Adonis : la Beauté Tragique

Vénus et Adonis par Antonio Canova

Vénus et Adonis par Antonio Canova

Un jeune mortel d’une beauté sans pareille

Vous avez probablement déjà entendu ce nom quelque part et les mots qui vous viennent à l’esprit sont peut être du champ lexical de la beauté. Si c’est le cas, alors vous êtes sur le bon chemin. Adonis (Ἄδωνις en grec ancien) est traditionnellement le fils de Cinyras, roi de Chypre, et de sa fille Myrrha. Cela fait de lui le petit-fils d’Apollon. Cependant, il est tout à fait mortel. Il n’a donc pas de pouvoir spécifique à une divinité, mais Adonis représente la nature de par la symbolique de son mythe. Le jeune homme est très lié à la déesse grecque de l’amour, Aphrodite (Vénus à Rome), devenant presque l’un de ses attributs : Adonis symbolise la myrte, l’une des plantes sacrées d’Aphrodite. Il est aussi célèbre pour son destin éminemment tragique qui donna naissance à l’anémone pourprée ou la rose, selon les versions. Adonis est un personnage qui prend ses origines en Orient, son nom Adon signifiant « seigneur » ou « maître ». Il a donc également une signification royale. D’ailleurs, la fille d’Adonis et d’Aphrodite se nomme Béroé, qui donne son nom à la future capitale libanaise Beyrouth.

Les sources

Adonis apparaît dans plusieurs œuvres antiques qui délivrent globalement toutes le même mythe. Le premier auteur que nous pouvons citer est Théocrite, qui rédige les Idylles au IIIe siècle. Dans ce recueil poétique, il évoque la vie d’Adonis, de sa naissance à sa mort tragique, ainsi que ses relations amoureuses avec Aphrodite. De la même époque, Bion de Smyrne nous raconte les évènements qui surviennent à sa mort dans son Chant funèbre en l’honneur d’Adonis. On le retrouve aussi dans la Bibliothèque de Pseudo-Apollodore (que l’on place au IIe siècle), dans une version proche de celle du poète Panyasis d’Halicarnasse du Ve siècle, que nous avons perdue. Ce sont ensuite les auteurs latins du Ier siècle qui reprennent le mythe d’Adonis, comme Hygin dans ses Fables, et Ovide dans les Métamorphoses. Le nom d’Adonis reste le même, alors que celui de son amante change et devient Vénus, comme pour les noms des autres dieux. La trame du récit est toujours la même malgré les changements stylistiques. De nombreux autres auteurs évoquent le personnage par le biais des rites qui lui sont associés, comme Platon et Aristophane au Ve siècle ou Lucien de Samosate au IIe siècle après J-C. Ici, nous vous présenterons une version synthétisée du mythe, reprenant la majorité des éléments essentiels.

Adonis tel qu'il est représenté dans le jeu mobile Ensemble Stars

Adonis tel qu’il est représenté dans le jeu mobile Ensemble Stars

Le mythe

Notre récit commence sur l’île de Chypre, où le roi Cirynas règne pacifiquement et est accompagné de son fils Oxyporos et de ses filles, Euné et Myrrha. Un jour, la reine se vante que sa fille Myrrha est plus belle qu’Aphrodite elle-même. Sitôt dit, la déesse souhaite se venger d’un tel affront et s’y emploie en poussant Myrrha à tomber amoureuse de son propre père. La situation devient alors très compliquée : Cirynas veut marier sa fille alors que celle-ci est éprise de lui ! Après plusieurs tentatives de suicide, Myrrha ne parvient pas à réfréner son amour interdit et élabore un plan pour rejoindre la couche de son père. Avec l’aide de sa nourrice, elle parvient à entrer dans le lit de Cirynas alors qu’il est complètement ivre. Ces relations incestueuses se reproduisent plus fois, jusqu’à ce que le roi daigne enfin demander l’identité de sa partenaire de coït.

C’est alors qu’il comprend que la femme en question est sa fille. Il entre alors dans une rage folle, accentuée par le fait que Myrrha est tombée enceinte de son père. Cirynas tire alors son poignard et tente d’assassiner sa fille qui s’enfuit dans la forêt. Elle ne désire alors plus qu’être invisible aux yeux de son père et Aphrodite, qui a pitié d’elle, la transforme en un arbre à myrrhe. L’écorce de l’arbre s’ouvre alors (ou alors Cirynas la fend d’un coup d’épée) et laisse apparaître un bébé : Adonis. Ainsi, un enfant est né de cette union incestueuse et celui-ci est imprégné des forces de la nature.

Lorsqu’Aphrodite aperçoit Adonis, elle ne peut que remarquer son infinie beauté et tombe irrémédiablement amoureuse de lui. Elle décide alors de prendre soin du bébé en le cachant dans un coffre, qu’elle confie à Perséphone, la reine des Enfers, afin qu’elle l’éduque en secret. Cependant, cette dernière tombe elle aussi amoureuse d’Adonis ! Le jour où Aphrodite descend aux Enfers pour récupérer l’objet de son amour, Perséphone refuse de lui rendre Adonis, devenu son amant. Un conflit les oppose alors et la seule personne qui peut départager ce genre de situation est Zeus. Ce dernier se dédouane alors complètement de l’affaire en la confiant à la muse Calliope entourée d’un tribunal divin.

Adonis et Perséphone (artwork de Luamerava0)

Adonis et Perséphone (artwork de Luamerava0)

Il est donc décidé qu’Adonis passerait autant de temps avec Aphrodite qu’avec Perséphone : dans l’année, il passera quatre mois avec chacune et quatre mois seul, pour se reposer. Toutefois, Adonis, de son propre chef ou par le biais d’un stratagème magique de la part d’Aphrodite, décide de passer son temps libre avec cette dernière. Ainsi débute un cycle représentant les saisons, car l’hiver vient lorsque le jeune homme est aux Enfers. Son passage vers le monde des vivants est vu comme une résurrection du personnage.

Adonis et Aphrodite débutent alors une relation passionnée et la déesse s’abandonne totalement à lui :

caelo praefertur Adonis (« au ciel elle préfère Adonis ») – Ovide, Les Métamorphoses (10, 532)

Tout va bien jusqu’à ce jour terrible où le jeune homme, passionné de chasse, arpente les bois à la recherche d’un sanglier. D’habitude, Aphrodite l’accompagne dans cette activité pour veiller à sa sécurité, mais ce jour-là, elle n’est pas présente. Adonis réussit à débusquer l’animal et à le blesser, mais celui-ci parvient à l’entailler mortellement à la cuisse. Aphrodite, aux rennes de son char ailé, très haut dans le ciel, entend les gémissements d’Adonis et se rend immédiatement à ses côtés. Malheureusement, ce dernier se meurt et il rend son dernier souffle sans même savoir que la déesse l’a embrassé pour la dernière fois. La blessure d’Adonis était douloureuse, mais ce n’est rien en comparaison avec la déchirure qu’Aphrodite ressent dans son cœur. Des gouttes de sang versées sur le sol nait l’anémone pourprée ou la rose.

La Mort d'Adonis par Benjamin West

Vénus se lamentant sur la mort d’Adonis par Benjamin West

Il existe plusieurs versions des raisons de la mort d’Adonis et chacune d’elles implique une vengeance divine :

  • Perséphone apprend qu’Adonis passe son temps libre avec Aphrodite et décide de ruiner leur histoire en allant raconter à Arès, amoureux de la déesse de l’amour, qu’elle lui préfère Adonis. Celui-ci, furieux et jaloux, met le sanglier féroce sur le chemin du jeune mortel.
  • Apollon se venge d’Aphrodite pour une histoire antérieure, car elle a rendu aveugle son fils Erymanthos qui l’a accidentellement vu nue dans son bain ou qui a espionné le couple qui faisait l’amour. Apollon aurait donc changé son fils en sanglier pour qu’il tue Adonis.
  • Artémis peut être la meurtrière d’Adonis, du fait de sa jalousie vis à vis des talents de chasseur du mortel.

Bibliographie

Frazer James George, Adonis : Étude de religions orientales comparées, Paris, Geuthner, 1921.

Hamilton Edith, La Mythologie, Alleur, Marabout, 1940.

Adaptations

- Adonis est un Webcomic (bande dessinée disponible sur Internet) de Delitoon qui met en scène un conflit entre Ianna et Arhad sur fond d’intrigue amoureuse. Le récit implique la mort, puis la résurrection d’un personnage, ce qui rappelle le mythe d’Adonis.

- Adonis est un personnage du manga Berserk. Fils du frère du roi de Midland, Julius, sa vie est stoppée très tôt lorsque Guts (le héros) tue son père. Adonis arrive sur les lieux et se fait malencontreusement tuer par Guts qui s’en veut énormément d’avoir tué un être si innocent.

- Le personnage d’Adonis est très présent dans la littérature, notamment moderne. Jean de la Fontaine est l’auteur d’un poème intitulé simplement Adonis, dans lequel il raconte l’histoire tragique de l’amant d’Aphrodite. Jean-Baptiste Rousseau reprend aussi le personnage dans un poème tandis que Guillaume le Breton en fait une pièce de théâtre.

L'Adonis Mazarin (Louvre)

L’Adonis Mazarin (Louvre)

Râ, le Dieu Soleil

Râ (artwork de Katemaxpaint)

Râ (artwork de Katemaxpaint)

Râ (ou Rê) : le dieu des dieux

La mythologie égyptienne est un ensemble de récits et de cultes fait de très nombreux dieux zoomorphes. S’il ne fallait en retenir qu’un seul, alors ce serait peut-être Râ (ou Rê), le dieu soleil et créateur de l’univers. Il est celui avec qui tout commence et se termine. Dieu polymorphe en fonction de l’heure du jour et de la nuit, il est surtout indispensable à la vie sur Terre, si bien qu’il a été placé au sommet de la Grande Ennéade des neuf dieux principaux.

Râ est associé à Amon, le dieu soleil de la ville de Thèbes, qui se fait appeler Amon-Râ lorsqu’il est au sommet de sa gloire dans le ciel. Comprendre sa nature et les mythes qui lui sont associés est capital pour apprécier autant la piété divine que le culte du soleil ou encore l’eschatologie égyptienne de cette large période.

De sa semence sont nés Chou et Tefnout, qui ont eux-mêmes enfantés Geb et Nout, les parents d’Osiris, Isis, Seth, Horus l’ancien et Nephtys. Il est donc à l’origine de tout le panthéon égyptien et n’a pour ascendance que le Noun, cet océan sombre et mystérieux.  Logiquement, il est celui à qui se rattachent les pharaons, qui à leur mort sont censés s’unir à lui.

Râ symbolise bien entendu le Soleil, mais aussi la lumière dans son sens bénéfique, opposée aux ténèbres, elles-mêmes représentées par le serpent Apophis. Il est représenté majoritairement sous la forme d’un homme à tête de faucon, surmontée du disque solaire appelé Horakhty. Nous allons voir ici plusieurs mythes le concernant directement, en commençant bien sûr par le plus important : le cycle du Soleil.

Sources

Il existe plusieurs sources concernant le mythe du dieu soleil Rê-Atoum :

  • Le Livre des Morts

Cet ensemble de papyrus a été conçu entre le 2e millénaire avant J.-C. et le premier siècle. Ce n’est qu’à partir de 1842 que le texte est décrypté. Pendant toute la période de l’Egypte antique, le titre peut se traduire par « Libre pour sortir dans la lumière/le jour ». Il donne des informations sur le parcours du défunt après sa mort pour rejoindre le royaume d’Osiris. L’objectif est d’empêcher les vivants de disparaître dans les ténèbres de la mort et dans l’oubli.

  • Le Livre de l’Amdouat

Ce texte religieux signifie littéralement « ce qu’il y a dans la Douat », donc ce qui se trouve dans le monde des morts. Il date à priori du XVe siècle av. J.-C. et a été retrouvé dans une tombe pharaonique de la vallée des Rois. Ce livre raconte le chemin que parcours Râ pendant le jour et la nuit. Il est censé aider les pharaons à accomplir ce chemin comme le dieu soleil et ainsi s’unir à lui.

  • Le Livre des Portes

Ce troisième texte sacré a lui aussi été retrouvé dans la tombe d’un pharaon, au XIVe siècle av. J.-C. mais nous ne connaissons pas la date de rédaction. Encore une fois, le thème est celui du passage du défunt dans le monde des morts en suivant l’exemple de Râ. Le chemin est jalonné de plusieurs portes qu’il faut traverser en rendant hommage à plusieurs déesses.

  • Le Livre de la Vache Céleste

Aussi appelé Livre de la vache du ciel, cette source évoque la cosmogonie égyptienne. Elle nous intéresse particulièrement sur le mythe de Râ quittant le monde des Hommes avec l’aide de Nout.

  • La Ruse d’Isis

Mythe dans lequel Isis tente de subtiliser le nom secret de Râ, que nous détaillons un peu plus loin.

  • Le Mythe de la Lointaine

Ce dernier texte raconte la disparition de Mout ainsi que l’envoi sur Terre de Sekhmet, la lionne, par Râ, pour punir les Hommes. Des résumés plus détaillés sont présents plus loin.

Globalement, c’est grâce à la cosmogonie d’Héliopolis que nous pouvons établir le mythe de la naissance du dieu. En effet, cette ville était considérée comme le sanctuaire du soleil dans toutes ses formes. Des informations complémentaires sont amenées par les recueils funéraires royaux.

Les mythes

La naissance du créateur

Lors de la naissance de Râ, une autre créature est aussi apparue : Apophis, le serpent. Ils deviennent automatiquement des ennemis, l’un représentant la lumière, l’autre les ténèbres. Alors que le serpent est relégué aux ténèbres, Râ se voit offrir la place d’Atoum : celle de roi des dieux et des Hommes. Son œil veille désormais sur toutes les contrées du monde.

Le voyage de la barque solaire sur le Nil

Représentation de Râ sur la barque solaire

Représentation de Râ sur la barque solaire

L’activité principale de Râ pendant la journée est son parcours du fleuve des cieux durant lequel il se métamorphose, à l’image du soleil. En effet, ce chemin va de l’horizon oriental à l’Ouest en passant au-dessus de la terre en une longue courbe. Ses transformations suivent le cycle de la vie : d’abord enfant, puis parfaitement adulte et enfin vieillard. Mais tentons de faire une chronologie de ce voyage perpétuel du jour et de la nuit :

  • Pendant les dernières heures du jour, la barque traverse la Douat (l’au-delà) pour atteindre le royaume de la nuit en quittant le jour. Seulement, un serpent cracheur de flammes se dresse devant la barque de Râ (peut-être Apophis lui-même). Heureusement, Râ n’est pas seul : il est accompagné de Heqa (la magie protectrice) et de Sia (la connaissance). Parfois, d’autres dieux les accompagnent comme Hou (le verbe créateur) ou Oupouaout (le dieu des chemins). Pendant ce temps où Râ est incapable de gouverner le ciel, c’est Thot qui prend la relève.
  • Durant la première et la deuxième heure, l’eau est abondante et la barque avance bien. Des babouins accueillent chaleureusement le dieu soleil et cette cohue n’effraie en rien les dieux car ils sont protégés par des génies armés.
  • Durant la troisième heure, tout le monde est sous tension : le serpent Apophis apparait et se met en travers de la route de Râ. Même affaiblit à cette heure de la nuit, le dieu soleil réussit à le terrasser. Seulement parfois, ce n’est pas le cas : le soleil est alors prisonnier des ténèbres (c’est peut-être l’explication égyptienne du phénomène d’éclipse solaire). Dans son combat, Râ peut être aidé : il peut parfois revêtir la forme d’Atoum pour augmenter sa puissance.
Artwork d'Apophis

Artwork d’Apophis

  • A la quatrième heure, il fait plus noir que jamais et l’eau n’est plus vraiment abondante, si bien qu’il faut tirer la barque pour qu’elle avance sur le sable. En effet, c’est encore la faute du serpent Apophis qui a avalé toute l’eau du fleuve. Heureusement, Râ n’est pas seul. Cette fois, c’est le dieu Seth, d’habitude réputé pour sa méchanceté, qui vient en aide à son ancêtre. Il transperce le flan du serpent de sa lance et libère toute l’eau du fleuve afin que la barque puisse reprendre son cours.
  • Pendant la cinquième heure, la barque passe près du cadavre d’Osiris et l’espoir renait enfin. Râ s’associe alors à son ancien cadavre, le scarabée Khepri et redémarre donc le cycle.
Fragment représentant l'une des formes de Râ, le scarabée Khépri

Fragment représentant l’une des formes de Râ, le scarabée Khépri

  • La sixième heure marque le retour de l’énergie vitale de Râ. Pour ce faire, il doit se régénérer à l’abri des dangers. Il est alors protégé par le serpent bienfaisant Mehen qui le protège en l’enveloppant de ses anneaux.
  • Lors de la septième et la huitième heure, les Hommes peuvent enfin apercevoir leur dieu. Ils amènent des cadeaux sur les rives du fleuve (armes, tissus, attributs royaux). Mais d’autres ne sont pas de cet avis et tentent d’attaquer le soleil. Ils sont automatiquement capturés et châtiés, attachés à des poteaux de torture et brûlés par des cobras cracheurs de flammes. On en décapite certains et on les met à cuire dans de grands chaudrons (très ragoutant…). Leur sang vient alimenter des lacs de flammes alentours. Pendant ce temps, Apophis n’en a pas terminé avec Râ et tente de revenir à la charge, mais il est directement arrêté par la déesse Serket (ou Serqet) qui le terrasse avec fureur, du moins pour le moment.
La déesse Serket (artwork de Lorenn)

La déesse Serket (artwork de Lorenn)

  • A la neuvième heure et jusqu’à la onzième, le soleil commence à être haut dans le ciel. Apophis fait son grand retour pour un ultime affrontement entre la lumière et les ténèbres. Il essaie encore d’arrêter le temps, mais en est incapable car Râ est presque au sommet de sa puissance.
Râ et Apophis (artwork de Trejoeeee)

Râ et Apophis (artwork de Trejoeeee)

  • A la douzième heure (à midi donc), la barque est hissée par Noun vers la lumière. En traversant le serpent du temps, ils passent de vieillards à enfants. Ainsi tous les habitants reçoivent la lumière : on les appelle les « troupeaux de Râ ».

Ainsi, le dieu soleil fait ce voyage chaque nuit et après midi, il redescend dans les ténèbres pour se régénérer. Il part du jour en tant qu’enfant et arrive à la nuit en vieillard à tête de bélier.

Le nom secret de Râ

Avant que Râ soit trop vieux et cède sa place sur Terre pour se consacrer exclusivement à son périple quotidien sur le fleuve du jour et de la nuit, il vivait auprès des Hommes. En tant que dieu des dieux et des Hommes, il règne sans relâche sur la Terre. Mais en même temps, il vieillit. La déesse Isis a alors une idée pour profiter de la situation : elle veut tenter d’obtenir le nom secret de Râ.

Un nom secret est un titre que seule la personne concernée connait. S’il vient à se faire savoir par Isis, alors elle aura un pouvoir sur Râ et gagnera une partie de sa puissance. En réalité, Isis a besoin de ce pouvoir pour communiquer avec son défunt époux, Osiris ainsi que pour protéger son fils Horus de son terrible destin. Cependant, il n’y a aucune chance que le dieu soleil lui donne ce nom de son plein gré. Elle imagine alors un plan : lui infliger un mal que seule la connaissance de son nom secret pourrait soulager.

Pour ce faire, le mal doit venir de soi-même (donc que Râ se blesse lui-même). Il est très âgé et la salive coule au coin de sa bouche : Isis en profite pour lui en soutirer une goutte. Elle mêle ensuite cette bave à la terre et malaxe la mixture pour lui donner la forme d’un serpent qu’elle anime ensuite par des paroles magiques. Elle le cache dans le sable, juste sur le chemin que prend Râ pour rejoindre la barque céleste. Evidemment, le serpent parvient à mordre Râ et celui-ci s’écroule de douleur. Tous les dieux accourent alors et voient la détresse de leur roi. Ce dernier est pétrifié de peur car il ne peut identifier le mal : il a créé toute chose dans ce monde, mais pas celle-ci (elle a été créée de son propre être). C’est la raison pour laquelle il ne peut rien faire contre elle.

Tandis qu’il souffre le martyr, Isis débarque et tente d’utiliser sa magie pour le soigner – du moins c’est ce qu’elle prétend. Aucune amulette, prière ni formule magique ne soulageait le grand dieu. Elle lui souffle alors à l’oreille que seule la connaissance de son nom secret lui permettrait de la sauver. Il lui donne alors quelques-uns de ses titres : « Celui qui a fait le ciel et la terre », « Celui qui maîtrise la lumière et les ténèbres » ou encore « Celui qui a pour nom Khepri le matin, Râ à midi, Atoum le soir ». Mais aucun ne correspond à son véritable patronyme secret. Lorsqu’il sent qu’il n’a plus d’autre choix, il craque et donne à Isis son nom. La douleur de perdre ce titre estompe directement la douleur du serpent tandis qu’Isis est insufflée du pouvoir divin. Ainsi, Isis devient une grande déesse et peut continuer sa quête pour défaire Seth. Râ, quant à lui, est de plus en plus faible et l’heure de sa retraite dans la Douat se rapproche.

Dispute avec Mout

Si Râ est sage, il peut aussi entrer dans des colères noires. Un jour, il se fâche avec Mout, la déesse protectrice qu’il porte au front constamment, aussi appelée Œil du Soleil. D’habitude, elle est d’une nature calme et sage, mais cette fois-ci, elle explose de colère et s’en va en exile dans le désert nubien. Mais le monde dépérit en son absence : le Nil risque de s’assécher et les récoltes sont inexistantes. Malgré les supplications des Hommes, Mout ne revient pas.

Alors Thot a une idée : envoyer à la déesse un émissaire, une créature mi-chacal, mi-singe, qui pourrait persuader Mout de revenir. Cet animal étrange se met alors à raconter des histoires à Mout dans le but de la distraire et de lui redonner le sourire. Peu à peu, la lueur de fureur dans ses yeux s’estompe et laisse place à celle de l’amour. Elle accepte alors de se réconcilier avec Râ et les ressources reviennent en abondance. Depuis ce jour, on célèbre la crue du Nil et l’abondance des récoltes par de grandes fêtes en l’honneur de Mout.

Râ punit les Hommes

Comme nous l’avons vu auparavant, Râ vieillit et s’affaiblit. La perte de son nom secret a été un coup dur pour lui et les Hommes le savent. Ils pensent pouvoir proclamer leur indépendance du vieux dieu soleil et envisagent une révolte. Mais Râ, même s’il est âgé, voit tout ce qui se passe sur Terre. Il comprend le mépris des Hommes à son égard et comprend qu’il doit les punir pour cette impiété.

Il envoi alors sur Terre soit Hathor, la déesse d’habitude vache mais ici chat, ou Bastet la déesse chat (ce qui peut sembler plus logique) qui pour l’occasion revêt une autre apparence et un autre nom : Sekhmet la Puissante, la déesse lionne, avide de sang et déchainée par les passions. Elle est l’œil furieux du dieu soleil Râ : les vents du désert sont son souffle tandis que de son corps émane un halo rouge. Lâchée à Héracléopolis, elle provoque un véritable massacre, un bain de sang si terrible que Râ lui demande de s’arrêter, concluant que les Hommes ont été assez punis. Cependant, Sekhmet ne veut pas s’arrêter et continue ce qui devient progressivement un génocide de l’espèce humaine ! Les supplications des dieux et les cadeaux n’y font rien.

Gravure représentant la déesse Sekhmet

Gravure représentant la déesse Sekhmet

Alors Râ a une idée : il concocte une boisson de bière de couleur rouge grâce au pigment du sang, l’hématite et offre ce mélange à la déesse en furie. Celle-ci boit jusqu’à plus soif et devient saoule, puis finalement s’endort. Ainsi, elle oublie ses massacres et redevient Hathor la douce. C’est comme cela que Râ, après avoir punis les Hommes, les sauve. En souvenir de cette hécatombe, une fête dédiée à Hathor est célébrée dans le Delta du Nil pendant laquelle tout le monde boit jusqu’à devenir ivre.

Le mythe de la vache céleste

Râ est désormais trop vieux pour régner et totalement las de commander sur la terre et les cieux. Il passe le relais à Chou, son fils, qui lui-même cédera plus tard le trône à Geb. Râ débute alors le cycle du jour qu’il fera jusqu’à la fin des temps. Mais lorsque c’est la nuit, il n’y a personne pour gouverner. Il nomme alors Thot vizir de la nuit et lui attribue la Lune.

Maintenant que tout est en ordre, Râ peut s’en aller tranquille pour aller régner dans l’au-delà. Cependant il ne peut y accéder si simplement. Il demande alors à Chou de soulever sa sœur Nout et ainsi sépare le ciel et la terre. Nout prend alors la forme d’une vache et le dieu-soleil s’installe sur son dos. Il contemple son monde et est satisfait. Nout, elle, prend peur car elle monte de plus en plus haut et a le vertige. Râ dispose alors huit génies bienfaiteurs autour de ses pattes pour l’aider à garder l’équilibre.

Ici, tout là-haut, Râ établit le monde des morts. Il y fait pousser des champs verdoyants et l’alimente en ressources inépuisables. Ainsi, lorsque les Hommes mourront, ils connaitront le repos éternel dans cet endroit « paradisiaque », ils ne connaîtront plus ni la soif, ni la faim. C’est ainsi que Râ continue de veiller sur ses enfants, même après qu’il ait quitté la Terre.

Bibliographie

  • Encyclopedia Universalis (dir.), Dictionnaire de l’Egypte Ancienne, Paris, Albin Michel, 1998.
  • Guilhou Nadine, Peyré Janice, La mythologie égyptienne, Paris, Marabout, 2005.
  • Hagen Rose-Marie, Hagen Rainer, L’Égypte : les hommes, les dieux, les pharaons, Taschen, 2005.

Adaptations dans la culture populaire

  • Yu-gi-oh !

Râ apparait dans le manga Yu-Gi-Oh ! sous la forme d’un dragon fortement inspiré d’un rapace et du soleil. Il est la carte maîtresse d’un égyptien du nom de Marik Ishtar et est considéré comme le plus puissant des trois cartes divines, les deux autres étant Osiris et une personnification de l’Obélisque.

  • Stargate SG1

Dans l’univers de Stargate, Râ est un extra-terrestre de la race des Goa’uld. Il est leur maître suprême. En réalité, il prend la forme d’un serpent qui a parasité le corps d’un humain.

  • SMITE

Râ est présent dans plusieurs jeux vidéo dont SMITE, le Moba mythologique à succès. Dans le jeu, il possède la classe Mage et utilise des attaques en lien avec la lumière du soleil pour se battre.

Le Dragon Ailé de Râ tel qu'il est représenté dans Yu-Gi-Oh !

Le Dragon Ailé de Râ tel qu’il est représenté dans Yu-Gi-Oh !