Devoir de réserve et expertise en bibliothèque

Petite réaction au billet de Calimaq au sujet du devoir de réserve et des droits et obligations des fonctionnaires.

  1. [Rappel] Anne-Sophie Chazaud est rédactrice en chef du Bulletin des bibliothèques de France depuis 2014. Conservatrice des bibliothèques, elle a pris à plusieurs reprises des positions politiques sur sa page Facebook (accessible publiquement), sur laquelle elle indiquait également, jusqu’à l’émergence d’une polémique, son affiliation professionnelle (redactrice en chef du BBF, ENSSIB). L’un de ces propos a été relayé et critiqué sur la page d’un groupe public Facebook (« Tu sais que tu es bibliothécaire quand… » ici).
  2. Plusieurs sites web s’en sont fait l’écho (Archimag, Actuallité, Livres Hebdo). Polémique et échos journalistiques ont incité le directeur de l’Enssib, Yves Alix, à publier une mise au point officielle.
  3. Bibliothécaires, professionnel.l.es de la profession, journalistes et blogueurs ont rapidement livré leur point de vue, tantôt sur le fond des propos tenus par Anne-Sophie Chazaud, tantôt sur la mise au point officielle de l’employeur de la rédactrice en chef. L’essentiel des échanges a eu lieu me semble-t-il sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter pour ce que j’en ai vu).
  4. Tout part (à mon niveau) de Lionel Maurel (Calimaq), qui a écrit un billet sur – ou plutôt à partir de cette polémique. A l’image de Lionel, que je paraphrase ici sans vergogne en détournant quelque peu son propos, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger en lisant ces billets et ces commentaires, et il m’a fallu plusieurs jours (et aussi quelques kilomètres de course à pied et de natation) pour commencer à élucider l’origine de ces interrogations.
  5. Le devoir de réserve, c’est l’entrée privilégiée par Calimaq – par laquelle il commence son billet en tout cas. Je cite :  » Il est certain que son cas [celui d'Anne-Sophie Chazaud] soulève une telle question [celle du périmètre du devoir de réserve], mais même si je désapprouve complètement le fond de ses propos, je me sens assez illégitime pour lui faire ce type de reproches. » Lionel explique ensuite (je résume) qu’à son niveau, le professionnel et le militant s’entremêlent fréquemment  – inextricablement, même – et à qu’à ce titre, ce devoir de réserve, il l’a souvent enfreint (« je ne me suis en effet jamais senti véritablement lié par le devoir de réserve »).
  6. Existe-t-il des spécialistes du Web ? Je veux dire, des expert.e.s qui, par leurs études, leurs observations et leurs publications, sont reconnu.e.s par le grand public, les journalistes et/ou la communauté scientifique, comme des personnes capables d’expliquer le fonctionnement du web ? Si oui, sur quoi fondent-ils.elles leur expertise ?
  7. Jusqu’en 1991, les soviétologues constituaient une communauté scientifique reconnue. Economistes, historiens, journalistes parfois, russophones en tout cas, ils.elles avaient développé un savoir, des savoir-faire liés à des terrains spécifiques. La chute de l’URSS a aussi constitué un drame scientifique -  je me souviens avoir personnellement contribué à la tragédie soviétique en supprimant méthodiquement des collections, dans un précédent poste, les différentes éditions de l’Economie de l’URSS de Pierre George.
  8. Je ne suis pas sûr que le Web, malgré toutes les révolutions qu’il implique, provoque l’apparition d’une nouvelle discipline scientifique. Ou alors ce sera à l’image des sciences politiques ou des sciences de l’éducation. Webologie ? Internet studies ? La page (exclusivement anglophone que consacre Wikipédia à ces dernières invitent, par sa concision et son unilinguisme, à aller voir ailleurs (sur le site de l’International Journal of Internet Science, par exemple ou encore sur celui de Futur Internet, « a scholarly open access journal on Internet technologies and the information society, published quarterly online by MDPI« ). Sciences de l’information et de la communication ? Médiologie ? Sciences de l’information et des bibliothèques ? J’ai personnellement du mal à voir en quoi ces sciences-là, quand elles sont bien faites, se distinguent de l’histoire, de la sociologie, de l’économie ou du droit.
  9. Mais je pose sans doute mal la question : « le web », en tant que terrain (terrainS), appelle-t-il, du point de vue des SHS, de nouvelles méthodes, voire une nouvelle épistémologie ? Des humanités numériques ?
  10. Sans doute, peut-être : je ne sais pas. Par contre, ce que j’arrive aujourd’hui à identifier, ce sont des personnes dont les analyses et le regard sur le web me semblent pertinents. Un peu de name-dropping, non hiérarchisé, partiel, partial : Dominique Cardon et Antonio Casilli (en sociologie), Xavier de La Porte et ses chroniques quotidiennes sur France Culture, les journalistes de Pixel pour les médias, Nicolas Morin et Lionel Maurel en bibliothèques… Ces gens-là, quand je les lis, j’ai toujours l’impression d’être un peu moins bête en changeant d’onglet – heureusement, ça ne dure jamais longtemps.
  11. Retour à S.I.Lex. C’est vrai que ce « carnet de veille et de réflexion d’un juriste et bibliothécaire » contient des prises de position, avec lesquelles je ne suis pas toujours d’accord, tant sur le fond que sur la forme – pour autant que je puisse avoir un avis ou une expertise sur ces sujets, ce qui m’arrive rarement finalement. Mais avant de traduire les prises de position d’un militant du libre, S.I.Lex me semble être, d’abord, un outil d’analyse des évolutions du droit sur le web. Beaucoup de gens peuvent avoir une opinion en matière juridique. Peu sont capables d’argumenter rationnellement, de commenter des textes, d’en rappeler l’histoire, de les comparer à d’autres traditions juridiques. Or ce que fait à son échelle, en temps réel, Lionel Maurel, c’est bien de construire un corpus d’analyse juridique. Militant, Calimaq ? Sans aucun doute. Mais il me semble que ce militantisme, Lionel Maurel le fonde en tant que  » personnel scientifique des bibliothèques » (règlementairement en tout cas).
  12. Je ne connais pas le h-index de Lionel et n’ai pas pris la peine de voir s’il était cité dans des revues de droit. Mais en tant que professionnel des bibliothèques, son expertise juridique ne fait aucun doute. Quand il intervient, j’ai plutôt le sentiment que c’est en tant qu’expert spécifique, sur des sujets précis, situés (« la théorie n’exprimera pas, ne traduira pas, n’appliquera pas une pratique, elle est une pratique. Mais locale et régionale : non totalisatrice« . Foucault, Dits et écrits, 1994, tome 2, p. 308 ; cité par Daniel Mouchard). Un peu comme un Calenge, quand il écrivait sur la politique documentaire.
  13. Peut-être qu’un jour son autorité de tutelle ira lui chercher des noises sur ses prises de position, les copies parties, les archives ouvertes, etc. Si celles-ci restent dans le périmètre de compétence de Lionel, je ne serais pas prêt cependant à miser sur les chances de l’Administration.
  14. Vous avez lu comme moi le commentaire d’Anne-Sophie Chazaud. J’en reprends les premiers mots : « A la préfecture du Rhône, comme en toute autre, où l’on se rend pour faire des documents administratifs pendant d’interminables heures, on se retrouve à côté de toutes les personnes qui viennent pour les titres de séjour, naturalisations, etc. On est alors suffoqué par la quantité de femmes voilées de pied en cap, ou juste en cap, par le comportement bruyant et arrogant de nombreux requérants [...]« , source).
  15. A.-S. Chazaud n’a pas écrit « A la bibliothèque municipale de Lyon », mais « A la préfecture du Rhône ». Son point de vue est très situé (dans l’espace et dans le temps). Mais c’est celui d’une simple quidam, pas d’une professionnelle des bibliothèques. Or, il existe une actualité professionnelle très riche en matière de d’intégration (ou de refus d’intégration) des populations immigrées : aux Etats-Unis, dans les pays nordiques et ce bien avant la vague de migration provoquée par le conflit syrien ; l’IFLA a produit en 2015 un manifeste ; le Guichet du savoir lyonnais s’est même fendu d’une réponse à une question sur ce thème ; un jeune professionnel plein d’avenir y a même consacré un mémoire professionnel
  16. Ce à quoi l’on aurait pu s’attendre de la part d’un.e professionnel.le, c’est un point de vue professionnel, étayé par une expérience, un regard réflexif sur une pratique, une ou des études de cas, des observations relevées selon une ou des méthodes précises, etc. En tant que professionnel, la question de la place des religions et de la laïcité en bibliothèque universitaire m’intéresse beaucoup (des choses intéressantes ici). Mais je ne doute pas qu’un prochain numéro du BBF porte justement sur ce thème.
  17. Note méta : le présent billet relève bien de la catégorie « Café du commerce » : je n’ai aucune compétence ou expertise particulière. Cent quarante signes me paraissaient un peu court.

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