« Votre petit business model, il ne m’intéresse pas »

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Les journées Couperin ont été beaucoup commentées, sur Twitter ou ici même. Elles ont provoqué également quelques réactions critiques, à l’image de la journée organisée par le regroupement d’éditeurs Cairn. Ce sont quelques-unes des interventions lors de cette dernière journée que je voudrais commenter ici.

Comme d’autres collègues bibliothécaires, j’ai tout d’abord été agacé par la tonalité du communiqué final, renforcé par le ton volontairement polémique de plusieurs intervenants: Stéphane Bureau, des éditions Armand Colin, parle ainsi (21′) des « Monsanto de l’open access », quand Philippe Minard, professeur des universités et secrétaire de rédaction de la Revue d’histoire moderne et contemporaine ou encore Ghislaine Chartron, professeure au CNAM, évoquent les « ayatollah » ou les « extrémistes » de l’open access. Bigre.

Cette posture défensive est liée officiellement à la publication d’un document de l’Union européenne concernant l’open access. Mais sans doute est-elle aussi liée au ton parfois très militant des intervenants des journées Couperin. Je suppose que certaines affirmations de Bernard Rentier, recteur-président de l’université de Liège, ont dû hérisser le poil des éditeurs de Cairn – que l’on songe au « Moi, votre petit business model, je n’en ai rien à faire »… Est-ce moi qui ai l’esprit un peu tordu, ou fallait-il voir dans la présence, à la tribune, d’un animateur belge et liégeois, un clin d’oeil à M. Rentier ? Bref.

Ce qui m’a cependant le plus frappé, c’est cependant moins cet aspect polémique (quoique: l’historien Philippe Minard avait visiblement des comptes à régler avec revues.org, au détriment d’un échange constructif me semble-t-il) que  l’inquiétude, palpable chez de nombreux.ses enseignant.e.s-chercheurs.ses (EC) présent.e.s dans la salle, sur la viabilité des revues en SHS qu’ils.elles animent.

Ces EC auraient pourtant intérêt, me disais-je un peu naïvement, à promouvoir l’open access et à raccourcir les barrières mobiles imposées pour la consultation libre. Eh bien non: bon nombre des présent.e.s ont manifesté des craintes et défendaient fermement le modèle économique promu par Cairn, dont l’essentiel des revenus repose sur les abonnements et, dans une moindre mesure, sur la vente d’articles à la pièce.

J’ai donc cherché à en savoir plus. Voici, en quelques mots et tel que je l’ai compris, le point de vue de ces acteurs. Dans un prochain billet, je reviendrai sur ces différents arguments.

  1. Il existe une différence essentielle entre la production scientifique en SHS et celle en STM (intervention introductive de Marc Minon, de Cairn): pas la même temporalité (les articles en sciences de la vie, par exemple, se périment vite); pas les mêmes modalités de production (les revues ne sont qu’une modalité de diffusion, avec les livres); les frontières entre revues académiques et revues plus grand public sont plus floues qu’en STM (le cas de la revue Esprit a été cité – Esprit, présent sur Cairn mais Cairn, bizarrement absent du site officiel d’Esprit – passons).
  2. Tous les acteurs académiques en SHS reconnaissent la nécessité d’un travail d’édition des textes scientifiques, indépendamment des questions de peer-reviewing. Bien évidemment, les éditeurs privés insistent beaucoup sur cet aspect, au point de se qualifier pour certains de cocréateur de la production scientifique (voir l’intervention de Stéphane Bureau, Armand Colin).
  3. Tous les acteurs académiques en SHS reconnaissent que ce travail éditorial a un coût (voir l’intervention de Ph. Minard, à 3’50), même si je n’ai pas vu d’intervenant aborder concrètement cet aspect.
  4. Dans les SHS francophones, depuis la fin du 19ème siècle, ce travail a été historiquement confié à des éditeurs de petite taille, dont l’économie a longtemps été fragile – que l’on pense par exemple à Felix Alcan ou Armand Colin (propriété d’Hachette Livres), Belin et La Découverte (cette dernière intégrée depuis 1998 au groupe Havas, aujourd’hui Editis).
  5. De fait, on ne pourrait pas comparer ces éditeurs de SHS « historiques » avec les « requins » que seraient Elevier ou Springer, dont la croissance est à deux chiffres. La rhétorique des « petits » contre les « gros » a d’ailleurs été mobilisée à plusieurs reprises. Dans tous les cas, « il ne faut pas nous amalgamer avec ces gens-là », selon l’un des intervenants.
  6. Tous les acteurs et, en premier lieu, les éditeurs, reconnaissent que la mise en place de Cairn a représenté une bouffée d’oxygène au niveau financier pour les éditeurs, alors que la viabilité économique des publications papier n’était plus assurée à la fin des années 1990 (voir l’intervention de François Gèze, directeur des éditions La Découverte et figure historique de l’édition de SHS en France).
  7. La recommandation européenne, en promouvant une barrière mobile très courte (au yeux des éditeurs) et en systématisant le dépôt en open access, casserait cette dynamique et ce modèle économique et signerait la « mort » des revues de SHS (le terme a été employé à plusieurs reprises).
  8. La puissance publique n’a pas fait montre d’une politique très claire concernant la mise en ligne des revues: entre Persee, revues.org, HAL, TEL ou Gallica, il est difficile d’y voir clair. Remplacer des acteurs privés, même imparfaits, par un acteur public, lui aussi imparfait, serait discutable: « Il ne faut pas que cela devienne un service public global », va même jusqu’à affirmer un éditeur présent dans la salle (44′).
  9. UNE solution unique portée par UN seul acteur public (comme le CNRS, qui a été cité) serait en outre potentiellement dangereuse, les équipes éditoriales dépendant, pour leur financement, d’une seule source susceptible de se tarir en cas de changement d’orientation politique et/ou scientifique. Cette crainte a été formulée très clairement par Patrick Friedenson, professeur d’histoire économique, directeur entre autres de la revue Le Mouvement social.
  10. Une citation, enfin, pour conclure cet argumentaire, de Ph. Miniard (toujours lui), qui me semble bien résumer l’état d’esprit lors de cette journée: « L’exception SHS est indispensable. Oui, couper le bec et le cou à Elsevier et autres grands rapaces si vous le voulez, mais nous ne sommes pas concernés. Donc pour nous, des politiques de dépôt bien sûr, avec une barrière mobile de 3 ou 4 ans, mais laissées à l’appréciation de ceux qui le souhaiteraient – je crois que c’est le minimum pour que nous survivions. Et puis pour le reste, des portails coopératifs, des passerelles, des synergies oui, mais pas d’étouffement ».

Quelques chiffres enfin pour terminer ce billet (source: Marc Minon dans son introduction):

  • Il y aurait 84000 articles en libre accès sur Cairn, soit deux fois plus que sur HAL SHS.
  • 7% des revues sont diffusées par de grandes maisons d’édition. Le reste, tout le reste, l’est par de petites structures.
  • 19% des consultations concernent des articles publiés depuis moins d’un an.

Dans le prochain billet, je reviendrai sur ces différents arguments et ces chiffres.