Devoir de réserve et expertise en bibliothèque

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Petite réaction au billet de Calimaq au sujet du devoir de réserve et des droits et obligations des fonctionnaires.

  1. [Rappel] Anne-Sophie Chazaud est rédactrice en chef du Bulletin des bibliothèques de France depuis 2014. Conservatrice des bibliothèques, elle a pris à plusieurs reprises des positions politiques sur sa page Facebook (accessible publiquement), sur laquelle elle indiquait également, jusqu’à l’émergence d’une polémique, son affiliation professionnelle (redactrice en chef du BBF, ENSSIB). L’un de ces propos a été relayé et critiqué sur la page d’un groupe public Facebook (« Tu sais que tu es bibliothécaire quand… » ici).
  2. Plusieurs sites web s’en sont fait l’écho (Archimag, Actuallité, Livres Hebdo). Polémique et échos journalistiques ont incité le directeur de l’Enssib, Yves Alix, à publier une mise au point officielle.
  3. Bibliothécaires, professionnel.l.es de la profession, journalistes et blogueurs ont rapidement livré leur point de vue, tantôt sur le fond des propos tenus par Anne-Sophie Chazaud, tantôt sur la mise au point officielle de l’employeur de la rédactrice en chef. L’essentiel des échanges a eu lieu me semble-t-il sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter pour ce que j’en ai vu).
  4. Tout part (à mon niveau) de Lionel Maurel (Calimaq), qui a écrit un billet sur – ou plutôt à partir de cette polémique. A l’image de Lionel, que je paraphrase ici sans vergogne en détournant quelque peu son propos, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger en lisant ces billets et ces commentaires, et il m’a fallu plusieurs jours (et aussi quelques kilomètres de course à pied et de natation) pour commencer à élucider l’origine de ces interrogations.
  5. Le devoir de réserve, c’est l’entrée privilégiée par Calimaq – par laquelle il commence son billet en tout cas. Je cite :  » Il est certain que son cas [celui d'Anne-Sophie Chazaud] soulève une telle question [celle du périmètre du devoir de réserve], mais même si je désapprouve complètement le fond de ses propos, je me sens assez illégitime pour lui faire ce type de reproches. » Lionel explique ensuite (je résume) qu’à son niveau, le professionnel et le militant s’entremêlent fréquemment  – inextricablement, même – et à qu’à ce titre, ce devoir de réserve, il l’a souvent enfreint (« je ne me suis en effet jamais senti véritablement lié par le devoir de réserve »).
  6. Existe-t-il des spécialistes du Web ? Je veux dire, des expert.e.s qui, par leurs études, leurs observations et leurs publications, sont reconnu.e.s par le grand public, les journalistes et/ou la communauté scientifique, comme des personnes capables d’expliquer le fonctionnement du web ? Si oui, sur quoi fondent-ils.elles leur expertise ?
  7. Jusqu’en 1991, les soviétologues constituaient une communauté scientifique reconnue. Economistes, historiens, journalistes parfois, russophones en tout cas, ils.elles avaient développé un savoir, des savoir-faire liés à des terrains spécifiques. La chute de l’URSS a aussi constitué un drame scientifique -  je me souviens avoir personnellement contribué à la tragédie soviétique en supprimant méthodiquement des collections, dans un précédent poste, les différentes éditions de l’Economie de l’URSS de Pierre George.
  8. Je ne suis pas sûr que le Web, malgré toutes les révolutions qu’il implique, provoque l’apparition d’une nouvelle discipline scientifique. Ou alors ce sera à l’image des sciences politiques ou des sciences de l’éducation. Webologie ? Internet studies ? La page (exclusivement anglophone que consacre Wikipédia à ces dernières invitent, par sa concision et son unilinguisme, à aller voir ailleurs (sur le site de l’International Journal of Internet Science, par exemple ou encore sur celui de Futur Internet, « a scholarly open access journal on Internet technologies and the information society, published quarterly online by MDPI« ). Sciences de l’information et de la communication ? Médiologie ? Sciences de l’information et des bibliothèques ? J’ai personnellement du mal à voir en quoi ces sciences-là, quand elles sont bien faites, se distinguent de l’histoire, de la sociologie, de l’économie ou du droit.
  9. Mais je pose sans doute mal la question : « le web », en tant que terrain (terrainS), appelle-t-il, du point de vue des SHS, de nouvelles méthodes, voire une nouvelle épistémologie ? Des humanités numériques ?
  10. Sans doute, peut-être : je ne sais pas. Par contre, ce que j’arrive aujourd’hui à identifier, ce sont des personnes dont les analyses et le regard sur le web me semblent pertinents. Un peu de name-dropping, non hiérarchisé, partiel, partial : Dominique Cardon et Antonio Casilli (en sociologie), Xavier de La Porte et ses chroniques quotidiennes sur France Culture, les journalistes de Pixel pour les médias, Nicolas Morin et Lionel Maurel en bibliothèques… Ces gens-là, quand je les lis, j’ai toujours l’impression d’être un peu moins bête en changeant d’onglet – heureusement, ça ne dure jamais longtemps.
  11. Retour à S.I.Lex. C’est vrai que ce « carnet de veille et de réflexion d’un juriste et bibliothécaire » contient des prises de position, avec lesquelles je ne suis pas toujours d’accord, tant sur le fond que sur la forme – pour autant que je puisse avoir un avis ou une expertise sur ces sujets, ce qui m’arrive rarement finalement. Mais avant de traduire les prises de position d’un militant du libre, S.I.Lex me semble être, d’abord, un outil d’analyse des évolutions du droit sur le web. Beaucoup de gens peuvent avoir une opinion en matière juridique. Peu sont capables d’argumenter rationnellement, de commenter des textes, d’en rappeler l’histoire, de les comparer à d’autres traditions juridiques. Or ce que fait à son échelle, en temps réel, Lionel Maurel, c’est bien de construire un corpus d’analyse juridique. Militant, Calimaq ? Sans aucun doute. Mais il me semble que ce militantisme, Lionel Maurel le fonde en tant que  » personnel scientifique des bibliothèques » (règlementairement en tout cas).
  12. Je ne connais pas le h-index de Lionel et n’ai pas pris la peine de voir s’il était cité dans des revues de droit. Mais en tant que professionnel des bibliothèques, son expertise juridique ne fait aucun doute. Quand il intervient, j’ai plutôt le sentiment que c’est en tant qu’expert spécifique, sur des sujets précis, situés (« la théorie n’exprimera pas, ne traduira pas, n’appliquera pas une pratique, elle est une pratique. Mais locale et régionale : non totalisatrice« . Foucault, Dits et écrits, 1994, tome 2, p. 308 ; cité par Daniel Mouchard). Un peu comme un Calenge, quand il écrivait sur la politique documentaire.
  13. Peut-être qu’un jour son autorité de tutelle ira lui chercher des noises sur ses prises de position, les copies parties, les archives ouvertes, etc. Si celles-ci restent dans le périmètre de compétence de Lionel, je ne serais pas prêt cependant à miser sur les chances de l’Administration.
  14. Vous avez lu comme moi le commentaire d’Anne-Sophie Chazaud. J’en reprends les premiers mots : « A la préfecture du Rhône, comme en toute autre, où l’on se rend pour faire des documents administratifs pendant d’interminables heures, on se retrouve à côté de toutes les personnes qui viennent pour les titres de séjour, naturalisations, etc. On est alors suffoqué par la quantité de femmes voilées de pied en cap, ou juste en cap, par le comportement bruyant et arrogant de nombreux requérants [...]« , source).
  15. A.-S. Chazaud n’a pas écrit « A la bibliothèque municipale de Lyon », mais « A la préfecture du Rhône ». Son point de vue est très situé (dans l’espace et dans le temps). Mais c’est celui d’une simple quidam, pas d’une professionnelle des bibliothèques. Or, il existe une actualité professionnelle très riche en matière de d’intégration (ou de refus d’intégration) des populations immigrées : aux Etats-Unis, dans les pays nordiques et ce bien avant la vague de migration provoquée par le conflit syrien ; l’IFLA a produit en 2015 un manifeste ; le Guichet du savoir lyonnais s’est même fendu d’une réponse à une question sur ce thème ; un jeune professionnel plein d’avenir y a même consacré un mémoire professionnel
  16. Ce à quoi l’on aurait pu s’attendre de la part d’un.e professionnel.le, c’est un point de vue professionnel, étayé par une expérience, un regard réflexif sur une pratique, une ou des études de cas, des observations relevées selon une ou des méthodes précises, etc. En tant que professionnel, la question de la place des religions et de la laïcité en bibliothèque universitaire m’intéresse beaucoup (des choses intéressantes ici). Mais je ne doute pas qu’un prochain numéro du BBF porte justement sur ce thème.
  17. Note méta : le présent billet relève bien de la catégorie « Café du commerce » : je n’ai aucune compétence ou expertise particulière. Cent quarante signes me paraissaient un peu court.

La mise en ligne des mémoires, un (autre) exemple de régression électronique

Lionel Maurel a publié un chouette billet sur la notion de « régression numérique » appliquée aux thèses électroniques, en complément d’une autre (et tout aussi intéressante) analyse d’Olivier Legendre. J’en profite pour apporter une précision concernant non plus les thèses, mais les mémoires.

Nous travaillons depuis 2012 à l’université d’Angers sur un site de diffusion des mémoires (de la L2 à la thèse d’exercice, en passant par les M1 et M2), Dune. Et le principal problème que nous rencontrons concerne les mémoires professionnels. Ces travaux n’ont pas souvent une portée scientifique conséquente mais sont en revanche extrêmement utilisés par les étudiants des filières concernées. La vocation utilitariste est clairement assumée, l’étudiant.e cherchant de « bons mémoires » dont il.elle pourrait s’inspirer – je laisse ici tout la problématique liée au plagiat. C’est la raison principale pour laquelle nous n’avons pas utilisé la plate-forme DUMAS, qui ne nous permettait pas de gérer au plus près le dépôt de mémoires à diffusion restreinte.

Cependant, la diffusion est bien souvent interdite par l’entreprise accueillant le.la stagiaire. Il semble bien que les droits d’auteur appartiennent à l’entreprise plus qu’au rédacteur.trice du mémoire – c’est en tout cas ce que nous a indiqué le service juridique de l’université. De fait, la crainte d’une diffusion des données entraine bien souvent un refus d’accepter la mise en ligne sur internet ou en intranet, voir d’être déposé tout court, même en restant confidentiel. Nous recevons parfois des formulaires d’autorisation de mise en ligne sur lesquels une main (anonyme) a ajouté : « Détruire le PDF ».

Nous n’avions évidemment pas ce type de difficulté avec les mémoires déposés sous forme papier, l’entreprise n’allant pas vérifier dans les magasins des bibliothèques si des données les concernant s’y trouvaient…

Actuellement, nous sommes dans une phase de flottement, certaines filières ou écoles (d’ingénieur notamment) ayant abandonné le dépôt papier mais ne diffusant pas sous format électronique. Un des effets pervers est la multiplication des petits serveurs (ou même ordinateurs) fantômes, destinés à stocker de manière officieuse, par les enseignant.es, les mémoires en question. Toutes les disciplines sont concernées, dès lors qu’un mémoire professionnel est réalisé : traductologie, GEA, négociateur trilingue, archives… Bref, nous avons reproduit, sous une autre forme, la fameuse étagère-pleine-de-cartons-remplis-de-mémoires-stockés-dans-le-bureau-A12.

A cela, on pourrait ajouter les problématiques d’archivage, les mémoires ne relevant pas du même régime juridique que les thèses. Il existe donc actuellement un double circuit : électronique, imparfait, et papier, avec échantillonnage et stockage aux archives départementales… Nous n’avons pour l’heure pas de solution toute faite mais des pistes de travail.

En premier lieu, il est déjà possible de déposer sur Dune un mémoire confidentiel mais d’autoriser la diffusion d’un diaporama présenté lors de la soutenance. Ces dernières ne prévoient cependant pas toutes ce type de support, qui peut le cas échéant contenir des données confidentielles.

Nous pouvons en outre jouer sur la diffusion différée : les données d’une entreprise sont certes confidentielles à un instant T, mais sans doute beaucoup moins dans un, deux ou trois ans. Sauf que le mémoire, l’étudiant.e cherche à le consulter tout de suite et pas dans trois ans.

Une autre solution serait de limiter l’accès aux données. Actuellement, il existe trois niveaux de consultation : web ouvert, web ouvert aux seuls membres de la communauté universitaire angevine, administrateur. Une demande forte de la part de certains départements est de limiter l’accès aux seul.e.s inscrit.e.s de ce département. Ce pourrait être une solution, et nous y viendrons peut-être… avec le risque d’une multiplication des exceptions, du type « Accès réservé aux étudiants de M2 de la filière psychologie ».

Nous pourrions enfin envisager la mise en place d’un bouton « demander ce mémoire ». Le problème ici est que les étudiants sont généralement en fin de parcours universitaire et vont quitter l’établissement, posant la question de la pérennité de leur adresse mail. De surcroît, l’entreprise devrait avoir son mot à dire dans l’autorisation de diffusion à un particulier…

Bref : il n’y a pas de solution simple. Tout n’est cependant pas négatif, car le circuit tel qu’il fonctionne actuellement permet une diffusion plus large des travaux en santé (médecine, sage-femme, pharmacie) ou en SHS.

« Partir en campagne ». Le bruit en bibliothèque universitaire comme problème et comme solution (1)

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Je suis déjà revenu à plusieurs reprises sur le thème du bruit à la bibliothèque universitaire Belle Beille (voir ici et ). Malgré les dispositions prises et le caractère disons… volontariste du propos, c’est une question qui revient chaque année au sein de l’équipe (constituée de 24 bibliothécaires à la BU Belle Beille, toutes catégories confondues), notamment en période de forte affluence ou de révision pré-bac.

Vous êtes un professionnel des bibliothèques ? Vous travaillez à l’université ? Vous êtes confronté à des problématiques liée à l’occupation et aux usages des espaces de travail et de lecture (travail en groupe versus travail individuel, discussion versus silence…) ? Sans croire en l’exemplarité de notre démarche, voici un bilan (l’époque y est propice) des différents projets et des difficultés rencontrées depuis quatre ans.

Le bruit comme problème :

Rappelez-vous, c’était en 2009. A la suite de l’enquête de satisfaction Libqual menée en 2008, une première « campagne » était lancée à la Bu : « Le bruit, c’est l’affaire de tous ». Avant de revenir sur la démarche elle-même, il faut insister sur un aspect pour moi central: le bruit n’est pas en problème en lui-même. Il le devient 1/ à partir du moment où des usagers (étudiant.e.s, enseignant.e.s) de l’établissement protestent (à l’accueil, par mail, sur un formulaire de contact ou en ne venant plus à la bibliothèque, sur les réseaux sociaux…) contre des usages à leurs yeux illégitimes ou perturbateurs ; 2/ si le personnel le perçoit lui-même comme quelque chose d’illégitime ou de perturbateur pour un fonctionnement.

Les deux conditions sont liées, mais la première est centrale et doit être au cœur des préoccupations professionnelles. C’est pourquoi il est important de l’objectiver par une enquête. Questionnaires, entretiens, focus groupes… Toute démarche a sa cohérence, pourvu qu’elle respecte un certain nombre de règles, mais j’ai tendance à penser qu’une enquête quantitative vous permettra d’éviter un biais légitimiste. Je m’explique : les usagers fréquentant une bibliothèque universitaire régulièrement ou occasionnellement en ont tous une certaine image. Ils entrent dans un espace dans lequel ils projettent un certain nombre de représentations. Par exemple, une bibliothèque est un lieu où il y doit y avoir des livres, des sièges, des ordinateurs et où l’on peut travailler et lire, par exemple. L’ambiance… hum, l’ambiance doit… tiens, doit être sinon silencieuse, du moins calme ; on ne doit pas y parler ou y téléphoner. Par exemple (bis), une bibliothèque est un lieu où il doit y avoir des espaces de travail collectifs, et où l’on… doit pouvoir discuter et échanger à plusieurs, puisque les travaux de groupe sont de plus en plus demandés par les enseignant.e.s. L’ambiance peut donc y être animée, voire bruyante, cette animation et ce bruit ayant leur légitimité au regard des exigences du travail universitaire. Il me semble (mais il faudrait le valider par une enquête) que plus on avance dans les études universitaires, plus on tend vers la première perspective, plus on voit dans la bibliothèque un lieu voué d’abord à l’étude et au travail calmes ou silencieux. A l’inverse, j’ai l’impression que les étudiants de L1 ou L2 sont plus en attente d’espaces collectifs, où se mêlent sociabilité (en ligne, sur Facebook, ou autour des tables) et travail. Or, les premiers ont un avantage sur les seconds : ils se sentent plus légitimes à prendre la parole ou, tout du moins, à exprimer leur désaccord (de manière spontanée ou à la demande). C’est ce que l’économiste A. O. Hirschman appelle la voice, et l’on sait que cette compétence à s’exprimer (semi) publiquement est inégalement partagée. Les étudiants de première année auraient quant à eux plutôt tendance à exprimer leur insatisfaction par l’exit – en gros, ils ne viennent pas ou plus.

L’avantage d’une enquête quantitative réside dans sa (relative) représentativité. Cette phase de recueil de la (non)satisfaction est primordiale, car elle permet d’observer concrètement qui est satisfait du service et qui ne l’est pas. Les plus légitimistes (étudiants avancés, enseignants-chercheurs et… bibliothécaires) vous diront toujours ce qu’ils préfèrent : majoritairement du calme et du silence. Les autres ne voient pas nécessairement une ambiance animée ou bruyante comme un problème, au contraire. Avant de partir en guerre contre le bruit, je pense donc qu’il faut d’abord analyser réellement la situation, et ne pas ériger nos représentations professionnelles en normes intangibles.

 

 

Ouvrir l’accès aux ressources électroniques aux entreprises privées: le pour et le contre

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[10/10/2013, 21h00: Mise à jour en fin d'argumentaire, la discussion s'étant poursuivie en interne]

Petite synthèse de quelques échanges sur Twitter sur le thème: faut-il que les BU proposent des abonnements institutionnels aux entreprises, afin que celles-ci puissent accéder aux ressources électroniques ? [merci @dbourrion, @lully1804, @bbober @st_b, @mpuaud, @NaCl2 et @Nico_Asli pour le débat et les remarques]. Réflexion née d’une demande d’une PME angevine souhaitant accéder au WoK et à Science direct. Sachant, bien évidemment, que l’accès aux ressources papier ne motive pas ou peu ce type de demande.

Pour :

  1. Ouverture des BU à d’autres publics que son cœur de cible officiel.
  2. Permettre l’accès à un coût abordable à la recherche publique, pour favoriser le développement du tissu économique local. Après tout, des BU (mais pas celle d’Angers) proposent bien des abonnements gratuits ou moins chers aux chômeurs, pourquoi pas aux entreprises ? D’autre part, si une université parvient à créer des incubateurs d’entreprise, il ne serait pas aberrant que ces dernières puissent accéder, sous condition, aux ressources électroniques.
  3. En période de vaches maigres, permettre une rentrée d’argent supplémentaire, le coût d’un abonnement pour une institution étant supérieure à celle d’un particulier (le double à la BU de Nice, par exemple).
  4. Individuellement, on sait (à Angers en tout cas) que des salariés d’entreprises ont pris des abonnements (cabinet d’avocat, par exemple) payants. Il s’agirait d’officialiser une pratique officieuse.

Contre :

  1. La mission première d’un service public de l’enseignement et de la recherche est de desservir ses publics cibles (étudiant.e.s et EC), pas des entreprises privées.
  2. On a encore bien du mal à proposer des services tout à fait optimaux : avant de songer à élargir à qui que ce soit, faisons déjà en sorte que nos usagers soient satisfaits.
  3. Si l’on pratique un surcoût, il faut le justifier par une qualité de service disons… supérieure ou, à tout le moins, différente. Pour pousser la logique jusqu’au bout, en cas de difficulté d’accès (un éditeur comme Dalloz nous a posé souvent problème ces deniers mois), l’entreprise serait en droit demander des compensations.
  4. Les entreprises privées peuvent très bien souscrire un abonnement à des éditeurs. Certains cabinets d’avocat le font. Si c’est trop cher, rien ne leur interdit de s’associer.
  5. Les contrats des éditeurs ne prévoient pas ce type d’abonnement, on serait probablement dans l’illégalité.
  6. Quelle politique tarifaire appliquer ? Le double d’une inscription classique semble peu onéreux par rapport à ce que nous coûtent ces ressources.
  7. [MàJ du 10/10/13 : plutôt que de proposer de l'accès brut, il serait sans doute plus pertinent de travailler, en BU, avec les services de formation continue. L'accès aux ressources, sous forme individuel, serait couplé à une politique de formation active... et à d'autres services: des espaces de réunion, des ordinateurs, un fablab, des bibliothécaires (si, si) que sais-je encore, le tout ouvert aux chômeurs, aux auto-entrepreneurs ou aux PME n'ayant pas les moyens de payer l'accès aux ressources électroniques].

Voilà. A Angers, la réponse sera donc pour l’instant négative, sachant que les inscriptions individuelles (34 euros) sont toujours possibles. Remarques, questions et prises de position bienvenues.

« Votre petit business model, il ne m’intéresse pas »

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Les journées Couperin ont été beaucoup commentées, sur Twitter ou ici même. Elles ont provoqué également quelques réactions critiques, à l’image de la journée organisée par le regroupement d’éditeurs Cairn. Ce sont quelques-unes des interventions lors de cette dernière journée que je voudrais commenter ici.

Comme d’autres collègues bibliothécaires, j’ai tout d’abord été agacé par la tonalité du communiqué final, renforcé par le ton volontairement polémique de plusieurs intervenants: Stéphane Bureau, des éditions Armand Colin, parle ainsi (21′) des « Monsanto de l’open access », quand Philippe Minard, professeur des universités et secrétaire de rédaction de la Revue d’histoire moderne et contemporaine ou encore Ghislaine Chartron, professeure au CNAM, évoquent les « ayatollah » ou les « extrémistes » de l’open access. Bigre.

Cette posture défensive est liée officiellement à la publication d’un document de l’Union européenne concernant l’open access. Mais sans doute est-elle aussi liée au ton parfois très militant des intervenants des journées Couperin. Je suppose que certaines affirmations de Bernard Rentier, recteur-président de l’université de Liège, ont dû hérisser le poil des éditeurs de Cairn – que l’on songe au « Moi, votre petit business model, je n’en ai rien à faire »… Est-ce moi qui ai l’esprit un peu tordu, ou fallait-il voir dans la présence, à la tribune, d’un animateur belge et liégeois, un clin d’oeil à M. Rentier ? Bref.

Ce qui m’a cependant le plus frappé, c’est cependant moins cet aspect polémique (quoique: l’historien Philippe Minard avait visiblement des comptes à régler avec revues.org, au détriment d’un échange constructif me semble-t-il) que  l’inquiétude, palpable chez de nombreux.ses enseignant.e.s-chercheurs.ses (EC) présent.e.s dans la salle, sur la viabilité des revues en SHS qu’ils.elles animent.

Ces EC auraient pourtant intérêt, me disais-je un peu naïvement, à promouvoir l’open access et à raccourcir les barrières mobiles imposées pour la consultation libre. Eh bien non: bon nombre des présent.e.s ont manifesté des craintes et défendaient fermement le modèle économique promu par Cairn, dont l’essentiel des revenus repose sur les abonnements et, dans une moindre mesure, sur la vente d’articles à la pièce.

J’ai donc cherché à en savoir plus. Voici, en quelques mots et tel que je l’ai compris, le point de vue de ces acteurs. Dans un prochain billet, je reviendrai sur ces différents arguments.

  1. Il existe une différence essentielle entre la production scientifique en SHS et celle en STM (intervention introductive de Marc Minon, de Cairn): pas la même temporalité (les articles en sciences de la vie, par exemple, se périment vite); pas les mêmes modalités de production (les revues ne sont qu’une modalité de diffusion, avec les livres); les frontières entre revues académiques et revues plus grand public sont plus floues qu’en STM (le cas de la revue Esprit a été cité – Esprit, présent sur Cairn mais Cairn, bizarrement absent du site officiel d’Esprit – passons).
  2. Tous les acteurs académiques en SHS reconnaissent la nécessité d’un travail d’édition des textes scientifiques, indépendamment des questions de peer-reviewing. Bien évidemment, les éditeurs privés insistent beaucoup sur cet aspect, au point de se qualifier pour certains de cocréateur de la production scientifique (voir l’intervention de Stéphane Bureau, Armand Colin).
  3. Tous les acteurs académiques en SHS reconnaissent que ce travail éditorial a un coût (voir l’intervention de Ph. Minard, à 3’50), même si je n’ai pas vu d’intervenant aborder concrètement cet aspect.
  4. Dans les SHS francophones, depuis la fin du 19ème siècle, ce travail a été historiquement confié à des éditeurs de petite taille, dont l’économie a longtemps été fragile – que l’on pense par exemple à Felix Alcan ou Armand Colin (propriété d’Hachette Livres), Belin et La Découverte (cette dernière intégrée depuis 1998 au groupe Havas, aujourd’hui Editis).
  5. De fait, on ne pourrait pas comparer ces éditeurs de SHS « historiques » avec les « requins » que seraient Elevier ou Springer, dont la croissance est à deux chiffres. La rhétorique des « petits » contre les « gros » a d’ailleurs été mobilisée à plusieurs reprises. Dans tous les cas, « il ne faut pas nous amalgamer avec ces gens-là », selon l’un des intervenants.
  6. Tous les acteurs et, en premier lieu, les éditeurs, reconnaissent que la mise en place de Cairn a représenté une bouffée d’oxygène au niveau financier pour les éditeurs, alors que la viabilité économique des publications papier n’était plus assurée à la fin des années 1990 (voir l’intervention de François Gèze, directeur des éditions La Découverte et figure historique de l’édition de SHS en France).
  7. La recommandation européenne, en promouvant une barrière mobile très courte (au yeux des éditeurs) et en systématisant le dépôt en open access, casserait cette dynamique et ce modèle économique et signerait la « mort » des revues de SHS (le terme a été employé à plusieurs reprises).
  8. La puissance publique n’a pas fait montre d’une politique très claire concernant la mise en ligne des revues: entre Persee, revues.org, HAL, TEL ou Gallica, il est difficile d’y voir clair. Remplacer des acteurs privés, même imparfaits, par un acteur public, lui aussi imparfait, serait discutable: « Il ne faut pas que cela devienne un service public global », va même jusqu’à affirmer un éditeur présent dans la salle (44′).
  9. UNE solution unique portée par UN seul acteur public (comme le CNRS, qui a été cité) serait en outre potentiellement dangereuse, les équipes éditoriales dépendant, pour leur financement, d’une seule source susceptible de se tarir en cas de changement d’orientation politique et/ou scientifique. Cette crainte a été formulée très clairement par Patrick Friedenson, professeur d’histoire économique, directeur entre autres de la revue Le Mouvement social.
  10. Une citation, enfin, pour conclure cet argumentaire, de Ph. Miniard (toujours lui), qui me semble bien résumer l’état d’esprit lors de cette journée: « L’exception SHS est indispensable. Oui, couper le bec et le cou à Elsevier et autres grands rapaces si vous le voulez, mais nous ne sommes pas concernés. Donc pour nous, des politiques de dépôt bien sûr, avec une barrière mobile de 3 ou 4 ans, mais laissées à l’appréciation de ceux qui le souhaiteraient – je crois que c’est le minimum pour que nous survivions. Et puis pour le reste, des portails coopératifs, des passerelles, des synergies oui, mais pas d’étouffement ».

Quelques chiffres enfin pour terminer ce billet (source: Marc Minon dans son introduction):

  • Il y aurait 84000 articles en libre accès sur Cairn, soit deux fois plus que sur HAL SHS.
  • 7% des revues sont diffusées par de grandes maisons d’édition. Le reste, tout le reste, l’est par de petites structures.
  • 19% des consultations concernent des articles publiés depuis moins d’un an.

Dans le prochain billet, je reviendrai sur ces différents arguments et ces chiffres.

Eloge du travardage

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Comme d’autres bibliothèques universitaires, la BU Belle-Beille propose plusieurs espaces de travail distincts à ses publics, selon qu’ils souhaitent travailler en silence ou en groupe.

Je ne reviendrai pas dans ce billet sur la légitimité de ces espaces ni ne détaillerai  la genèse de cet aménagement (Olivier Tacheau, ancien directeur de la BUA, en décrit ici le déroulé et les solutions proposées en 2009. Depuis, quelques réaménagements ont été faits, mais la philosophie demeure), ses aspects positifs et négatifs mais insister sur un point: de tous les espaces, c’est celui permettant aux étudiant.e.s de parler, discuter et échanger librement qui est le plus fréquenté.

La zone com – c’est son nom – offre plus de 400 places assises sur deux niveaux et, en période d’affluence (de 11h à 17h d’octobre à décembre), le niveau sonore y est élevé. Très élevé, même, si l’on en juge par les regards étonnés que les collègues en tourisme bibliothéconomique jettent sur ces espaces. Quant à la zone calme (« la zone dite calme », comme me l’a glissé une collègue facétieuse ou, plutôt, réaliste, un jour en réunion), nous avons le plus grand mal à y maintenir un niveau sonore disons… limité. Mais, me direz-vous, le calme est une notion éminemment subjective, à la différence du silence par exemple: ce qui paraîtra « calme » pour l’un.e sera « bruyant » pour l’autre.

Aucune restriction ou presque ne vient limiter la prise de parole. Les tables sont vastes, les chaises peuvent être déplacées (des groupes de douze ne sont pas rares), les rires et les éclats de voix fusent. Aucune paroi ne vient limiter l’envolée des sons – l’étage donne sur le rez-de-chaussée par une vaste mezzanine. Les étudiant.e.s peuvent manger fruits ou confiseries et boire dans dans des bouteilles (ni canettes ni gobelets ne sont autorisés), on peut utiliser son téléphone portable… Bref, tout cela donne l’image d’un joyeux bordel, si vous me passez l’expression. Quelque fois, un bibliothécaire passe timidement dans la salle pour ranger des livres et rappeler que les sandwichs ne sont pas autorisés, ou demander à l’un.e ou l’autre de s’assoir sur une chaise plutôt que sur la table.

La littérature professionnelle francophone ne semble pas s’intéresser beaucoup à ces usages de la bibliothèque (je n’ai évidemment pas tout lu ni consulté, mais ai jeté un oeil sur ça et, bien sûr, sur l’article que M. de Miribel a consacré au bruit en 2007). Quand elle le fait, c’est bien souvent sous le mode du problème – le silence constituant la norme attendue dans les espaces d’une bibliothèque universitaire. Le silence, la lecture: l’horizon d’attente des professionnels, mais aussi d’une bonne partie de nos usagers, demeure très classique. La bibliothèque reste encore, pour beaucoup, ce « lieu du travail sérieux » qu’elle a toujours (?) été.

Or, à la BU Belle-Beille donc, une majorité d’usager.e.s souhaite manifestement plus travailler dans le bruit / la rumeur / le brouhaha / les discussions / les conversations que dans le calme / le silence. A moins que, la mauvaise monnaie chassant la bonne (et revoilà la norme bénédictine qui prend le dessus…), celles et ceux souhaitant travailler dans le silence ou dans un calme vraiment… calme soient parti.e.s vers d’autres horizons. C’est possible – et je le regrette, même si le tiers de la bibliothèque reste (et restera) réservé au travail en silence.

Certain.e.s collègues se demandent parfois « comment ils.elles font », tous ces étudian.t.e.s, pour s’installer dans des espaces de travail en groupe si animés. Y travaillent-ils.elles seulement ? Quand on les regarde, tous ces jeunes attablé.e.s devant ordinateurs, cours et téléphones portables (jamais de livres en zone com, ou alors à l’étage, un peu, en psycho), quand on les écoute – ça discute, ça rigole, ça relit ses notes, ça bavarde, c’est du collectif, c’est assez chaleureux -, je me dis que le mot pour décrire cette réalité-là, qui est l’une des réalités de la vie étudiante sur ce campus en tout cas, c’est le travardage, ce mixte indissociablement lié de travail et de bavardages dont les proportions varient, mais qui saute aux yeux dès qu’on les ouvre.

Est-ce bien, est-ce mal ? C’est en tout cas là et bien là, depuis plusieurs années maintenant, et il faut faire avec.

 

 

Service de renseignement présentiel – Le grand flou

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A la suite de la réorganisation du service public à la BU Belle-Beille (j’y reviendrai), je me suis mis en tête d’assurer à mes collègues une formation sur le service de renseignement présentiel.
Chemin et réflexion faisant, l’objectif initial – former aux outils – s’est transformé. Expliquer le fonctionnement des ressources électroniques, comme on le (comme je l’ai) fait souvent en BU, ne suffit pas: il m’a paru nécessaire de travailler en amont sur les missions et objectifs d’un tel service, à l’heure où les SRV (services de renseignement virtuels comme Ubib, Rue des facs ou les Guichets du savoir) occupent le devant de la scène.
Le résultat a donné un support ainsi que plusieurs discussions animées avec les collègues. L’essentiel résidant dans les secondes plus que dans le premier, j’en parlerai prochainement.