« Partir en campagne ». Le bruit en bibliothèque universitaire comme problème et comme solution (1)

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Je suis déjà revenu à plusieurs reprises sur le thème du bruit à la bibliothèque universitaire Belle Beille (voir ici et ). Malgré les dispositions prises et le caractère disons… volontariste du propos, c’est une question qui revient chaque année au sein de l’équipe (constituée de 24 bibliothécaires à la BU Belle Beille, toutes catégories confondues), notamment en période de forte affluence ou de révision pré-bac.

Vous êtes un professionnel des bibliothèques ? Vous travaillez à l’université ? Vous êtes confronté à des problématiques liée à l’occupation et aux usages des espaces de travail et de lecture (travail en groupe versus travail individuel, discussion versus silence…) ? Sans croire en l’exemplarité de notre démarche, voici un bilan (l’époque y est propice) des différents projets et des difficultés rencontrées depuis quatre ans.

Le bruit comme problème :

Rappelez-vous, c’était en 2009. A la suite de l’enquête de satisfaction Libqual menée en 2008, une première « campagne » était lancée à la Bu : « Le bruit, c’est l’affaire de tous ». Avant de revenir sur la démarche elle-même, il faut insister sur un aspect pour moi central: le bruit n’est pas en problème en lui-même. Il le devient 1/ à partir du moment où des usagers (étudiant.e.s, enseignant.e.s) de l’établissement protestent (à l’accueil, par mail, sur un formulaire de contact ou en ne venant plus à la bibliothèque, sur les réseaux sociaux…) contre des usages à leurs yeux illégitimes ou perturbateurs ; 2/ si le personnel le perçoit lui-même comme quelque chose d’illégitime ou de perturbateur pour un fonctionnement.

Les deux conditions sont liées, mais la première est centrale et doit être au cœur des préoccupations professionnelles. C’est pourquoi il est important de l’objectiver par une enquête. Questionnaires, entretiens, focus groupes… Toute démarche a sa cohérence, pourvu qu’elle respecte un certain nombre de règles, mais j’ai tendance à penser qu’une enquête quantitative vous permettra d’éviter un biais légitimiste. Je m’explique : les usagers fréquentant une bibliothèque universitaire régulièrement ou occasionnellement en ont tous une certaine image. Ils entrent dans un espace dans lequel ils projettent un certain nombre de représentations. Par exemple, une bibliothèque est un lieu où il y doit y avoir des livres, des sièges, des ordinateurs et où l’on peut travailler et lire, par exemple. L’ambiance… hum, l’ambiance doit… tiens, doit être sinon silencieuse, du moins calme ; on ne doit pas y parler ou y téléphoner. Par exemple (bis), une bibliothèque est un lieu où il doit y avoir des espaces de travail collectifs, et où l’on… doit pouvoir discuter et échanger à plusieurs, puisque les travaux de groupe sont de plus en plus demandés par les enseignant.e.s. L’ambiance peut donc y être animée, voire bruyante, cette animation et ce bruit ayant leur légitimité au regard des exigences du travail universitaire. Il me semble (mais il faudrait le valider par une enquête) que plus on avance dans les études universitaires, plus on tend vers la première perspective, plus on voit dans la bibliothèque un lieu voué d’abord à l’étude et au travail calmes ou silencieux. A l’inverse, j’ai l’impression que les étudiants de L1 ou L2 sont plus en attente d’espaces collectifs, où se mêlent sociabilité (en ligne, sur Facebook, ou autour des tables) et travail. Or, les premiers ont un avantage sur les seconds : ils se sentent plus légitimes à prendre la parole ou, tout du moins, à exprimer leur désaccord (de manière spontanée ou à la demande). C’est ce que l’économiste A. O. Hirschman appelle la voice, et l’on sait que cette compétence à s’exprimer (semi) publiquement est inégalement partagée. Les étudiants de première année auraient quant à eux plutôt tendance à exprimer leur insatisfaction par l’exit – en gros, ils ne viennent pas ou plus.

L’avantage d’une enquête quantitative réside dans sa (relative) représentativité. Cette phase de recueil de la (non)satisfaction est primordiale, car elle permet d’observer concrètement qui est satisfait du service et qui ne l’est pas. Les plus légitimistes (étudiants avancés, enseignants-chercheurs et… bibliothécaires) vous diront toujours ce qu’ils préfèrent : majoritairement du calme et du silence. Les autres ne voient pas nécessairement une ambiance animée ou bruyante comme un problème, au contraire. Avant de partir en guerre contre le bruit, je pense donc qu’il faut d’abord analyser réellement la situation, et ne pas ériger nos représentations professionnelles en normes intangibles.

 

 

Eloge du travardage

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Comme d’autres bibliothèques universitaires, la BU Belle-Beille propose plusieurs espaces de travail distincts à ses publics, selon qu’ils souhaitent travailler en silence ou en groupe.

Je ne reviendrai pas dans ce billet sur la légitimité de ces espaces ni ne détaillerai  la genèse de cet aménagement (Olivier Tacheau, ancien directeur de la BUA, en décrit ici le déroulé et les solutions proposées en 2009. Depuis, quelques réaménagements ont été faits, mais la philosophie demeure), ses aspects positifs et négatifs mais insister sur un point: de tous les espaces, c’est celui permettant aux étudiant.e.s de parler, discuter et échanger librement qui est le plus fréquenté.

La zone com – c’est son nom – offre plus de 400 places assises sur deux niveaux et, en période d’affluence (de 11h à 17h d’octobre à décembre), le niveau sonore y est élevé. Très élevé, même, si l’on en juge par les regards étonnés que les collègues en tourisme bibliothéconomique jettent sur ces espaces. Quant à la zone calme (« la zone dite calme », comme me l’a glissé une collègue facétieuse ou, plutôt, réaliste, un jour en réunion), nous avons le plus grand mal à y maintenir un niveau sonore disons… limité. Mais, me direz-vous, le calme est une notion éminemment subjective, à la différence du silence par exemple: ce qui paraîtra « calme » pour l’un.e sera « bruyant » pour l’autre.

Aucune restriction ou presque ne vient limiter la prise de parole. Les tables sont vastes, les chaises peuvent être déplacées (des groupes de douze ne sont pas rares), les rires et les éclats de voix fusent. Aucune paroi ne vient limiter l’envolée des sons – l’étage donne sur le rez-de-chaussée par une vaste mezzanine. Les étudiant.e.s peuvent manger fruits ou confiseries et boire dans dans des bouteilles (ni canettes ni gobelets ne sont autorisés), on peut utiliser son téléphone portable… Bref, tout cela donne l’image d’un joyeux bordel, si vous me passez l’expression. Quelque fois, un bibliothécaire passe timidement dans la salle pour ranger des livres et rappeler que les sandwichs ne sont pas autorisés, ou demander à l’un.e ou l’autre de s’assoir sur une chaise plutôt que sur la table.

La littérature professionnelle francophone ne semble pas s’intéresser beaucoup à ces usages de la bibliothèque (je n’ai évidemment pas tout lu ni consulté, mais ai jeté un oeil sur ça et, bien sûr, sur l’article que M. de Miribel a consacré au bruit en 2007). Quand elle le fait, c’est bien souvent sous le mode du problème – le silence constituant la norme attendue dans les espaces d’une bibliothèque universitaire. Le silence, la lecture: l’horizon d’attente des professionnels, mais aussi d’une bonne partie de nos usagers, demeure très classique. La bibliothèque reste encore, pour beaucoup, ce « lieu du travail sérieux » qu’elle a toujours (?) été.

Or, à la BU Belle-Beille donc, une majorité d’usager.e.s souhaite manifestement plus travailler dans le bruit / la rumeur / le brouhaha / les discussions / les conversations que dans le calme / le silence. A moins que, la mauvaise monnaie chassant la bonne (et revoilà la norme bénédictine qui prend le dessus…), celles et ceux souhaitant travailler dans le silence ou dans un calme vraiment… calme soient parti.e.s vers d’autres horizons. C’est possible – et je le regrette, même si le tiers de la bibliothèque reste (et restera) réservé au travail en silence.

Certain.e.s collègues se demandent parfois « comment ils.elles font », tous ces étudian.t.e.s, pour s’installer dans des espaces de travail en groupe si animés. Y travaillent-ils.elles seulement ? Quand on les regarde, tous ces jeunes attablé.e.s devant ordinateurs, cours et téléphones portables (jamais de livres en zone com, ou alors à l’étage, un peu, en psycho), quand on les écoute – ça discute, ça rigole, ça relit ses notes, ça bavarde, c’est du collectif, c’est assez chaleureux -, je me dis que le mot pour décrire cette réalité-là, qui est l’une des réalités de la vie étudiante sur ce campus en tout cas, c’est le travardage, ce mixte indissociablement lié de travail et de bavardages dont les proportions varient, mais qui saute aux yeux dès qu’on les ouvre.

Est-ce bien, est-ce mal ? C’est en tout cas là et bien là, depuis plusieurs années maintenant, et il faut faire avec.