Ishtar et Tammuz – Partie 1 : Le Couple Divin

Bas-relief représentant Ishtar et Tammuz enlacés (British Museum)

Bas-relief représentant Ishtar et Tammuz enlacés (British Museum)

Présentation des personnages

Dans cet article et le suivant, nous utiliserons les noms akkadiens d’Ishtar et de Tammuz car leur utilisation est plus répandue, notamment du fait que la Bible évoque un Tammuz. Cependant, les autres noms n’ont pas nécessairement d’équivalence akkadienne et seront donc laissés en sumérien lorsqu’il sera obligatoire de les citer.

Ishtar

Ishtar (akkadien) ou Inanna (sumérien) est l’une des déesses les plus importantes du panthéon mésopotamien. Elle est la grande déesse génératrice de toutes choses, la personnification des forces reproductrices de la nature. Ses attributs principaux sont l’amour (notamment charnel) et la guerre. De plus, elle est la patronne des filles de joies à Sumer comme à Akkad, on l’appelle parfois « celle qui accepte tout ». Selon la tradition d’Uruk, elle est la fille du dieu du ciel, Anu, mais selon une autre tradition, elle serait la fille de Nanna (Sîn), dieu de la Lune. Parfois, elle est aussi décrite comme la fille d’Enlil ou celle d’Enki/Ea. Dans tous les cas, elle a pour sœur la reine de l’Enfer mésopotamien, Ereshkigal et pour frère le dieu soleil Utu (Shamash). Ishtar est régulièrement liée à des histoires amoureuses ou sexuelles qui finissent mal et ses accès de colère ne laissent jamais les mortels indifférents (Enkidu peut en témoigner, voir l’article sur l’Épopée de Gilgamesh). Son importance dans la religion de Mésopotamie est capitale – on peut même dire qu’elle est la déesse la plus importante et celle qui a traversé le mieux les siècles au travers de plusieurs identités, allant d’Astarté à Vénus. Ishtar est symbolisée par le lion, élégant et fort, noble et majestueux. Elle est aussi ambivalente que son animal lié : belle mais dangereuse.

Ishtar telle qu'elle est représentée dans le jeu Fate/Grand Order

Ishtar telle qu’elle est représentée dans le jeu Fate/Grand Order

Tammuz

Tammuz (akkadien) se nomme Dumuzi à Sumer. Dans le panthéon sumérien, Dumuzi est l’une des plus anciennes figures, mais pas l’une des plus importantes. Son nom est composé d’une expression sumérienne qui signifie « véritable fils (ou « fils légitime ») de l’eau profonde ». En effet, il est le fils du dieu Enki (Sumérien) / Ea (Akkadien, Babylonien), qui règne sur l’Apsû, la nappe souterraine d’eau douce. Tammuz est présenté comme un dieu de l’abondance, dans le sens de l’abondance de la végétation et de la nature. De plus, il est un dieu agraire, en lien avec les récoltes et les cultures. Il est d’ailleurs berger, ce qui souligne son appartenance au monde de l’agriculture et du bétail. Tammuz est également présenté comme le roi de Sumer, ayant reçu ses fonctions directement de ses homologues les dieux. Lui et sa sœur Geshtinanna sont les enfants de la déesse Duttur, patronne des troupeaux et des chèvres. Sa sœur, elle, est mariée au dieu Ningishzida, une divinité souterraine liée à la végétation. Tous sont des divinités agraires qui possèdent des pouvoirs et prérogatives sur la vie animale et végétale. Tammuz est autant symbolisé par le mouton que la chèvre dans les mythes : il est berger et s’occupe bien de son troupeau ainsi que de sa maison, mais d’un autre côté il est capricieux et frivole.

Tammuz tel qu'il est représenté dans le jeu Tower of Saviors

Tammuz tel qu’il est représenté dans le jeu Tower of Saviors

Sources

On appelle Cycle de Dumuzi les récits transmis par la tradition orale concernant Tammuz et les histoires qui l’entourent tandis que les premiers documents écrits en sumérien sur le sujet dateraient du IIIe millénaire av J.-C. Cependant d’autres textes en akkadiens ont été retrouvés et ceci jusqu’à l’époque néo-babylonienne (XIe-VIe siècle av J.-C.), notamment des documents sur la mort du dieu et quelques informations sur La Descente d’Ishtar aux Enfers. Ce dernier texte précisément daterait environ du XVIIe siècle av J.-C. Ces sources peuvent être divisées en plusieurs catégories : poésie pastorale ou amoureuse utilisée lors des mariages ; récits mythologiques pures ; chants heureux ou tristes sur le sort de Tammuz ; lamentations, donc poèmes que l’on chante lors des enterrements.

Évidemment, les récits qui vous sont présentés ici sont le résultat d’une synthèse de sources qui nécessiterait des éclaircissements, mais pour la clarté du mythe, nous nous baserons sur les traductions réalisées par l’historien Thorkild Jacobsen dans son ouvrage The Harps that Once : Sumerian poetry in Translation qui contient tout autant les récits de la vie de couple de Tammuz et Ishtar que le récit du voyage dans l’au-delà par la déesse.

Les Mythes

Une nouvelle maison

Tammuz et Ishtar ont un mariage arrangé par leurs parents alors qu’ils ne se sont jamais rencontrés. C’est un comble pour cette séductrice qui choisit elle-même ses cibles. Cette fois, elle n’a pas le choix, son père Anu en a décidé ainsi : elle épousera le berger Tammuz. De son côté, le dieu berger réunit ses amis afin de construire une maison pour son couple près de celle des parents de la jeune déesse. Ils se mettent au travail et font un boucan terrible, si bien qu’Ishtar entend tout ceci et ne comprend pas. Elle pense qu’il s’agit d’un courtisan venu pour sa main et n’apprécie pas du tout. Tammuz est amusé de la situation et la laisse dans l’ignorance. Il décide de construire la maison – ou plutôt le palais – avec des pierres précieuses. Toute cette magnificence attire l’œil de sa promise qui sort finalement de chez elle. Elle vient demander pour qui cet édifice a été construit et Tammuz lui révèle la vérité : ce sera leur nid d’amour à tous les deux. Ishtar découvre donc sa future maison en même temps que son fiancé et est ravie car elle le trouve séduisant et habile.

Le message de la sœur

De toute évidence, la communication n’est pas leur fort car les deux fiancés s’aiment mais ne se le sont pas encore avoués. Ishtar invite sa future belle-sœur à venir lui rendre visite. Cette dernière, Geshtinanna, accepte et la rencontre. La fiancée avoue alors à la sœur tout l’amour qu’elle porte à Tammuz. Geshtinanna s’empresse alors d’aller le dire à Tammuz afin qu’il soit rassuré. Celui-ci est heureux de cette nouvelle et rejoint rapidement Ishtar pour lui avouer ses sentiments à son tour, afin qu’elle ne souffre plus des peines de l’amour.

Les ruses des femmes

Le jour suivant la rencontre des fiancés – et donc leur coup de foudre, Ishtar attend impatiemment que Tammuz rentre du travail à la bergerie. Lorsqu’il rentre, il est fatigué et aurait besoin de se détendre. Il fait des avances à Ishtar, mais ce n’est pas ce qu’elle veut car elle préfère attendre. Elle ne veut pas le repousser et prétend donc qu’elle doit rentrer tôt chez ses parents. Il lui répond qu’il peut lui fournir une excuse pour rester plus longtemps. Ishtar hésite à rester car Tammuz insiste pour faire l’amour. Elle refuse catégoriquement car elle est une fille décente et non une prostituée (ce qui est assez ironique car elle en est la patronne). Finalement, elle le contraint à faire une requête dans les règles : demander « sa main » à sa mère. Ishtar est sûre qu’elle dira oui, mais elle préfère attendre d’avoir l’accord de ses parents avant toute chose.

Les draps du mariage

Ishtar est contrariée car son frère lui annonce qu’il a promis à un homme de lui donner sa main. Shamash (le dieu soleil, Utu en sumérien), le frère d’Ishtar, avait fait la promesse de marier sa sœur à un dieu : Ama-Ushumgal-Anna (qui en réalité une épithète de Tammuz). Evidemment, Ishtar ne fait pas le lien et a peur que son frère veuille vraiment la marier à un inconnu. Shamash lui demande alors de changer les draps de son lit pour y mettre des draps de noces. Ishtar accepte, mais avant elle veut savoir qui il a choisi pour elle et commence à se répandre en objections. Le quiproquo se termine lorsque Shamash rassure sa sœur en lui disant qu’il a fait la promesse de donner sa main à Tammuz et à personne d’autre. Ishtar en est ravie.

Shamash tel qu'il est représenté dans Shaman King

Shamash tel qu’il est représenté dans Shaman King

« Laisse-le venir ! Laisse-le venir ! »

Shamash rend visite à Ishtar et tombe sur sa sœur en train de se pomponner. Il demande pour quelle raison elle se fait belle et Ishtar répond qu’elle se prépare dans l’optique de recevoir son futur mari. Shamash comprend qu’ils sont prêts à passer à l’étape suivante et amène Tammuz à sa promise. Ils s’enferment tous les deux dans la chambre nuptiale afin qu’ils puissent concevoir un enfant.

Le mariage de Tammuz et d’Ishtar

Ishtar est réunie avec ses amies proches qui la célèbrent dans son rôle de déesse de la guerre. Cette petite fête l’amène à poser une date de mariage avec Tammuz et à demander des présents pour l’occasion. Le rituel du mariage sacré peut enfin commencer. Tammuz et les invités arrivent sur les lieux mais doivent attendre qu’Ishtar soit prête. Après s’être apprêtée, la future épouse doit écouter sa mère lui expliquer ce que c’est qu’être femme et mère. Finalement, elle ouvre la porte à Tammuz, ce qui signifie l’acte formel de conclusion du mariage. Il y a ensuite un banquet qui se termine par un autre rituel : Ishtar et Tammuz quittent leurs parents et s’installent ensemble. Rapidement, Tammuz pense qu’il aimerait avoir un fils et en parle à sa bien-aimée. Ishtar, elle, est effrayée rien qu’à l’idée d’avoir un enfant car sa mère ne lui a pas expliqué l’étape précédant le fait d’être mère (la conception et l’accouchement). Alors Tammuz décide de demander de l’aide à son dieu familial. Ce dernier invite le mari à rassurer son épouse : c’est ce qu’il fait et cela fonctionne parfaitement.

Le mythe du mariage sacré entre Tammuz et Ishtar est la base du rite du mariage sacré en Mésopotamie. En effet, l’ancienne religion considère la grande déesse comme une mystérieuse puissance vitale qui engendre et régénère de façon cyclique. Logiquement, ce mythe s’est traduit par un rite concret : le roi épouse rituellement les prostituées sacrées d’Ishtar. Ainsi, on reproduit le mariage entre Ishtar et Tammuz. Plus encore : ce rite permet de donner au roi la puissance féminine de régénération cyclique de la terre ainsi que de d’augmentation de la fécondité globale.

Infidélité

Cette histoire se passe vraisemblablement quelques temps après le mariage. Ishtar apprend de source sûre que Tammuz aurait couché avec une esclave. Elle entre alors dans une colère noire. Elle trouve l’esclave en question et la punie par la mort. Elle ne s’arrête pas là car elle convie toute la ville à son exécution. Une fois vengée, elle souffre toujours de la trahison de Tammuz. Cependant, au fil du temps Ishtar s’en remet et reprend le cours de son existence. Elle s’apprête alors à rejoindre Tammuz à sa bergerie. La fin de l’histoire est floue et ne nous laisse que deux options : soit elle y va pour se venger de son mari infidèle, soit elle y va pour apprendre qu’il a été tué. Il faut cependant mettre ce récit en lien avec la descente aux enfers d’Ishtar qui explique l’une des raisons de la mort de Tammuz.

La suite dans l’article suivant !

Bibliographie

Celle-ci vaut également pour l’article suivant.

  • Bottéro Jean, L’Orient Ancien et nous : l’écriture, la raison, les dieux, Paris, Albin Michel, 1996.
  • Frazer James George, Le Rameau d’or, tome 2 : Le dieu qui meurt, Paris, R. Laffont, 1983.
  • George W. Gilmore, « Tammuz-Adonis », dans Herzog Johann Jacob (dir.), Schaff Philip (dir.), The New Schaff-Herzog Encyclopedia of Religious Knowledge, Grand Rapids, Baker Book House,1954, pp.264-271.
  • Jacobsen Thorkild (traduction), The Harps that Once : Sumerian poetry in Translation, Yale University Press, 1997.
  • Loucas Ioannis, « La déesse de la prospérité dans les mythes mésopotamien et égéen de la descente aux enfers », dans Revue de l’histoire des religions, tome 205, n°3, 1988.
  • Peters John P., « The Worship of Tammuz », dans Journal of Biblical Literature, vol. 36, n°1, 1917.
Représentation de Tammuz dans sa fonction de dieu-berger

Représentation de Tammuz dans sa fonction de dieu-berger

L’Épopée de Gilgamesh

Le héros Gilgamesh (artwork de Mateusz Ozminski)

Le héros Gilgamesh (artwork de Mateusz Ozminski)

La Mésopotamie

Le mythe que nous évoquons ici est l’une des principales légendes créées par l’ensemble civilisationnel que l’on appelle les populations mésopotamiennes. Ce sont les civilisations les plus anciennes de l’histoire, basées géographiquement au Moyen-Orient, et qui se développent entre le Tigre et l’Euphrate. Ses bornes géographiques sont au Nord les monts Zagros, au Nord-est le massif du Caucase, au Sud-est le golfe Persique, au Nord la Mer Noire et à l’Ouest la Mer Méditerranée. La majeure partie de son territoire est donc en actuelle Irak.

Pour ce qui concerne les bornes chronologiques que nous utilisons pour évoquer ces civilisations, il faut commencer avec l’invention de l’écriture cunéiforme que nos archéologues ont estimé entre 3400 et 3300 av. J-C. et globalement limiter leur essor géopolitique en 539 lors de la conquête des Perses (Cyrus), bien que son essor culturel dure bien plus longtemps avec un sursaut au moment du règne d’Alexandre le Grand sur ce territoire. Les civilisations qui composent et peuplent cet espace sont, chronologiquement, les Sumériens (de Sumer), les Akkadiens (d’Akkad) et les Babyloniens (de Babylone). Les Mésopotamiens partagent une même culture religieuse, grossièrement de la même manière que les Romains ont absorbés une majeure partie de la mythologie des Grecs. Ce sont évidemment des polythéistes et chaque cité est à elle seule un centre religieux indépendant.

 

Le texte

Tablettes contant l'Épopée de Gilgamesh et le Déluge (British Museum)

Tablettes cunéiforme contant l’Épopée de Gilgamesh et le Déluge (British Museum)

L’Épopée de Gilgamesh est l’un des textes sacrés les plus importants de cet ensemble culturel. Bien que les tablettes constituant ce texte mythique aient été retrouvées (en partie) en akkadien (à Ninive), il est fort possible que la légende soit déjà connue des Sumériens auparavant, peut être sous forme orale. La création de ces fameuses tablettes akkadiennes en terre-cuite daterait des XVIIIe ou XVIIe siècle av. J-C. Ce mythe traverse les civilisations et est donc évidemment connu à Babylone. En France, c’est notamment grâce à l’historien et assyriologue Jean Bottéro (qui en a fait le déchiffrement) que nous pouvons lire et apprécier la traduction française du mythe.

Le texte mythologique raconte l’histoire de Gilgamesh, ses aventures aux côtés de son ami Enkidu et ses déconvenues à la suite d’un affront fait à une certaine déesse. L’épopée se termine par la recherche de la vie éternelle par notre héros. Ce qui rend ce mythe aussi incroyable, sans parler de l’histoire digne des meilleures aventures d’Héraclès, c’est aussi sa pérennité dans l’histoire. Il est en effet possible que cette légende date du troisième millénaire av. J-C. ! La raison serait la possible existence d’un roi d’origine sumérienne nommé Gilgamesh (donc le héros serait inspiré d’un personnage réel) qui aurait régné vers 2600 av. J-C., mais rien n’est sûr. Un véritable grand roi aurait très bien pu être divinisé car la royauté dynastique est souvent liée à l’idée de divin, à l’image du pharaon égyptien. Il faut aussi prendre en compte que l’Épopée n’est pas le seul texte mythologique mettant en scène le héros Gilgamesh et donc que certaines informations à son égard nous proviennent d’autres textes et donc d’autres versions de l’histoire. Sans plus de spoil, plongeons dans cet incroyable mythe ancestral, première « œuvre littéraire » au monde.

L’histoire

 

Un roi incontrôlable

 

Statue de Gilgamesh (Louvre)

Statue de Gilgamesh (Louvre)

Gilgamesh, s’il est un grand héros de la mythologie mésopotamienne, est surtout un roi légendaire : le roi d’Uruk, la « première » cité. Il est le fils du roi Lugalbanda et de la déesse Ninsuna la Bufflesse, ce qui fait de lui un demi-dieu. Il a d’ailleurs été façonné par Aruru et Enki, deux dieux qui ont fait de lui un colosse superbe, une œuvre d’art vivante et une bête humaine divinement parfaite. A la mort de son père, il monte sur le trône et débute un règne controversé.

En effet, Gilgamesh abuse de son pouvoir et maltraite sa population que ce soit par les excès de violence contre les hommes ou par les abus sexuels envers les femmes. Le héros est fort, sage et glorieux, mais il est incontrôlable. Il est donc présenté comme un tyran qu’il faut stopper à tout prix. Pour ce faire, les habitants d’Uruk font appel aux dieux, et notamment à Anu, le roi des dieux et dieu du ciel.

 

La solution : Enkidu

 

Anu entend les plaintes des habitants qui lui reprochent d’avoir hissé lui-même Gilgamesh sur le trône. Il ne peut donc que les écouter et souhaite trouver une solution. Il réunit une assemblée des dieux célestes et ensemble décident de créer un ennemi mortel à Gilgamesh. Ce rival devra être assez puissant pour s’opposer au tyran et ainsi faire en sorte qu’Uruk retrouve sa quiétude. Ils se tournent donc vers Aruru, qui a conçu l’humanité et Gilgamesh, afin qu’elle puisse créer l’adversaire en question. A partir d’argile, elle façonne Enkidu, ses cheveux longs et bouclés, son corps supra-puissant et très velu comme un animal sauvage.

Enkidu devant La Joyeuse (dessin de Rebecca Yanovskaya)

Enkidu devant La Joyeuse (dessin de Rebecca Yanovskaya)

Elle le laisse au milieu de la steppe tout seul, si bien qu’il se met à vivre comme un véritable animal : il broute les plantes, suit une horde, boit dans les points d’eau, etc. Un jour, un chasseur se rend compte de son existence et va se confier à son père qui lui conseille le plan suivant : demander à Gilgamesh une courtisane qu’il puisse présenter à la bête sauvage dans le désert. Ainsi, lorsqu’Enkidu verra la femme nue, il ne pourra réprimer ses pulsions et sa horde lui tournera le dos voyant qu’il n’est pas comme eux. Le chasseur s’exécute donc et Gilgamesh approuve ce plan. La courtisane « La Joyeuse » est emmenée pour rencontrer Enkidu. Lorsqu’ils arrivent au point d’eau, celle-ci se met à nu comme prévu et Enkidu la voit. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le plan fonctionne car l’animal sauvage lui fait l’amour pendant six jours et sept nuits ! Lorsqu’il revient vers sa meute, ses anciens compagnons s’écartent de lui et ne le reconnaissent plus. C’est donc à ce moment qu’Enkidu passe de l’animal à l’homme.

 

La rencontre entre Enkidu et Gilgamesh

 

Il accepte donc cette destinée et devient intelligent. La Joyeuse lui propose d’aller rencontrer le guerrier Gilgamesh qui seul pourra rivaliser avec sa force : il accepte et les deux amants rentrent à Uruk. Mais Gilgamesh est devin : il sait déjà qu’Enkidu arrive vers lui. Il a fait un rêve qu’il a raconté à sa mère et ainsi il sait que ce ne sera pas un ennemi, mais un allié.

Cependant les choses ne sont pas aussi simples car Enkidu va apprendre une nouvelle qui va le mettre très en colère. La coutume d’Uruk veut que chaque femme soit fécondée par Gilgamesh avant que le mari ne la féconde, encore une preuve de la tyrannie exercée par le roi sur les habitants. Justement, un mariage va bientôt être célébré à Uruk et le rituel va donc se faire le jour-même. Enkidu refuse totalement ce principe et s’élance vers Uruk avec la ferme intention d’empêcher ce rituel.

Au moment où Gilgamesh traverse la rue pour aller rejoindre la couche rituelle, il est bloqué par Enkidu. Un combat terrible commence alors entre les deux surhommes. Finalement, Gilgamesh plie le genou devant son adversaire, à peu de choses près plus fort que lui. Le monarque est vaincu. Il propose alors à Enkidu une trêve et même mieux : un pacte d’amitié. Il présente l’homme sauvage à sa mère, Ninsuna et vante ses mérites. Ému d’avoir enfin quelqu’un dans sa vie sur qui compter, Enkidu pleure et avec Gilgamesh, ils deviennent comme des frères.

 

La quête de la destruction d’Humbaba

 

Les deux amis se mettent en quête d’aventure et il se trouve justement qu’un gigantesque démon du nom d’Humbaba sévit dans la forêt des Cèdres, un endroit probablement situé à l’Est de la Mésopotamie. Cependant la tâche n’est pas aisée car Humbaba est un ogre maléfique qui est armé de sept rayons foudroyants appelés les sept effrois. De plus, il a été installé ici par les dieux de l’orage eux-mêmes pour protéger cette forêt. Mais cela excite encore plus Gilgamesh qui réussit à convaincre Enkidu. La mère de Gilgamesh demande humblement à Enkidu de protéger le roi de sa vie, celui-ci accepte. Après avoir fait forger des armes géantes (trois cent kilos d’armes pour chacun…) et fait des offrandes au dieu soleil Shamash, les deux compagnons partent.

S’en suit un voyage dans la montagne où les deux amis font plusieurs rêves censés prédire l’avenir. Lorsqu’ils arrivent dans la forêt, ils tombent sur Humbaba qui les menace des les réduire en poussière. Ils débutent le combat avec l’aide de Shamash se servant des vents pour appuyer Gilgamesh. Lorsque le démon voit qu’il est en train de perdre, il tente d’amadouer le héros, mais rien n’y fait : les deux frères décident de le tuer et Humbaba leur lance une malédiction avant de périr de la main d’Enkidu. Ils coupent ensuite des cèdres pour les ramener à Uruk et construire des aménagements pour les temples.

Le "masque d'Humbaba" (Louvre)

Le « masque d’Humbaba » (Louvre)

L’affront à Ishtar et le funeste présage

 

Ishtar (Inanna en sumérien, Ishtar en akkadien) est la déesse de l’amour (dans le sens charnel, tout comme Aphrodite), de la fertilité et de la guerre. Lorsqu’elle voit Gilgamesh rentrer à Uruk et laver son corps suintant dans les eaux du Tigre et de l’Euphrate, elle est séduite par sa beauté. Elle vient le voir et lui demande d’être son amant. Cependant Gilgamesh refuse. En effet, il est au courant du sort réservé aux anciens amants de la déesse ! Son mari Tammuz par exemple (Dummuzi en summérien, Tammuz en akkadien) a terminé ses jours en Enfer à cause d’elle (aussi appelé Kur ou Arallu).

Ishtar telle qu'elle est représentée dans la franchise Shin Megami Tensei

Ishtar telle qu’elle est représentée dans la franchise Shin Megami Tensei

Pour en savoir plus sur la déesse Ishtar, rendez-vous ICI pour la première partie et ICI pour la seconde partie.

Toujours est-il qu’Ishtar n’apprécie absolument pas ce comportement et retourne chez son père Anu pour lui demander un moyen de se venger. Devant les pleurs de sa fille, il concède à lui accorder le Taureau Céleste, une bête gigantesque et pratiquement invincible. A cause de lui, Uruk pourrait connaître sept années de famine !

Le Taureau descend donc sur Terre et fait trembler la terre de ses ébrouements, tuant ainsi de très nombreuses personnes. Heureusement, les deux héros sont là et ils combattent l’animal, puis le tuent. Voyant cela, Ishtar se sent encore plus humiliée. Seulement Enkidu fait une erreur monumentale en insultant la déesse et en la menaçant. Il ne faut jamais contrarier à ce point une divinité…

 

La fin d’Enkidu

 

Les deux héros rentrent à Uruk pour fêter cette victoire mais les festivités vont être de courte durée. La nuit suivante, Enkidu fait un rêve où il se voit mourir : il descend en Enfer et voit les divinités chtoniennes dont la reine Ereshkigal. C’est malheureusement un présage de mort car les dieux ont décidé de lâcher sur Enkidu une maladie incurable en réponse à son affront suprême à Ishtar. C’est une décision collégiale de tous les dieux, sauf Shamash, toujours du côté de nos héros.

Après plusieurs jours de souffrance, Enkidu meurt dans les bras de son frère d’arme qui a le cœur brisé. Suivent alors de multiples lamentations sur le cadavre du héros. Gilgamesh est traumatisé par la mort et décide qu’il ne veut plus mourir.

 

A la recherche de la vie éternelle

 

Après les funérailles de son ami de toujours, Gilgamesh, le malheur dans l’âme, décide de partir à la recherche du moyen d’obtention de la vie éternelle. Il sait qu’un homme, Uta-Napishtim, a survécu au déluge et vit désormais pour l’éternité sur son île. Il se rend donc à sa rencontre mais avant cela il doit traverser le monde entier et notamment les Monts Jumeaux où il doit combattre des lions et des hommes-scorpions.

Il se retrouve finalement au bout du monde, sur la plage où est installée Siduri, la tavernière. Elle tente de dissuader Gilgamesh de chercher la vie éternelle, mais il tient ses positions. Lorsque le héros rencontre enfin le survivant du déluge après avoir traversé une rivière normalement infranchissable, ce dernier lui raconte son histoire. Il met au défi Gilgamesh de ne pas dormir pendant six jours et sept nuits pour voir s’il est apte à recevoir la vie éternelle. Le héros échoue au bout de quelques minutes et repart bredouille.

Uta-Napishtim et Gilgamesh voguant sur les eaux mortelles

Uta-Napishtim et Gilgamesh voguant sur les eaux mortelles

Au dernier moment Uta-Napishtim révèle à Gilgamesh l’existence d’une plante qui peut confier l’immortalité. Sur ces mots, le roi plonge dans l’eau et trouve la plante en question malgré les épines qui lui transpercent la peau. C’est ainsi qu’il prend le chemin du retour avec cet objet magique.

 

La défaite

 

Sur le chemin d’Uruk, Gilgamesh campe et trouve une fontaine d’eau fraiche dans laquelle il décide de se baigner. C’est à ce moment qu’un serpent passe à l’action et lui vole tout bonnement la plante d’immortalité. Le serpent est ici le symbole de la condition humaine, la mort imposée par les dieux. Lorsqu’il s’en aperçoit, Gilgamesh pleure et se lamente. Il hésite à retourner prendre une plante, mais il abandonne finalement en comprenant que sa quête est vaine.

Enfin, il fait un rêve dans lequel les dieux lui font comprendre qu’en tant que demi-dieux, il ne mourra jamais : il deviendra une divinité de l’Enfer et règnera à jamais sur les âmes. Gilgamesh est donc « immortel » de naissance. Le texte est entrecoupé par un récit d’Enkidu sur l’horreur de la vie au pays des morts. L’Épopée se termine par la célébration de la gloire de Gilgamesh à qui on rendra hommage à Uruk pour les siècles des siècles.

 

Bibliographie

Voici une courte bibliographie contenant quelques uns des ouvrages dont je me suis servi pour étudier le sujet. Je vous invite à vous y référer pour plus d’informations.

  • Bottéro Jean (traduction), L’Epopée de Gilgamesh : le grand homme qui ne voulait pas mourir, Paris, Gallimard, 2001
  • Bottéro Jean, Au commencement étaient les dieux, Paris, Tallandier, 2004
  • Forest Jean-Daniel, L’Epopée de Gilgamesh et sa postérité, Paris, Paris-Méditerranée, 2002
  • Kramer Samuel Noah, L’Histoire commence à Sumer, Paris, Flammarion, 1986
  • McCall Henrietta, Mythes de la Mésopotamie, Paris, Editions Points, 1990.

 

Gilgamesh dans la culture populaire

Gilgamesh a été réutilisé dans la culture contemporaine au sein de plusieurs œuvres bien différentes dont voici brièvement quelques exemples :

- Dans le visual novel Fate/Stay Night, Gilgamesh est un servant, un combattant au sein de la guerre du Saint Graal. Il est d’ailleurs considéré comme le plus puissant. Cette fois, il est un antagoniste et sa personnalité n’est pas si proche de celle du héros de l’Épopée.

Gilgamesh tel qu'il est représenté dans Fate/Stay Night et Fate/Zero (artwork d' Exartia)

Gilgamesh tel qu’il est représenté dans Fate/Stay Night et Fate/Zero (artwork d’ Exartia)

- Marvel a réutilisé le héros pour en faire un personnage de comics. Il se présente comme un super-héros provenant du passé, un surhomme de la race des Eternels qui fait un temps partie des Vengeurs.

- La franchise de jeux vidéo Final Fantasy a beaucoup utilisé le personnage, que ce soit comme invocation, comme boss, comme personnage secondaire ou comme ennemi récurrent, notamment dans Final Fantasy V.

Gilgamesh tel qu'il est représenté dans le jeu World of Final Fantasy

Gilgamesh tel qu’il est représenté dans le jeu World of Final Fantasy

- Le mythe inspire de nombreux ballets, pièces de théâtre, romans de fiction, bandes dessinées, jeux vidéo et même arts plastiques.