Ningishzida, lui aussi décédé, vient lui adresser de sages paroles : il lui dit de tenir le coup face à la mort de son frère. Elle répond qu’elle doit le rejoindre mais il la contredit. Ningishzida demande alors si quelqu’un s’occupe bien d’elle et si elles possèdent toujours la maison avec sa mère. Geshtinanna répond qu’une maison leur avait été assignée par les autorités, mais que désormais elle a été assignée à d’autres personnes et donc qu’elle et sa mère sont à la rue, pleines de désespoir. Sa mère a crié si fort qu’elle s’est faite entendre au loin.

Face à cette situation, Duttur, la mère de Tammuz et Geshtinanna, décide de rejoindre son fils dans l’Arallu afin de prendre soin de lui. Lorsqu’il entend la nouvelle, Tammuz est content d’avoir quelqu’un pour s’occuper de lui.  Tandis qu’elle marche dans le désert pour le rejoindre, elle croise un docteur : il doit donc y avoir un malade ou un accident dans le coin.

En effet, il y a bien une raison à la présence du docteur : Geshtinanna est morte pour retrouver son frère. Sa mère s’effondre en voyant ce spectacle et se met à se lamenter pour ses deux pauvres enfants. Dans l’Arallu, Tammuz accueille sa sœur et lui souhaite la bienvenue. Désormais, elle autant sœur que mère pour lui et Geshtinanna accepte ce rôle.

Bibliographie

Celle-ci vaut également pour l’article précédent.

  • Bottéro Jean, L’Orient Ancien et nous : l’écriture, la raison, les dieux, Paris, Albin Michel, 1996.
  • Frazer James George, Le Rameau d’or, tome 2 : Le dieu qui meurt, Paris, R. Laffont, 1983.
  • George W. Gilmore, « Tammuz-Adonis », dans Herzog Johann Jacob (dir.), Schaff Philip (dir.), The New Schaff-Herzog Encyclopedia of Religious Knowledge, Grand Rapids, Baker Book House,1954, pp.264-271.
  • Jacobsen Thorkild (traduction), The Harps that Once : Sumerian poetry in Translation, Yale University Press, 1997.
  • Loucas Ioannis, « La déesse de la prospérité dans les mythes mésopotamien et égéen de la descente aux enfers », dans Revue de l’histoire des religions, tome 205, n°3, 1988.
  • Peters John P., « The Worship of Tammuz », dans Journal of Biblical Literature, vol. 36, n°1, 1917.

Adaptations

  • Ishtar et sa sœur Ereshkigal apparaissent dans le jeu vidéo Fate/Grand Order en tant que combattantes appelées Servants. Ishtar est de classe Archer et est invoquée dans le corps de la magicienne Rin Tohsaka. Ereshkigal, quant à elle, est de classe Lancer qui a elle aussi possédé le corps de la magicienne pour interagir dans la grande guerre.
  • La série d’OAVs The Super Dimension Fortress Macross II: Lovers, Again est la suite de Super Dimension Fortress Macross mais qui se passe dans un univers parallèle. On y retrouve le personnage d’Ishtar, un « émulateur » qui peut chanter pour augmenter l’agressivité des soldats Marduk (qui est aussi un nom de dieu mésopotamien) sur le champ de bataille.
Ishtar tel qu'elle est représentée dans Macross II

Ishtar tel qu’elle est représentée dans Macross II

  • Thomas Mutton, aussi appelé Dumuzid, est le boss final du jeu Catherine. Il est aussi le gérant du bar le Stray Sheep où le héros passe le plus clair de son temps avec ses amis. La présence d’autant de moutons dans le jeu est ainsi expliquée par la véritable identité de Mutton : Dumuzi(d) le berger.
Thomas Mutton, alias Dumuzid dans Catherine

Thomas Mutton, alias Dumuzid dans Catherine

Ishtar et Tammuz – Partie 1 : Le Couple Divin

Bas-relief représentant Ishtar et Tammuz enlacés (British Museum)

Bas-relief représentant Ishtar et Tammuz enlacés (British Museum)

Présentation des personnages

Dans cet article et le suivant, nous utiliserons les noms akkadiens d’Ishtar et de Tammuz car leur utilisation est plus répandue, notamment du fait que la Bible évoque un Tammuz. Cependant, les autres noms n’ont pas nécessairement d’équivalence akkadienne et seront donc laissés en sumérien lorsqu’il sera obligatoire de les citer.

Ishtar

Ishtar (akkadien) ou Inanna (sumérien) est l’une des déesses les plus importantes du panthéon mésopotamien. Elle est la grande déesse génératrice de toutes choses, la personnification des forces reproductrices de la nature. Ses attributs principaux sont l’amour (notamment charnel) et la guerre. De plus, elle est la patronne des filles de joies à Sumer comme à Akkad, on l’appelle parfois « celle qui accepte tout ». Selon la tradition d’Uruk, elle est la fille du dieu du ciel, Anu, mais selon une autre tradition, elle serait la fille de Nanna (Sîn), dieu de la Lune. Parfois, elle est aussi décrite comme la fille d’Enlil ou celle d’Enki/Ea. Dans tous les cas, elle a pour sœur la reine de l’Enfer mésopotamien, Ereshkigal et pour frère le dieu soleil Utu (Shamash). Ishtar est régulièrement liée à des histoires amoureuses ou sexuelles qui finissent mal et ses accès de colère ne laissent jamais les mortels indifférents (Enkidu peut en témoigner, voir l’article sur l’Épopée de Gilgamesh). Son importance dans la religion de Mésopotamie est capitale – on peut même dire qu’elle est la déesse la plus importante et celle qui a traversé le mieux les siècles au travers de plusieurs identités, allant d’Astarté à Vénus. Ishtar est symbolisée par le lion, élégant et fort, noble et majestueux. Elle est aussi ambivalente que son animal lié : belle mais dangereuse.

Ishtar telle qu'elle est représentée dans le jeu Fate/Grand Order

Ishtar telle qu’elle est représentée dans le jeu Fate/Grand Order

Tammuz

Tammuz (akkadien) se nomme Dumuzi à Sumer. Dans le panthéon sumérien, Dumuzi est l’une des plus anciennes figures, mais pas l’une des plus importantes. Son nom est composé d’une expression sumérienne qui signifie « véritable fils (ou « fils légitime ») de l’eau profonde ». En effet, il est le fils du dieu Enki (Sumérien) / Ea (Akkadien, Babylonien), qui règne sur l’Apsû, la nappe souterraine d’eau douce. Tammuz est présenté comme un dieu de l’abondance, dans le sens de l’abondance de la végétation et de la nature. De plus, il est un dieu agraire, en lien avec les récoltes et les cultures. Il est d’ailleurs berger, ce qui souligne son appartenance au monde de l’agriculture et du bétail. Tammuz est également présenté comme le roi de Sumer, ayant reçu ses fonctions directement de ses homologues les dieux. Lui et sa sœur Geshtinanna sont les enfants de la déesse Duttur, patronne des troupeaux et des chèvres. Sa sœur, elle, est mariée au dieu Ningishzida, une divinité souterraine liée à la végétation. Tous sont des divinités agraires qui possèdent des pouvoirs et prérogatives sur la vie animale et végétale. Tammuz est autant symbolisé par le mouton que la chèvre dans les mythes : il est berger et s’occupe bien de son troupeau ainsi que de sa maison, mais d’un autre côté il est capricieux et frivole.

Tammuz tel qu'il est représenté dans le jeu Tower of Saviors

Tammuz tel qu’il est représenté dans le jeu Tower of Saviors

Sources

On appelle Cycle de Dumuzi les récits transmis par la tradition orale concernant Tammuz et les histoires qui l’entourent tandis que les premiers documents écrits en sumérien sur le sujet dateraient du IIIe millénaire av J.-C. Cependant d’autres textes en akkadiens ont été retrouvés et ceci jusqu’à l’époque néo-babylonienne (XIe-VIe siècle av J.-C.), notamment des documents sur la mort du dieu et quelques informations sur La Descente d’Ishtar aux Enfers. Ce dernier texte précisément daterait environ du XVIIe siècle av J.-C. Ces sources peuvent être divisées en plusieurs catégories : poésie pastorale ou amoureuse utilisée lors des mariages ; récits mythologiques pures ; chants heureux ou tristes sur le sort de Tammuz ; lamentations, donc poèmes que l’on chante lors des enterrements.

Évidemment, les récits qui vous sont présentés ici sont le résultat d’une synthèse de sources qui nécessiterait des éclaircissements, mais pour la clarté du mythe, nous nous baserons sur les traductions réalisées par l’historien Thorkild Jacobsen dans son ouvrage The Harps that Once : Sumerian poetry in Translation qui contient tout autant les récits de la vie de couple de Tammuz et Ishtar que le récit du voyage dans l’au-delà par la déesse.

Les Mythes

Une nouvelle maison

Tammuz et Ishtar ont un mariage arrangé par leurs parents alors qu’ils ne se sont jamais rencontrés. C’est un comble pour cette séductrice qui choisit elle-même ses cibles. Cette fois, elle n’a pas le choix, son père Anu en a décidé ainsi : elle épousera le berger Tammuz. De son côté, le dieu berger réunit ses amis afin de construire une maison pour son couple près de celle des parents de la jeune déesse. Ils se mettent au travail et font un boucan terrible, si bien qu’Ishtar entend tout ceci et ne comprend pas. Elle pense qu’il s’agit d’un courtisan venu pour sa main et n’apprécie pas du tout. Tammuz est amusé de la situation et la laisse dans l’ignorance. Il décide de construire la maison – ou plutôt le palais – avec des pierres précieuses. Toute cette magnificence attire l’œil de sa promise qui sort finalement de chez elle. Elle vient demander pour qui cet édifice a été construit et Tammuz lui révèle la vérité : ce sera leur nid d’amour à tous les deux. Ishtar découvre donc sa future maison en même temps que son fiancé et est ravie car elle le trouve séduisant et habile.

Le message de la sœur

De toute évidence, la communication n’est pas leur fort car les deux fiancés s’aiment mais ne se le sont pas encore avoués. Ishtar invite sa future belle-sœur à venir lui rendre visite. Cette dernière, Geshtinanna, accepte et la rencontre. La fiancée avoue alors à la sœur tout l’amour qu’elle porte à Tammuz. Geshtinanna s’empresse alors d’aller le dire à Tammuz afin qu’il soit rassuré. Celui-ci est heureux de cette nouvelle et rejoint rapidement Ishtar pour lui avouer ses sentiments à son tour, afin qu’elle ne souffre plus des peines de l’amour.

Les ruses des femmes

Le jour suivant la rencontre des fiancés – et donc leur coup de foudre, Ishtar attend impatiemment que Tammuz rentre du travail à la bergerie. Lorsqu’il rentre, il est fatigué et aurait besoin de se détendre. Il fait des avances à Ishtar, mais ce n’est pas ce qu’elle veut car elle préfère attendre. Elle ne veut pas le repousser et prétend donc qu’elle doit rentrer tôt chez ses parents. Il lui répond qu’il peut lui fournir une excuse pour rester plus longtemps. Ishtar hésite à rester car Tammuz insiste pour faire l’amour. Elle refuse catégoriquement car elle est une fille décente et non une prostituée (ce qui est assez ironique car elle en est la patronne). Finalement, elle le contraint à faire une requête dans les règles : demander « sa main » à sa mère. Ishtar est sûre qu’elle dira oui, mais elle préfère attendre d’avoir l’accord de ses parents avant toute chose.

Les draps du mariage

Ishtar est contrariée car son frère lui annonce qu’il a promis à un homme de lui donner sa main. Shamash (le dieu soleil, Utu en sumérien), le frère d’Ishtar, avait fait la promesse de marier sa sœur à un dieu : Ama-Ushumgal-Anna (qui en réalité une épithète de Tammuz). Evidemment, Ishtar ne fait pas le lien et a peur que son frère veuille vraiment la marier à un inconnu. Shamash lui demande alors de changer les draps de son lit pour y mettre des draps de noces. Ishtar accepte, mais avant elle veut savoir qui il a choisi pour elle et commence à se répandre en objections. Le quiproquo se termine lorsque Shamash rassure sa sœur en lui disant qu’il a fait la promesse de donner sa main à Tammuz et à personne d’autre. Ishtar en est ravie.

Shamash tel qu'il est représenté dans Shaman King

Shamash tel qu’il est représenté dans Shaman King

« Laisse-le venir ! Laisse-le venir ! »

Shamash rend visite à Ishtar et tombe sur sa sœur en train de se pomponner. Il demande pour quelle raison elle se fait belle et Ishtar répond qu’elle se prépare dans l’optique de recevoir son futur mari. Shamash comprend qu’ils sont prêts à passer à l’étape suivante et amène Tammuz à sa promise. Ils s’enferment tous les deux dans la chambre nuptiale afin qu’ils puissent concevoir un enfant.

Le mariage de Tammuz et d’Ishtar

Ishtar est réunie avec ses amies proches qui la célèbrent dans son rôle de déesse de la guerre. Cette petite fête l’amène à poser une date de mariage avec Tammuz et à demander des présents pour l’occasion. Le rituel du mariage sacré peut enfin commencer. Tammuz et les invités arrivent sur les lieux mais doivent attendre qu’Ishtar soit prête. Après s’être apprêtée, la future épouse doit écouter sa mère lui expliquer ce que c’est qu’être femme et mère. Finalement, elle ouvre la porte à Tammuz, ce qui signifie l’acte formel de conclusion du mariage. Il y a ensuite un banquet qui se termine par un autre rituel : Ishtar et Tammuz quittent leurs parents et s’installent ensemble. Rapidement, Tammuz pense qu’il aimerait avoir un fils et en parle à sa bien-aimée. Ishtar, elle, est effrayée rien qu’à l’idée d’avoir un enfant car sa mère ne lui a pas expliqué l’étape précédant le fait d’être mère (la conception et l’accouchement). Alors Tammuz décide de demander de l’aide à son dieu familial. Ce dernier invite le mari à rassurer son épouse : c’est ce qu’il fait et cela fonctionne parfaitement.

Le mythe du mariage sacré entre Tammuz et Ishtar est la base du rite du mariage sacré en Mésopotamie. En effet, l’ancienne religion considère la grande déesse comme une mystérieuse puissance vitale qui engendre et régénère de façon cyclique. Logiquement, ce mythe s’est traduit par un rite concret : le roi épouse rituellement les prostituées sacrées d’Ishtar. Ainsi, on reproduit le mariage entre Ishtar et Tammuz. Plus encore : ce rite permet de donner au roi la puissance féminine de régénération cyclique de la terre ainsi que de d’augmentation de la fécondité globale.

Infidélité

Cette histoire se passe vraisemblablement quelques temps après le mariage. Ishtar apprend de source sûre que Tammuz aurait couché avec une esclave. Elle entre alors dans une colère noire. Elle trouve l’esclave en question et la punie par la mort. Elle ne s’arrête pas là car elle convie toute la ville à son exécution. Une fois vengée, elle souffre toujours de la trahison de Tammuz. Cependant, au fil du temps Ishtar s’en remet et reprend le cours de son existence. Elle s’apprête alors à rejoindre Tammuz à sa bergerie. La fin de l’histoire est floue et ne nous laisse que deux options : soit elle y va pour se venger de son mari infidèle, soit elle y va pour apprendre qu’il a été tué. Il faut cependant mettre ce récit en lien avec la descente aux enfers d’Ishtar qui explique l’une des raisons de la mort de Tammuz.

La suite dans l’article suivant !

Bibliographie

Celle-ci vaut également pour l’article suivant.

  • Bottéro Jean, L’Orient Ancien et nous : l’écriture, la raison, les dieux, Paris, Albin Michel, 1996.
  • Frazer James George, Le Rameau d’or, tome 2 : Le dieu qui meurt, Paris, R. Laffont, 1983.
  • George W. Gilmore, « Tammuz-Adonis », dans Herzog Johann Jacob (dir.), Schaff Philip (dir.), The New Schaff-Herzog Encyclopedia of Religious Knowledge, Grand Rapids, Baker Book House,1954, pp.264-271.
  • Jacobsen Thorkild (traduction), The Harps that Once : Sumerian poetry in Translation, Yale University Press, 1997.
  • Loucas Ioannis, « La déesse de la prospérité dans les mythes mésopotamien et égéen de la descente aux enfers », dans Revue de l’histoire des religions, tome 205, n°3, 1988.
  • Peters John P., « The Worship of Tammuz », dans Journal of Biblical Literature, vol. 36, n°1, 1917.
Représentation de Tammuz dans sa fonction de dieu-berger

Représentation de Tammuz dans sa fonction de dieu-berger

L’Épopée de Gilgamesh

Le héros Gilgamesh (artwork de Mateusz Ozminski)

Le héros Gilgamesh (artwork de Mateusz Ozminski)

La Mésopotamie

Le mythe que nous évoquons ici est l’une des principales légendes créées par l’ensemble civilisationnel que l’on appelle les populations mésopotamiennes. Ce sont les civilisations les plus anciennes de l’histoire, basées géographiquement au Moyen-Orient, et qui se développent entre le Tigre et l’Euphrate. Ses bornes géographiques sont au Nord les monts Zagros, au Nord-est le massif du Caucase, au Sud-est le golfe Persique, au Nord la Mer Noire et à l’Ouest la Mer Méditerranée. La majeure partie de son territoire est donc en actuelle Irak.

Pour ce qui concerne les bornes chronologiques que nous utilisons pour évoquer ces civilisations, il faut commencer avec l’invention de l’écriture cunéiforme que nos archéologues ont estimé entre 3400 et 3300 av. J-C. et globalement limiter leur essor géopolitique en 539 lors de la conquête des Perses (Cyrus), bien que son essor culturel dure bien plus longtemps avec un sursaut au moment du règne d’Alexandre le Grand sur ce territoire. Les civilisations qui composent et peuplent cet espace sont, chronologiquement, les Sumériens (de Sumer), les Akkadiens (d’Akkad) et les Babyloniens (de Babylone). Les Mésopotamiens partagent une même culture religieuse, grossièrement de la même manière que les Romains ont absorbés une majeure partie de la mythologie des Grecs. Ce sont évidemment des polythéistes et chaque cité est à elle seule un centre religieux indépendant.

 

Le texte

Tablettes contant l'Épopée de Gilgamesh et le Déluge (British Museum)

Tablettes cunéiforme contant l’Épopée de Gilgamesh et le Déluge (British Museum)

L’Épopée de Gilgamesh est l’un des textes sacrés les plus importants de cet ensemble culturel. Bien que les tablettes constituant ce texte mythique aient été retrouvées (en partie) en akkadien (à Ninive), il est fort possible que la légende soit déjà connue des Sumériens auparavant, peut être sous forme orale. La création de ces fameuses tablettes akkadiennes en terre-cuite daterait des XVIIIe ou XVIIe siècle av. J-C. Ce mythe traverse les civilisations et est donc évidemment connu à Babylone. En France, c’est notamment grâce à l’historien et assyriologue Jean Bottéro (qui en a fait le déchiffrement) que nous pouvons lire et apprécier la traduction française du mythe.

Le texte mythologique raconte l’histoire de Gilgamesh, ses aventures aux côtés de son ami Enkidu et ses déconvenues à la suite d’un affront fait à une certaine déesse. L’épopée se termine par la recherche de la vie éternelle par notre héros. Ce qui rend ce mythe aussi incroyable, sans parler de l’histoire digne des meilleures aventures d’Héraclès, c’est aussi sa pérennité dans l’histoire. Il est en effet possible que cette légende date du troisième millénaire av. J-C. ! La raison serait la possible existence d’un roi d’origine sumérienne nommé Gilgamesh (donc le héros serait inspiré d’un personnage réel) qui aurait régné vers 2600 av. J-C., mais rien n’est sûr. Un véritable grand roi aurait très bien pu être divinisé car la royauté dynastique est souvent liée à l’idée de divin, à l’image du pharaon égyptien. Il faut aussi prendre en compte que l’Épopée n’est pas le seul texte mythologique mettant en scène le héros Gilgamesh et donc que certaines informations à son égard nous proviennent d’autres textes et donc d’autres versions de l’histoire. Sans plus de spoil, plongeons dans cet incroyable mythe ancestral, première « œuvre littéraire » au monde.

L’histoire

 

Un roi incontrôlable

 

Statue de Gilgamesh (Louvre)

Statue de Gilgamesh (Louvre)

Gilgamesh, s’il est un grand héros de la mythologie mésopotamienne, est surtout un roi légendaire : le roi d’Uruk, la « première » cité. Il est le fils du roi Lugalbanda et de la déesse Ninsuna la Bufflesse, ce qui fait de lui un demi-dieu. Il a d’ailleurs été façonné par Aruru et Enki, deux dieux qui ont fait de lui un colosse superbe, une œuvre d’art vivante et une bête humaine divinement parfaite. A la mort de son père, il monte sur le trône et débute un règne controversé.

En effet, Gilgamesh abuse de son pouvoir et maltraite sa population que ce soit par les excès de violence contre les hommes ou par les abus sexuels envers les femmes. Le héros est fort, sage et glorieux, mais il est incontrôlable. Il est donc présenté comme un tyran qu’il faut stopper à tout prix. Pour ce faire, les habitants d’Uruk font appel aux dieux, et notamment à Anu, le roi des dieux et dieu du ciel.

 

La solution : Enkidu

 

Anu entend les plaintes des habitants qui lui reprochent d’avoir hissé lui-même Gilgamesh sur le trône. Il ne peut donc que les écouter et souhaite trouver une solution. Il réunit une assemblée des dieux célestes et ensemble décident de créer un ennemi mortel à Gilgamesh. Ce rival devra être assez puissant pour s’opposer au tyran et ainsi faire en sorte qu’Uruk retrouve sa quiétude. Ils se tournent donc vers Aruru, qui a conçu l’humanité et Gilgamesh, afin qu’elle puisse créer l’adversaire en question. A partir d’argile, elle façonne Enkidu, ses cheveux longs et bouclés, son corps supra-puissant et très velu comme un animal sauvage.

Enkidu devant La Joyeuse (dessin de Rebecca Yanovskaya)

Enkidu devant La Joyeuse (dessin de Rebecca Yanovskaya)

Elle le laisse au milieu de la steppe tout seul, si bien qu’il se met à vivre comme un véritable animal : il broute les plantes, suit une horde, boit dans les points d’eau, etc. Un jour, un chasseur se rend compte de son existence et va se confier à son père qui lui conseille le plan suivant : demander à Gilgamesh une courtisane qu’il puisse présenter à la bête sauvage dans le désert. Ainsi, lorsqu’Enkidu verra la femme nue, il ne pourra réprimer ses pulsions et sa horde lui tournera le dos voyant qu’il n’est pas comme eux. Le chasseur s’exécute donc et Gilgamesh approuve ce plan. La courtisane « La Joyeuse » est emmenée pour rencontrer Enkidu. Lorsqu’ils arrivent au point d’eau, celle-ci se met à nu comme prévu et Enkidu la voit. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le plan fonctionne car l’animal sauvage lui fait l’amour pendant six jours et sept nuits ! Lorsqu’il revient vers sa meute, ses anciens compagnons s’écartent de lui et ne le reconnaissent plus. C’est donc à ce moment qu’Enkidu passe de l’animal à l’homme.

 

La rencontre entre Enkidu et Gilgamesh

 

Il accepte donc cette destinée et devient intelligent. La Joyeuse lui propose d’aller rencontrer le guerrier Gilgamesh qui seul pourra rivaliser avec sa force : il accepte et les deux amants rentrent à Uruk. Mais Gilgamesh est devin : il sait déjà qu’Enkidu arrive vers lui. Il a fait un rêve qu’il a raconté à sa mère et ainsi il sait que ce ne sera pas un ennemi, mais un allié.

Cependant les choses ne sont pas aussi simples car Enkidu va apprendre une nouvelle qui va le mettre très en colère. La coutume d’Uruk veut que chaque femme soit fécondée par Gilgamesh avant que le mari ne la féconde, encore une preuve de la tyrannie exercée par le roi sur les habitants. Justement, un mariage va bientôt être célébré à Uruk et le rituel va donc se faire le jour-même. Enkidu refuse totalement ce principe et s’élance vers Uruk avec la ferme intention d’empêcher ce rituel.

Au moment où Gilgamesh traverse la rue pour aller rejoindre la couche rituelle, il est bloqué par Enkidu. Un combat terrible commence alors entre les deux surhommes. Finalement, Gilgamesh plie le genou devant son adversaire, à peu de choses près plus fort que lui. Le monarque est vaincu. Il propose alors à Enkidu une trêve et même mieux : un pacte d’amitié. Il présente l’homme sauvage à sa mère, Ninsuna et vante ses mérites. Ému d’avoir enfin quelqu’un dans sa vie sur qui compter, Enkidu pleure et avec Gilgamesh, ils deviennent comme des frères.

 

La quête de la destruction d’Humbaba

 

Les deux amis se mettent en quête d’aventure et il se trouve justement qu’un gigantesque démon du nom d’Humbaba sévit dans la forêt des Cèdres, un endroit probablement situé à l’Est de la Mésopotamie. Cependant la tâche n’est pas aisée car Humbaba est un ogre maléfique qui est armé de sept rayons foudroyants appelés les sept effrois. De plus, il a été installé ici par les dieux de l’orage eux-mêmes pour protéger cette forêt. Mais cela excite encore plus Gilgamesh qui réussit à convaincre Enkidu. La mère de Gilgamesh demande humblement à Enkidu de protéger le roi de sa vie, celui-ci accepte. Après avoir fait forger des armes géantes (trois cent kilos d’armes pour chacun…) et fait des offrandes au dieu soleil Shamash, les deux compagnons partent.

S’en suit un voyage dans la montagne où les deux amis font plusieurs rêves censés prédire l’avenir. Lorsqu’ils arrivent dans la forêt, ils tombent sur Humbaba qui les menace des les réduire en poussière. Ils débutent le combat avec l’aide de Shamash se servant des vents pour appuyer Gilgamesh. Lorsque le démon voit qu’il est en train de perdre, il tente d’amadouer le héros, mais rien n’y fait : les deux frères décident de le tuer et Humbaba leur lance une malédiction avant de périr de la main d’Enkidu. Ils coupent ensuite des cèdres pour les ramener à Uruk et construire des aménagements pour les temples.

Le "masque d'Humbaba" (Louvre)

Le « masque d’Humbaba » (Louvre)

L’affront à Ishtar et le funeste présage

 

Ishtar (Inanna en sumérien, Ishtar en akkadien) est la déesse de l’amour (dans le sens charnel, tout comme Aphrodite), de la fertilité et de la guerre. Lorsqu’elle voit Gilgamesh rentrer à Uruk et laver son corps suintant dans les eaux du Tigre et de l’Euphrate, elle est séduite par sa beauté. Elle vient le voir et lui demande d’être son amant. Cependant Gilgamesh refuse. En effet, il est au courant du sort réservé aux anciens amants de la déesse ! Son mari Tammuz par exemple (Dummuzi en summérien, Tammuz en akkadien) a terminé ses jours en Enfer à cause d’elle (aussi appelé Kur ou Arallu).

Ishtar telle qu'elle est représentée dans la franchise Shin Megami Tensei

Ishtar telle qu’elle est représentée dans la franchise Shin Megami Tensei

Pour en savoir plus sur la déesse Ishtar, rendez-vous ICI pour la première partie et ICI pour la seconde partie.

Toujours est-il qu’Ishtar n’apprécie absolument pas ce comportement et retourne chez son père Anu pour lui demander un moyen de se venger. Devant les pleurs de sa fille, il concède à lui accorder le Taureau Céleste, une bête gigantesque et pratiquement invincible. A cause de lui, Uruk pourrait connaître sept années de famine !

Le Taureau descend donc sur Terre et fait trembler la terre de ses ébrouements, tuant ainsi de très nombreuses personnes. Heureusement, les deux héros sont là et ils combattent l’animal, puis le tuent. Voyant cela, Ishtar se sent encore plus humiliée. Seulement Enkidu fait une erreur monumentale en insultant la déesse et en la menaçant. Il ne faut jamais contrarier à ce point une divinité…

 

La fin d’Enkidu

 

Les deux héros rentrent à Uruk pour fêter cette victoire mais les festivités vont être de courte durée. La nuit suivante, Enkidu fait un rêve où il se voit mourir : il descend en Enfer et voit les divinités chtoniennes dont la reine Ereshkigal. C’est malheureusement un présage de mort car les dieux ont décidé de lâcher sur Enkidu une maladie incurable en réponse à son affront suprême à Ishtar. C’est une décision collégiale de tous les dieux, sauf Shamash, toujours du côté de nos héros.

Après plusieurs jours de souffrance, Enkidu meurt dans les bras de son frère d’arme qui a le cœur brisé. Suivent alors de multiples lamentations sur le cadavre du héros. Gilgamesh est traumatisé par la mort et décide qu’il ne veut plus mourir.

 

A la recherche de la vie éternelle

 

Après les funérailles de son ami de toujours, Gilgamesh, le malheur dans l’âme, décide de partir à la recherche du moyen d’obtention de la vie éternelle. Il sait qu’un homme, Uta-Napishtim, a survécu au déluge et vit désormais pour l’éternité sur son île. Il se rend donc à sa rencontre mais avant cela il doit traverser le monde entier et notamment les Monts Jumeaux où il doit combattre des lions et des hommes-scorpions.

Il se retrouve finalement au bout du monde, sur la plage où est installée Siduri, la tavernière. Elle tente de dissuader Gilgamesh de chercher la vie éternelle, mais il tient ses positions. Lorsque le héros rencontre enfin le survivant du déluge après avoir traversé une rivière normalement infranchissable, ce dernier lui raconte son histoire. Il met au défi Gilgamesh de ne pas dormir pendant six jours et sept nuits pour voir s’il est apte à recevoir la vie éternelle. Le héros échoue au bout de quelques minutes et repart bredouille.

Uta-Napishtim et Gilgamesh voguant sur les eaux mortelles

Uta-Napishtim et Gilgamesh voguant sur les eaux mortelles

Au dernier moment Uta-Napishtim révèle à Gilgamesh l’existence d’une plante qui peut confier l’immortalité. Sur ces mots, le roi plonge dans l’eau et trouve la plante en question malgré les épines qui lui transpercent la peau. C’est ainsi qu’il prend le chemin du retour avec cet objet magique.

 

La défaite

 

Sur le chemin d’Uruk, Gilgamesh campe et trouve une fontaine d’eau fraiche dans laquelle il décide de se baigner. C’est à ce moment qu’un serpent passe à l’action et lui vole tout bonnement la plante d’immortalité. Le serpent est ici le symbole de la condition humaine, la mort imposée par les dieux. Lorsqu’il s’en aperçoit, Gilgamesh pleure et se lamente. Il hésite à retourner prendre une plante, mais il abandonne finalement en comprenant que sa quête est vaine.

Enfin, il fait un rêve dans lequel les dieux lui font comprendre qu’en tant que demi-dieux, il ne mourra jamais : il deviendra une divinité de l’Enfer et règnera à jamais sur les âmes. Gilgamesh est donc « immortel » de naissance. Le texte est entrecoupé par un récit d’Enkidu sur l’horreur de la vie au pays des morts. L’Épopée se termine par la célébration de la gloire de Gilgamesh à qui on rendra hommage à Uruk pour les siècles des siècles.

 

Bibliographie

Voici une courte bibliographie contenant quelques uns des ouvrages dont je me suis servi pour étudier le sujet. Je vous invite à vous y référer pour plus d’informations.

  • Bottéro Jean (traduction), L’Epopée de Gilgamesh : le grand homme qui ne voulait pas mourir, Paris, Gallimard, 2001
  • Bottéro Jean, Au commencement étaient les dieux, Paris, Tallandier, 2004
  • Forest Jean-Daniel, L’Epopée de Gilgamesh et sa postérité, Paris, Paris-Méditerranée, 2002
  • Kramer Samuel Noah, L’Histoire commence à Sumer, Paris, Flammarion, 1986
  • McCall Henrietta, Mythes de la Mésopotamie, Paris, Editions Points, 1990.

 

Gilgamesh dans la culture populaire

Gilgamesh a été réutilisé dans la culture contemporaine au sein de plusieurs œuvres bien différentes dont voici brièvement quelques exemples :

- Dans le visual novel Fate/Stay Night, Gilgamesh est un servant, un combattant au sein de la guerre du Saint Graal. Il est d’ailleurs considéré comme le plus puissant. Cette fois, il est un antagoniste et sa personnalité n’est pas si proche de celle du héros de l’Épopée.

Gilgamesh tel qu'il est représenté dans Fate/Stay Night et Fate/Zero (artwork d' Exartia)

Gilgamesh tel qu’il est représenté dans Fate/Stay Night et Fate/Zero (artwork d’ Exartia)

- Marvel a réutilisé le héros pour en faire un personnage de comics. Il se présente comme un super-héros provenant du passé, un surhomme de la race des Eternels qui fait un temps partie des Vengeurs.

- La franchise de jeux vidéo Final Fantasy a beaucoup utilisé le personnage, que ce soit comme invocation, comme boss, comme personnage secondaire ou comme ennemi récurrent, notamment dans Final Fantasy V.

Gilgamesh tel qu'il est représenté dans le jeu World of Final Fantasy

Gilgamesh tel qu’il est représenté dans le jeu World of Final Fantasy

- Le mythe inspire de nombreux ballets, pièces de théâtre, romans de fiction, bandes dessinées, jeux vidéo et même arts plastiques.