« Partir en campagne ». Le bruit en bibliothèque universitaire comme problème et comme solution (1)

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Je suis déjà revenu à plusieurs reprises sur le thème du bruit à la bibliothèque universitaire Belle Beille (voir ici et ). Malgré les dispositions prises et le caractère disons… volontariste du propos, c’est une question qui revient chaque année au sein de l’équipe (constituée de 24 bibliothécaires à la BU Belle Beille, toutes catégories confondues), notamment en période de forte affluence ou de révision pré-bac.

Vous êtes un professionnel des bibliothèques ? Vous travaillez à l’université ? Vous êtes confronté à des problématiques liée à l’occupation et aux usages des espaces de travail et de lecture (travail en groupe versus travail individuel, discussion versus silence…) ? Sans croire en l’exemplarité de notre démarche, voici un bilan (l’époque y est propice) des différents projets et des difficultés rencontrées depuis quatre ans.

Le bruit comme problème :

Rappelez-vous, c’était en 2009. A la suite de l’enquête de satisfaction Libqual menée en 2008, une première « campagne » était lancée à la Bu : « Le bruit, c’est l’affaire de tous ». Avant de revenir sur la démarche elle-même, il faut insister sur un aspect pour moi central: le bruit n’est pas en problème en lui-même. Il le devient 1/ à partir du moment où des usagers (étudiant.e.s, enseignant.e.s) de l’établissement protestent (à l’accueil, par mail, sur un formulaire de contact ou en ne venant plus à la bibliothèque, sur les réseaux sociaux…) contre des usages à leurs yeux illégitimes ou perturbateurs ; 2/ si le personnel le perçoit lui-même comme quelque chose d’illégitime ou de perturbateur pour un fonctionnement.

Les deux conditions sont liées, mais la première est centrale et doit être au cœur des préoccupations professionnelles. C’est pourquoi il est important de l’objectiver par une enquête. Questionnaires, entretiens, focus groupes… Toute démarche a sa cohérence, pourvu qu’elle respecte un certain nombre de règles, mais j’ai tendance à penser qu’une enquête quantitative vous permettra d’éviter un biais légitimiste. Je m’explique : les usagers fréquentant une bibliothèque universitaire régulièrement ou occasionnellement en ont tous une certaine image. Ils entrent dans un espace dans lequel ils projettent un certain nombre de représentations. Par exemple, une bibliothèque est un lieu où il y doit y avoir des livres, des sièges, des ordinateurs et où l’on peut travailler et lire, par exemple. L’ambiance… hum, l’ambiance doit… tiens, doit être sinon silencieuse, du moins calme ; on ne doit pas y parler ou y téléphoner. Par exemple (bis), une bibliothèque est un lieu où il doit y avoir des espaces de travail collectifs, et où l’on… doit pouvoir discuter et échanger à plusieurs, puisque les travaux de groupe sont de plus en plus demandés par les enseignant.e.s. L’ambiance peut donc y être animée, voire bruyante, cette animation et ce bruit ayant leur légitimité au regard des exigences du travail universitaire. Il me semble (mais il faudrait le valider par une enquête) que plus on avance dans les études universitaires, plus on tend vers la première perspective, plus on voit dans la bibliothèque un lieu voué d’abord à l’étude et au travail calmes ou silencieux. A l’inverse, j’ai l’impression que les étudiants de L1 ou L2 sont plus en attente d’espaces collectifs, où se mêlent sociabilité (en ligne, sur Facebook, ou autour des tables) et travail. Or, les premiers ont un avantage sur les seconds : ils se sentent plus légitimes à prendre la parole ou, tout du moins, à exprimer leur désaccord (de manière spontanée ou à la demande). C’est ce que l’économiste A. O. Hirschman appelle la voice, et l’on sait que cette compétence à s’exprimer (semi) publiquement est inégalement partagée. Les étudiants de première année auraient quant à eux plutôt tendance à exprimer leur insatisfaction par l’exit – en gros, ils ne viennent pas ou plus.

L’avantage d’une enquête quantitative réside dans sa (relative) représentativité. Cette phase de recueil de la (non)satisfaction est primordiale, car elle permet d’observer concrètement qui est satisfait du service et qui ne l’est pas. Les plus légitimistes (étudiants avancés, enseignants-chercheurs et… bibliothécaires) vous diront toujours ce qu’ils préfèrent : majoritairement du calme et du silence. Les autres ne voient pas nécessairement une ambiance animée ou bruyante comme un problème, au contraire. Avant de partir en guerre contre le bruit, je pense donc qu’il faut d’abord analyser réellement la situation, et ne pas ériger nos représentations professionnelles en normes intangibles.

 

 

Anti-plagiaires de tous les pays…

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J’ai eu l’opportunité d’assister récemment à une présentation du logiciel de similitude (ou logiciel antiplagiat) Ephorus, mis en test récemment par l’université. L’outil et ses usages appellent quelques remarques, que je vous livre en vrac – sachant, comme d’habitude, que je ne suis pas spécialiste du sujet et que je n’en maîtrise pas les tenants et aboutissants techniques. Remarques, corrections et commentaires bienvenus… mais prenez soin de lire le billet de Jean-Noël Darde consacré à ces logiciels: il pose très clairement de nombreuses questions.

  1. Rappel sur le fonctionnement d’un logiciel de similitude: comme l’explique très bien Jean-Noël Darde, cet outil est « en mesure de comparer le texte qu’on lui soumet pour contrôle, d’une part à l’ensemble des textes en libre accès sur Internet et d’autre part à un stock de textes numérisés que les promoteurs du logiciel ont constitué —  notamment avec des travaux, thèses et articles déjà contrôlés. »
  2. Première question: dans quoi vont « taper » les logiciels de similitude ? Tout d’abord, dans une partie du Web visible (et non pas dans « Internet »). Pour Ephorus comme pour d’autres logiciel, ce sont les algorithmes de Google qui vont être utilisés. Google, mais pas Google Scholar ou Google Books. De même, les ressources électroniques payantes ne sont pas analysées (Science Direct, Jstor, etc.). Gallica, Europeana non plus. Dommage…Il ne s’agit pas d’une spécificité d’Ephorus; visiblement, aucun outil sur le marché ne permet ce type d’analyse (on le comprend: imaginons plusieurs milliers de requêtes simultanées dans les bases au moment du dépôt des mémoires, entre juin et septembre… Outre l’accord technique des éditeurs, cela serait fatal à certains serveurs, déjà pas bien vaillants). Il me semble que cela limite la portée de l’outil aux étudiants les plus paresseux (ou les moins inventifs) et on peut penser (ou, tout du moins, espérer) qu’un étudiant de master ou de thèse sera un peu plus malin.
  3. A moins que… personnellement moi-même, si j’étais un grand groupe éditorial scientifique, ayant déjà une position monopolistique sur le marché, ayant déjà acquis un concurrent de Zotero, je jetterais un œil gourmand sur ces entreprises en pleine expansion. Je serais ainsi en mesure de proposer aux universités un spectre bien plus large de sources potentielles. Ou alors, on aurait dit que je me serais appelé Google et que j’aurais tué net le marché en proposant ma propre offre, gratuite pour les individuels (freemium) et payantes pour les institutions (premium). Vu la puissance de frappe de Google, vu que ces logiciels doivent sont dépendants d’un seul et unique moteur de recherche (le mien), je ne vois pas pourquoi je me priverais.
  4. Reste que les logiciels de similitude ne vont pas seulement chercher dans le web visible. Ils vont également interroger une base constituée des travaux déjà déposés par les étudiant.e.s. Deux choses à noter :
    1.  la base (et le serveur ad hoc) sont, dans le cas d’Ephorus, localisés aux Pays-Bas.
    2. Un document déposé ne peut pas être effacé des serveurs d’Ephorus (source: tutoriel Ephorus réalisé par l’université d’Angers).
  5. Je suppose que les services juridiques des universités ont épluché comme il faut les clauses (que j’imagine) léonines des contrats et que, en cas de changement de prestataire, l’université reste propriétaire de la base.
  6. La question ultrasensible de la confidentialité et de l’innovation a également été prise en compte puisque l’on a la possibilité, dans Ephorus, de ne pas mettre un mémoire dans la base commune. Je ne sais trop quoi penser de cette limitation (ces travaux confidentiels n’auraient jamais été diffusés dans tous les cas ; je ne peux m’empêcher de penser qu’il y malgré tout une circulation officieuse de certains de ces travaux).
  7. J’écris sans doute une grosse bêtise, mais développer un outil en interne, est-ce si compliqué ? Comme me le souffle un estimé collègue,

    Et une licence nationale ? Usine à gaz technocratique ?

  8. J’ai l’impression, pour conclure, qu’une partie des enseignants-chercheurs voit dans ce produit la réponse à un problème qui, apparemment (mais comment le prouver?), augmente d’année en année. J’aurais plutôt tendance à penser que la solution a toujours été et reste entre les mains (et dans les têtes) des enseignants eux-mêmes. Comme l’écrit encore Jean-Noël Darde, « le contrôle a priori et systématique revient non seulement à faire du soupçon la règle, mais à déléguer à ces logiciels ce qui est du ressort normal de la compétence des universitaires : compétence à diriger, lire, évaluer des travaux de recherche sur la base d’une connaissance des domaines dans lesquels tel universitaire accepte d’intervenir et d’être évaluateur. » En la matière, je pense que ce qu’il manque le plus à nos collègues, ce sont moins les compétences et l’envie que le temps.

Ouvrir l’accès aux ressources électroniques aux entreprises privées: le pour et le contre

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[10/10/2013, 21h00: Mise à jour en fin d'argumentaire, la discussion s'étant poursuivie en interne]

Petite synthèse de quelques échanges sur Twitter sur le thème: faut-il que les BU proposent des abonnements institutionnels aux entreprises, afin que celles-ci puissent accéder aux ressources électroniques ? [merci @dbourrion, @lully1804, @bbober @st_b, @mpuaud, @NaCl2 et @Nico_Asli pour le débat et les remarques]. Réflexion née d’une demande d’une PME angevine souhaitant accéder au WoK et à Science direct. Sachant, bien évidemment, que l’accès aux ressources papier ne motive pas ou peu ce type de demande.

Pour :

  1. Ouverture des BU à d’autres publics que son cœur de cible officiel.
  2. Permettre l’accès à un coût abordable à la recherche publique, pour favoriser le développement du tissu économique local. Après tout, des BU (mais pas celle d’Angers) proposent bien des abonnements gratuits ou moins chers aux chômeurs, pourquoi pas aux entreprises ? D’autre part, si une université parvient à créer des incubateurs d’entreprise, il ne serait pas aberrant que ces dernières puissent accéder, sous condition, aux ressources électroniques.
  3. En période de vaches maigres, permettre une rentrée d’argent supplémentaire, le coût d’un abonnement pour une institution étant supérieure à celle d’un particulier (le double à la BU de Nice, par exemple).
  4. Individuellement, on sait (à Angers en tout cas) que des salariés d’entreprises ont pris des abonnements (cabinet d’avocat, par exemple) payants. Il s’agirait d’officialiser une pratique officieuse.

Contre :

  1. La mission première d’un service public de l’enseignement et de la recherche est de desservir ses publics cibles (étudiant.e.s et EC), pas des entreprises privées.
  2. On a encore bien du mal à proposer des services tout à fait optimaux : avant de songer à élargir à qui que ce soit, faisons déjà en sorte que nos usagers soient satisfaits.
  3. Si l’on pratique un surcoût, il faut le justifier par une qualité de service disons… supérieure ou, à tout le moins, différente. Pour pousser la logique jusqu’au bout, en cas de difficulté d’accès (un éditeur comme Dalloz nous a posé souvent problème ces deniers mois), l’entreprise serait en droit demander des compensations.
  4. Les entreprises privées peuvent très bien souscrire un abonnement à des éditeurs. Certains cabinets d’avocat le font. Si c’est trop cher, rien ne leur interdit de s’associer.
  5. Les contrats des éditeurs ne prévoient pas ce type d’abonnement, on serait probablement dans l’illégalité.
  6. Quelle politique tarifaire appliquer ? Le double d’une inscription classique semble peu onéreux par rapport à ce que nous coûtent ces ressources.
  7. [MàJ du 10/10/13 : plutôt que de proposer de l'accès brut, il serait sans doute plus pertinent de travailler, en BU, avec les services de formation continue. L'accès aux ressources, sous forme individuel, serait couplé à une politique de formation active... et à d'autres services: des espaces de réunion, des ordinateurs, un fablab, des bibliothécaires (si, si) que sais-je encore, le tout ouvert aux chômeurs, aux auto-entrepreneurs ou aux PME n'ayant pas les moyens de payer l'accès aux ressources électroniques].

Voilà. A Angers, la réponse sera donc pour l’instant négative, sachant que les inscriptions individuelles (34 euros) sont toujours possibles. Remarques, questions et prises de position bienvenues.

La pédagogie en premier cycle universitaire, un truc d’enseignante-chercheuse, vraiment ?

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[billet 1/ bien trop long, désolé; 2/au féminin neutre, pour @carenes et son prof de latin]

Via Baptiste Coulmont (@coulmont), découverte du blog de Daniel Little, professeur de sociologie à l’université du Michigan. Dans son dernier billet, au titre évocateur (« Decline of French universities« ), celui-ci revient sur un élément qui, à ses yeux, pose un grave problème dans les universités françaises: le « manque général d’intérêt pour la réussite des étudiants de premier cycle [...]« .

L’auteur pointe du doigts plusieurs problèmes, notamment le manque de moyens, le poids de la recherche au détriment de l’enseignement en premier cycle ou l’absence et/ou le manque d’investissement, tant dans la vie institutionnelle des facultés que dans le suivi pédagogique, des turbo-profs parisiennes.

Des commentatrices ont confirmé ou nuancé des explications. L’une a ainsi témoigné du délabrement des locaux de Paris 8 (alors que tout le monde sait, comme le dit ma patronne, que dans les services, qu’ils soient publics ou privés, l’accueil commence dans les toilettes); une autre conteste le rôle prétendument néfaste des turbo-profs (oui, en SHS, si l’on veut vraiment faire de la recherche, il n’y a pas d’autre bibliothèque digne de ce nom, en France, que la BnF, sise jusqu’à preuve du contraire dans le 13ème arrondissement de Paris. Et non, les enseignantes locales ne sont pas forcément les plus impliquées que les parisiennes, etc.).

Mais la principale nuance apportée en commentaire portait sur un point présenté comme central pour comprendre les spécificités du premier cycle universitaire français: la présence d’un système à deux vitesses, avec d’un côté l’ensemble classes prépa/IEP/IUT/BTS, qui siphone littéralement les meilleures élèves après le bac, et de l’autre le licences universitaires, qui acceptent sans sélection toutes celles qui n’ont pas trouvé de place ailleurs.

Au risque de caricaturer les opinions des unes et des autres, on pourrait dire que, pour D. Little, le problème viendrait 1/ du manque de moyens et 2/ des enseignantes-chercheuses elles-mêmes. Pour les commentatrices, la source de l’échec de l’enseignement en licence viendrait 1/ du manque de moyens et 2/ d’un problème structurel d’organisation du premier cycle universitaire, qui aspire tous les bons éléments hors de la fac. Pour D. Little, les EC ont une responsabilité directe. Pour les commentatrices, aucune.

Prenons le problème par un autre bout et mettons nous dans la peau d’un homo economicus standard. Quelles incitations sélectives pourraient pousser une jeune maîtresse de conférences à s’investir dans l’encadrement pédagogique des premières années de licence ? Pour le dire vite, M. Olson distingue les incitations sélectives positives des incitations négatives. Les premières consistent en des formes de rétributions (symboliques ou matérielles) qui incitent les individus à accepter la tâche qui leur est confiée parce qu’ils en retirent un bénéfice. Les secondes reposent plutôt sur la contrainte: j’ai tout intérêt à faire ce que l’on me dit de faire, sinon je risque d’en payer les conséquences par une amende, l’ostracisme du groupe, etc.

Une maîtresse de conférences n’a généralement guère le choix quand elle arrive en poste: à elle les responsabilités des premieres cycles et, en particulier des L1 et L2, ou encore de la méthodologie du travail universitaire, la MTU. Elle le fait parce que cela fait partie du contrat implicite, parce que refuser impliquerait de se mettre à dos ses collègues, parce qu’ elle n’est pas encore en mesure de pouvoir refuser l’autorité de la directrice du département ou de l’UFR, parce qu’elle n’a pas encore tout à fait conscience de la charge de travail que cela représente, et parce que prendre une telle responsabilité peut être tout simplement attrayant intellectuellement, quand on ne l’a jamais fait.

Au bout de quelques années, avec l’expérience, la prise d’assurance, l’observation que des collègues s’en tirent mieux (eh oui: il est plus facile d’inclure ses travaux de recherche dans un séminaire de M2 que dans le cadre d’un cours magistral d’introduction à [mettre ici l'intitulé de votre choix]), le constat que la volatilité des étudiantes de L1 est forte et les taux d’échec importants, malgré un investissement pédagogique considérable… Notre maîtresse de conférences profitera de l’arrivée de petites nouvelles pour leur refiler le bébé. C’est de bonne guerre.

Disons plutôt que c’est rationnel dans un système universitaire où l’investissement pédagogique ne fait l’objet quasiment d’aucune rétribution (ce que D. Little souligne quand il écrit qu’ »une autre partie de problème réside dans la place importante accordée à la recherche au détriment de l’enseignement » – « Another part of the problem is an over-emphasis on research over teaching« ) et qu’une EC sait parfaitement que son évaluation ou sa mobilité géographique dépendra uniquement du nombre et de la qualité de ses publications.

Prenons le problème par un autre bout encore: celui des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE). On pourra certes juger que la réussite des étudiantes qui en sortent s’explique notamment par la sélection (on ne prend que les meilleures) et par l’importance des moyens accordés (13880 euros en CPGE contre 9280 US dollars pour une étudiante à l’université [sources]). Tout cela est vrai. On pourrait y ajouter une autre raison, en affirmant par exemple que les enseignantes de classe prépa sont tout simplement meilleures que leur collègues d’université. Cela, impossible de le juger objectivement: il s’agit juste, à ce niveau, d’appréhender les raisons d’une présence ou d’une d’une absence d’engagement dans l’aspect pédagogique de l’enseignement supérieur. On imaginera plutôt, toujours avec M. Olson, que les incitations sélectives accordées aux enseignantes en classes prépa pour s’investir dans le suivi pédagogique sont supérieures à celles des EC à l’université.

Une telle affirmation pose évidemment problème, car les profils des enseignantes ne sont pas les mêmes. D’un côté, des professeures de chaire supérieure, agrégées presque systématiquement passées par les lycées et, parfois, le collège, qui n’ont pas d’obligation de mener des activités de recherche, et qui ne s’en préoccupent guère. De l’autre, des titulaires d’un doctorat, souvent aussi agrégées, mais dont l’évolution de carrière dépend uniquement des publications. D’un côté, la classe prépa représente le bâton de maréchal, (ce document syndical pose très bien les enjeux, quand il précise notamment que « les nominations de collègues de moins de 40 ans restent peu nombreuses et témoignent souvent de services exceptionnels rendus à l’Institution« ). De l’autre, la responsabilité d’une L1 ou une L2 est peu valorisée au sein des universités et arrive en tout état de cause en début de carrière.

Que faire alors ? On pourrait imaginer au moins deux scénarios: soit valoriser les fonctions pédagogiques (par le salaire notamment) pour les EC de l’université, soit réserver l’enseignement en L1 et L2 aux professeures de chaire supérieure ou à des PRCE (qui enseignent également en BTS, faut-il le rappeler). Si l’on penche pour le second scénario, on constate qu’après tout, Galaxie proposait rien moins que 557 postes de PRAG et PRCE au mouvement dans le supérieur, en 2012. Certaines universités proposent des fiches de postes qui affichent clairement la couleur: recruter une enseignante-chercheuse, faisant le travail d’une enseignante-chercheuse, mais… sans la recherche. Je vous laisse apprécier celle-ci:

« Vu les effectifs importants inscrits dans la filière Langues Etrangères Appliquées de l’Université de xxx (plus de 1 500 étudiants, dont 1 000 environ ont choisi l’espagnol), le déficit en enseignants titulaires en Espagnol / LEA est considérable. Ce poste de PRAG viendra opportunément renforcer ce pôle enseignants en Espagnol /LEA. Le professeur agrégé recruté interviendra pour moitié environ sur chacun des deux sites de xxx et de yyy. Il y assurera pour l’essentiel des cours de Traduction (Thème, Version et Traduction orale), mais il pourra, en fonction des besoins, être mis à contribution pour des enseignements en Langue de Spécialité et en Civilisation. Il devra également prendre en charge des tâches administratives et participer à l’encadrement de stages d’étudiants en Master. Une bonne connaissance de la filière et une expérience préalable en LEA seront appréciées.« 

Bien entendu, un tel système viendrait ajouter un étage hiérarchique à l’actuel, qui fonctionne à deux vitesses (maîtresse de conférences/professeure d’université). Il aurait au moins le mérite d’officialiser ce qu’une bonne partie de l’institution universitaire a bien compris: on n’a pas besoin de faire de la recherche pour bien enseigner en premier cycle universitaire.

 

 

« Votre petit business model, il ne m’intéresse pas »

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Les journées Couperin ont été beaucoup commentées, sur Twitter ou ici même. Elles ont provoqué également quelques réactions critiques, à l’image de la journée organisée par le regroupement d’éditeurs Cairn. Ce sont quelques-unes des interventions lors de cette dernière journée que je voudrais commenter ici.

Comme d’autres collègues bibliothécaires, j’ai tout d’abord été agacé par la tonalité du communiqué final, renforcé par le ton volontairement polémique de plusieurs intervenants: Stéphane Bureau, des éditions Armand Colin, parle ainsi (21′) des « Monsanto de l’open access », quand Philippe Minard, professeur des universités et secrétaire de rédaction de la Revue d’histoire moderne et contemporaine ou encore Ghislaine Chartron, professeure au CNAM, évoquent les « ayatollah » ou les « extrémistes » de l’open access. Bigre.

Cette posture défensive est liée officiellement à la publication d’un document de l’Union européenne concernant l’open access. Mais sans doute est-elle aussi liée au ton parfois très militant des intervenants des journées Couperin. Je suppose que certaines affirmations de Bernard Rentier, recteur-président de l’université de Liège, ont dû hérisser le poil des éditeurs de Cairn – que l’on songe au « Moi, votre petit business model, je n’en ai rien à faire »… Est-ce moi qui ai l’esprit un peu tordu, ou fallait-il voir dans la présence, à la tribune, d’un animateur belge et liégeois, un clin d’oeil à M. Rentier ? Bref.

Ce qui m’a cependant le plus frappé, c’est cependant moins cet aspect polémique (quoique: l’historien Philippe Minard avait visiblement des comptes à régler avec revues.org, au détriment d’un échange constructif me semble-t-il) que  l’inquiétude, palpable chez de nombreux.ses enseignant.e.s-chercheurs.ses (EC) présent.e.s dans la salle, sur la viabilité des revues en SHS qu’ils.elles animent.

Ces EC auraient pourtant intérêt, me disais-je un peu naïvement, à promouvoir l’open access et à raccourcir les barrières mobiles imposées pour la consultation libre. Eh bien non: bon nombre des présent.e.s ont manifesté des craintes et défendaient fermement le modèle économique promu par Cairn, dont l’essentiel des revenus repose sur les abonnements et, dans une moindre mesure, sur la vente d’articles à la pièce.

J’ai donc cherché à en savoir plus. Voici, en quelques mots et tel que je l’ai compris, le point de vue de ces acteurs. Dans un prochain billet, je reviendrai sur ces différents arguments.

  1. Il existe une différence essentielle entre la production scientifique en SHS et celle en STM (intervention introductive de Marc Minon, de Cairn): pas la même temporalité (les articles en sciences de la vie, par exemple, se périment vite); pas les mêmes modalités de production (les revues ne sont qu’une modalité de diffusion, avec les livres); les frontières entre revues académiques et revues plus grand public sont plus floues qu’en STM (le cas de la revue Esprit a été cité – Esprit, présent sur Cairn mais Cairn, bizarrement absent du site officiel d’Esprit – passons).
  2. Tous les acteurs académiques en SHS reconnaissent la nécessité d’un travail d’édition des textes scientifiques, indépendamment des questions de peer-reviewing. Bien évidemment, les éditeurs privés insistent beaucoup sur cet aspect, au point de se qualifier pour certains de cocréateur de la production scientifique (voir l’intervention de Stéphane Bureau, Armand Colin).
  3. Tous les acteurs académiques en SHS reconnaissent que ce travail éditorial a un coût (voir l’intervention de Ph. Minard, à 3’50), même si je n’ai pas vu d’intervenant aborder concrètement cet aspect.
  4. Dans les SHS francophones, depuis la fin du 19ème siècle, ce travail a été historiquement confié à des éditeurs de petite taille, dont l’économie a longtemps été fragile – que l’on pense par exemple à Felix Alcan ou Armand Colin (propriété d’Hachette Livres), Belin et La Découverte (cette dernière intégrée depuis 1998 au groupe Havas, aujourd’hui Editis).
  5. De fait, on ne pourrait pas comparer ces éditeurs de SHS « historiques » avec les « requins » que seraient Elevier ou Springer, dont la croissance est à deux chiffres. La rhétorique des « petits » contre les « gros » a d’ailleurs été mobilisée à plusieurs reprises. Dans tous les cas, « il ne faut pas nous amalgamer avec ces gens-là », selon l’un des intervenants.
  6. Tous les acteurs et, en premier lieu, les éditeurs, reconnaissent que la mise en place de Cairn a représenté une bouffée d’oxygène au niveau financier pour les éditeurs, alors que la viabilité économique des publications papier n’était plus assurée à la fin des années 1990 (voir l’intervention de François Gèze, directeur des éditions La Découverte et figure historique de l’édition de SHS en France).
  7. La recommandation européenne, en promouvant une barrière mobile très courte (au yeux des éditeurs) et en systématisant le dépôt en open access, casserait cette dynamique et ce modèle économique et signerait la « mort » des revues de SHS (le terme a été employé à plusieurs reprises).
  8. La puissance publique n’a pas fait montre d’une politique très claire concernant la mise en ligne des revues: entre Persee, revues.org, HAL, TEL ou Gallica, il est difficile d’y voir clair. Remplacer des acteurs privés, même imparfaits, par un acteur public, lui aussi imparfait, serait discutable: « Il ne faut pas que cela devienne un service public global », va même jusqu’à affirmer un éditeur présent dans la salle (44′).
  9. UNE solution unique portée par UN seul acteur public (comme le CNRS, qui a été cité) serait en outre potentiellement dangereuse, les équipes éditoriales dépendant, pour leur financement, d’une seule source susceptible de se tarir en cas de changement d’orientation politique et/ou scientifique. Cette crainte a été formulée très clairement par Patrick Friedenson, professeur d’histoire économique, directeur entre autres de la revue Le Mouvement social.
  10. Une citation, enfin, pour conclure cet argumentaire, de Ph. Miniard (toujours lui), qui me semble bien résumer l’état d’esprit lors de cette journée: « L’exception SHS est indispensable. Oui, couper le bec et le cou à Elsevier et autres grands rapaces si vous le voulez, mais nous ne sommes pas concernés. Donc pour nous, des politiques de dépôt bien sûr, avec une barrière mobile de 3 ou 4 ans, mais laissées à l’appréciation de ceux qui le souhaiteraient – je crois que c’est le minimum pour que nous survivions. Et puis pour le reste, des portails coopératifs, des passerelles, des synergies oui, mais pas d’étouffement ».

Quelques chiffres enfin pour terminer ce billet (source: Marc Minon dans son introduction):

  • Il y aurait 84000 articles en libre accès sur Cairn, soit deux fois plus que sur HAL SHS.
  • 7% des revues sont diffusées par de grandes maisons d’édition. Le reste, tout le reste, l’est par de petites structures.
  • 19% des consultations concernent des articles publiés depuis moins d’un an.

Dans le prochain billet, je reviendrai sur ces différents arguments et ces chiffres.

Bernard Rentier, Paul Thirion et le modèle liégeois d’OA.

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Je n’ai pas assisté aux journées Couperin et, après avoir regardé quelques-unes des vidéos des interventions, je le regrette bien. Le livetweet a cependant été (très) conséquent, ce qui offre l’immense avantage de pouvoir profiter et des intervenant.e.s, et, pour partie, des réactions de la salle.

Comme nombre de mes collègues, j’ai particulièrement été convaincu par l’exposé de Bernard Rentier, qui « convaincrait le diable » lui-même. Le modèle d’AO développé à l’université de Liège, ORBI, est en effet performant, respectueux du bien public et a contribué, en quelques années, à accroître considérablement la visibilité de la production scientifique de l’université de Liège et des chercheurs eux-mêmes.

J’aimerais cependant en prendre le contre-pied et me faire, justement, l’avocat du diable. En précisant immédiatement deux choses: que je n’ai aucune connaissance technique du sujet, mais que ce sont les aspects politiques de celui-ci qui m’intéressent; que nous en discutons beaucoup à la BUA en ce moment, et que nous avons du mal à nous mettre d’accord, le point d’achoppement se situant notamment sur le choix d’investir HAL ou de développer une AO institutionnelle.

Je vous prie donc, cher.e lecteur.trice, de bien vouloir excuser ma naïveté et mon ignorance; je te prie, cher.e collègue, de voir ce (trop) long billet comme une pierre de plus à l’édifice d’un projet que j’aimerais voir aboutir.

Bien sûr, je pourrais souligner tout ce qui distingue l’environnement universitaire belge du français, en imaginant par exemple que le poste de président du CNRS soit occupé, par rotation, par l’un des membres de la CPU ou encore en imaginant un président d’université ayant vraiment son mot à dire sur toutes les demandes de budget, de promotion ou de nomination des enseignant.e.s-chercheurs.ses.

Mais c’est plutôt vers nos collègues enseignant.e.s-chercheurs.ses, chargé.e.s. ou directeurs.trices de recherche que je souhaite tourner la focale, en vous proposant quelques extraits (presque) vrais de conversations entendues sur ce sujet. La question de départ étant: pourrait-on appliquer le modèle liégeois d’AO à une université française, comme Angers par exemple ? Les réponses apportées ici sont toutes, sans exception, négatives. J’aimerais cependant convaincre Didier, Pierre, Malik, Ghislaine ou Salomé, tous.tes auteurs (presque) vrais des propos qui suivent, de l’intérêt d’un tel outil. C’est vrai, nos collègues mélangent parfois un peu tout, certains arguments se recoupent, d’autres se contredisent… Un peu comme dans la vie, non ?

Argument n°1 (Didier, MdC en philosophie):

« J’ai entendu dire que ce site de dépôt servirait à évaluer de manière quantitative  le travail des EC. Je suis déjà évalué par le CNU, par les comités de lecture des revues auxquelles je contribue et par l’AERES (qui nous a été imposé par un gouvernement de droite et que la ministre n’entend pas, malgré les effets d’annonce, réformer). Vous voulez en plus nous mettre sur le dos une évaluation administrative ?? C’est une mise sous une tutelle de la recherche par les instances de l’université, c’est inacceptable »

 Argument n°2 (Pierre, IGR, SHS):

« J’utilise HAL depuis plusieurs années maintenant. Je ne vois pas ce qu’un site de dépôt des articles propres aux universités et grands établissements apporterait de plus. Cela voudrait dire que, dans le futur, quand je voudrai faire une recherche, il faudra que je passe par des sites différents ?! Mais c’est une formidable régression, c’est le chacun pour soi, alors que là, avec HAL, on a une plate-forme commune et nationale, interdisciplinaire, simple d’utilisation. »

Argument n°3 (Pierre, toujours lui):

« Au moins, si tout ce qui était local était reversé dans HAL… vous êtes sûr que c’est possible ? J’ai entendu dire que cela posait des problèmes techniques, mais je n’y connais rien ».

Argument n°4 (Hélène, MdC, géographie, 57 ans):

« Oui, HAL, on l’utilise dans notre labo. Le dépôt des publi est fait par la secrétaire, qui s’occupe de tout. C’est très pratique. »

Argument n°5 (Christophe, MdC, Histoire, 40 ans):

« Je fais partie d’un labo qui est multisite, à Nantes et Le Mans. Votre truc angevin, là, je ne suis pas sûr que ça intéresse tellement les collègues manceaux et nantais. Vous savez, c’est pas tellement l’université qui compte, là, c’est plutôt le labo. Nous, on est une des seules UMR en SHS de la fac, et la taille critique, on ne l’atteint que parce qu’on réussit à agréger nos forces  au niveau régional. Là, en ce moment, je travaille sur un projet avec une prof du Mans; si je lui parle d’un site de dépôt angevin, je ne suis pas sûr que ça lui convienne ».

 Argument n°6 (Discussion entre Irène et Jacques, deux directeurs de recherche, cafétéria, sciences du vivant):

« T’as entendu parler du nouveau truc pondu par la présidence, là, le site de dépôt local des articles ?  T’imagine, ils parlent même de conditionner les financements au nombre de publi que t’auras déposé !!! Tu me diras, c’est dans la logique des choses, hein, regarde ce qui se fait ailleurs… Ouais ben de toute façon, moi, mes financements viennent à 80% de l’Etat, de la région et de l’UE, alors c’est pas eux qui vont m’empêcher de bosser… »

Argument n°7 (Ghislaine, directrice de rech., physique, directrice de labo):

« Voir le nombre de publications qu’a produit chaque chercheur rattaché à son nom, dans l’annuaire ? Ah oui, c’est une bonne idée, c’est une très bonne idée même. Par contre, ça risque de faire grincer quelques dents, parce que des non-publiants, on en a tous, hein, même si les gens ne vont pas vous le dire comme ça, ah ah ah… C’est sûr, au niveau incitation, l’effet de groupe va jouer.  Par contre, je ne vois pas ce qui empêcherait un gars qui est mauvais – vous voyez, je joue franc jeu, je vous le dis, ceux qui vous diront qu’il n’y a pas de moutons noirs chez eux sont des hypocrites ou des menteurs – de blinder le site de dépôt local de communications diverses à des colloques. Ça, ça fait du chiffre, mais au niveau scientifique, c’est peanuts. Je ne vois pas qui, au niveau de l’université, va valider le contenu scientifique des dépôts, honnêtement… »

Argument n°8 (Malik, MdC, gestion, 39 ans):

« Moi, j’habite Paris, je viens deux jours par semaine pour faire mes cours et j’ai un double rattachement au niveau des labo: celui où j’ai fait ma thèse, et celui d’Angers, parce qu’il le fallait bien, vu que c’est mon premier poste. Honnêtement, je ne vais pas vous mentir: Angers ne m’intéresse pas, dès que je le peux, je retourne à Paris. »

Argument n°9 (Claude, directeur de labo, SHS):

« Ah oui, tiens, c’est vrai, vous faites bien de me le dire, je n’avais pas remarqué que les membres du labo ne signaient pas tous de la même manière dans HAL… Bah, ce n’est pas très grave, ce qui compte, c’est la liste des publis que tient à jour la secrétaire du labo, elle fait ça très bien et puis, surtout, les revues dans lesquelles l’article est publié. C’est ce qu’on a transmis à l’AERES, la dernière fois, et ils étaient très contents.  HAL, ça vient en plus, mais bon c’est pas central pour nous. »

Argument n°10 (Irène, professeure, littérature, 48 ans):

« Nous lier pieds et poings à l’impact factor, c’est absurde – dans ma discipline, la littérature française, on ne l’utilise pas. C’est comme le classement de Shanghai, ce n’est pas adapté à ma discipline. Y’a un prix Nobel de physique ou une médaille Field pour les mathématiques, mais y’en a pas encore l’équivalent pour les études littéraires… Pour prendre deux exemples très simples, la fac suisse où bossait J. Starobinski, elle n’en retire aucun bénéfice au niveau de Shanghai, vous voyez ? Pareil, au Collège de France, c’est pas Compagnon qui compte, c’est Haroche !!! Nous, ce qui compte, ce sont plutôt les livres que les articles. Alors un site de dépôt des articles, heu… »

Argument n°11 (Jean, MdC en socio, carrières sociales, 45 ans)

« C’est politiquement néfaste, votre truc, parce que derrière, il y a tout le dispositif néolibéral de l’impact factor. Vous avez lu l’article de Wouters dans ARSS sur la genèse de ce truc ? Au moins, dans HAL, on est tous égaux, cela repose sur une démarche volontaire de diffusion, c’est pas la mise en concurrence généralisée des établissements, qui sous-tend votre projet. Ah je sais, ça vous dépasse, mais c’est comme ça, je vous le dis, moi. »

Argument n°12 (Serge, prof de droit, 40 ans):

« Archives ouvertes ? Oui oui, je vois très très bien ce que c’est, vous pensez, j’enseigne le droit de la propriété intellectuelle depuis 10 ans maintenant. Nous, dans notre secteur, on signe systématiquement un contrat avec les revues et, pour certaines revues, on est rémunéré. Y’a des clauses d’exclusivité, on a cédé les droits patrimoniaux donc pour la diffusion en ligne, on passe par les éditeurs, c’est comme ça. Donc, un dépôt sur un site internet, local ou national d’ailleurs, il n’en est pas question. »

 Argument n°13 (Jeanne, MdC, psycho du développement, 37 ans).

« Vous trouvez ça peu moche, HAL ? Moi, ça me va. Après, c’est de la fioriture hein… Et puis regardez, je connais des universités qui ont une page HAL, comme à Rennes 1, cela suffit amplement et c’est très propre – regardez le boulot fait par l’Artois, par exemple »

Argument n° 14 (Salomé, MdC, mathématiques):

« Honnêtement, je ne vois pas l’intérêt en mathématique. Nous utilisons tous Arxive depuis des années et, regardez: il y a plusieurs centaines de milliers d’articles. Là, votre archive locale, si ça agrège 50 publis par an, ça sera une victoire… Personne ne connait, j’ai peur que ce soit une coquille vide, votre machin. »

Argument °15 (Jean-Pierre, prof de pharma, président d’université).

« Ecoutez, B. Rentier c’est B. Rentier, moi, c’est moi. Le contexte belge, avec des universités autonomes depuis des lustres, ça n’existe pas en France, ou alors c’est l’exception – et encore, voyez Sciences Po, dès qu’on a un peu d’autonomie, tout le monde vous tombe dessus à la moindre erreur. Là, la ministre vient de nous annoncer  que la gouvernance des universités allait encore changer l’année prochaine et, visiblement, pas dans le sens d’une plus grande marge de manoeuvre pour les présidents d’université. Il y a plus de coups à prendre que de bénéfices et je n’aurai pas assez de soutiens politiques. Votre projet, c’est bien beau, là, mais derrière, il y a toute la question de l’évaluation de la recherche et c’est un sacré morceau. Quand Angers s’appellera « Université libre d’Angers », comme à Bruxelles ou à Berlin, on en reparlera. »

Eloge du travardage

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Comme d’autres bibliothèques universitaires, la BU Belle-Beille propose plusieurs espaces de travail distincts à ses publics, selon qu’ils souhaitent travailler en silence ou en groupe.

Je ne reviendrai pas dans ce billet sur la légitimité de ces espaces ni ne détaillerai  la genèse de cet aménagement (Olivier Tacheau, ancien directeur de la BUA, en décrit ici le déroulé et les solutions proposées en 2009. Depuis, quelques réaménagements ont été faits, mais la philosophie demeure), ses aspects positifs et négatifs mais insister sur un point: de tous les espaces, c’est celui permettant aux étudiant.e.s de parler, discuter et échanger librement qui est le plus fréquenté.

La zone com – c’est son nom – offre plus de 400 places assises sur deux niveaux et, en période d’affluence (de 11h à 17h d’octobre à décembre), le niveau sonore y est élevé. Très élevé, même, si l’on en juge par les regards étonnés que les collègues en tourisme bibliothéconomique jettent sur ces espaces. Quant à la zone calme (« la zone dite calme », comme me l’a glissé une collègue facétieuse ou, plutôt, réaliste, un jour en réunion), nous avons le plus grand mal à y maintenir un niveau sonore disons… limité. Mais, me direz-vous, le calme est une notion éminemment subjective, à la différence du silence par exemple: ce qui paraîtra « calme » pour l’un.e sera « bruyant » pour l’autre.

Aucune restriction ou presque ne vient limiter la prise de parole. Les tables sont vastes, les chaises peuvent être déplacées (des groupes de douze ne sont pas rares), les rires et les éclats de voix fusent. Aucune paroi ne vient limiter l’envolée des sons – l’étage donne sur le rez-de-chaussée par une vaste mezzanine. Les étudiant.e.s peuvent manger fruits ou confiseries et boire dans dans des bouteilles (ni canettes ni gobelets ne sont autorisés), on peut utiliser son téléphone portable… Bref, tout cela donne l’image d’un joyeux bordel, si vous me passez l’expression. Quelque fois, un bibliothécaire passe timidement dans la salle pour ranger des livres et rappeler que les sandwichs ne sont pas autorisés, ou demander à l’un.e ou l’autre de s’assoir sur une chaise plutôt que sur la table.

La littérature professionnelle francophone ne semble pas s’intéresser beaucoup à ces usages de la bibliothèque (je n’ai évidemment pas tout lu ni consulté, mais ai jeté un oeil sur ça et, bien sûr, sur l’article que M. de Miribel a consacré au bruit en 2007). Quand elle le fait, c’est bien souvent sous le mode du problème – le silence constituant la norme attendue dans les espaces d’une bibliothèque universitaire. Le silence, la lecture: l’horizon d’attente des professionnels, mais aussi d’une bonne partie de nos usagers, demeure très classique. La bibliothèque reste encore, pour beaucoup, ce « lieu du travail sérieux » qu’elle a toujours (?) été.

Or, à la BU Belle-Beille donc, une majorité d’usager.e.s souhaite manifestement plus travailler dans le bruit / la rumeur / le brouhaha / les discussions / les conversations que dans le calme / le silence. A moins que, la mauvaise monnaie chassant la bonne (et revoilà la norme bénédictine qui prend le dessus…), celles et ceux souhaitant travailler dans le silence ou dans un calme vraiment… calme soient parti.e.s vers d’autres horizons. C’est possible – et je le regrette, même si le tiers de la bibliothèque reste (et restera) réservé au travail en silence.

Certain.e.s collègues se demandent parfois « comment ils.elles font », tous ces étudian.t.e.s, pour s’installer dans des espaces de travail en groupe si animés. Y travaillent-ils.elles seulement ? Quand on les regarde, tous ces jeunes attablé.e.s devant ordinateurs, cours et téléphones portables (jamais de livres en zone com, ou alors à l’étage, un peu, en psycho), quand on les écoute – ça discute, ça rigole, ça relit ses notes, ça bavarde, c’est du collectif, c’est assez chaleureux -, je me dis que le mot pour décrire cette réalité-là, qui est l’une des réalités de la vie étudiante sur ce campus en tout cas, c’est le travardage, ce mixte indissociablement lié de travail et de bavardages dont les proportions varient, mais qui saute aux yeux dès qu’on les ouvre.

Est-ce bien, est-ce mal ? C’est en tout cas là et bien là, depuis plusieurs années maintenant, et il faut faire avec.

 

 

Ubib, Rue des facs et le bureau de renseignement

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Les SRV comme Ubib ou Rue des facs ont développé depuis plusieurs années une identité de service assez poussée: logo, slogan parfois, présence sur les réseaux sociaux, etc.

Parallèlement, les BU ont toutes des « reference desks », dotés de noms plus ou moins originaux (« Bureau de renseignement » à Angers ou ailleurs, « Médiadoc » à Arras, j’en passe et des meilleurs), où officient bien souvent les bibliothécaires qui répondent en ligne.

Mais dans ce cas, d’identité de service, point. Bureaux dépareillés, absence de publicité ou de com’ sur le site des BU… Pas étonnant, ensuite, que l’on déplore une baisse du nombre de questions depuis plusieurs années.

Cela fait quelques temps que je me demande pourquoi on n’a pas, jusqu’à présent, lié le « physique » et le « en ligne ». J’arrive dans un BU à Paris, l’accueil et le renseignement reprennent le visuel Rue des Facs (pas forcément le nom, mais une déclinaison). Même topo à Angers, Nantes ou Rennes avec Ubib. Si vous distribuez des flyers, vous promouvez ainsi le service sur place et en ligne ; si vous organisez un événement sur Facebook, pareil.

Peu importe que le « en ligne » prenne le pas sur le « présentiel »: la phase de transition peut durer encore quelques années. Mais le mouvement de balancier qui consiste à tout jeter d’un côté (the good ol’ reference desk) au profit d’un service innovant (le SRV) me semble assez étrange: comme si le développement de l’un devait se faire au détriment de l’autre, alors que les deux sont liés à mon avis.

Service de renseignement présentiel – Le grand flou

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A la suite de la réorganisation du service public à la BU Belle-Beille (j’y reviendrai), je me suis mis en tête d’assurer à mes collègues une formation sur le service de renseignement présentiel.
Chemin et réflexion faisant, l’objectif initial – former aux outils – s’est transformé. Expliquer le fonctionnement des ressources électroniques, comme on le (comme je l’ai) fait souvent en BU, ne suffit pas: il m’a paru nécessaire de travailler en amont sur les missions et objectifs d’un tel service, à l’heure où les SRV (services de renseignement virtuels comme Ubib, Rue des facs ou les Guichets du savoir) occupent le devant de la scène.
Le résultat a donné un support ainsi que plusieurs discussions animées avec les collègues. L’essentiel résidant dans les secondes plus que dans le premier, j’en parlerai prochainement.

La mise en ligne des mémoires, un (autre) exemple de régression électronique

Lionel Maurel a publié un chouette billet sur la notion de « régression numérique » appliquée aux thèses électroniques, en complément d’une autre (et tout aussi intéressante) analyse d’Olivier Legendre. J’en profite pour apporter une précision concernant non plus les thèses, mais les mémoires.

Nous travaillons depuis 2012 à l’université d’Angers sur un site de diffusion des mémoires (de la L2 à la thèse d’exercice, en passant par les M1 et M2), Dune. Et le principal problème que nous rencontrons concerne les mémoires professionnels. Ces travaux n’ont pas souvent une portée scientifique conséquente mais sont en revanche extrêmement utilisés par les étudiants des filières concernées. La vocation utilitariste est clairement assumée, l’étudiant.e cherchant de « bons mémoires » dont il.elle pourrait s’inspirer – je laisse ici tout la problématique liée au plagiat. C’est la raison principale pour laquelle nous n’avons pas utilisé la plate-forme DUMAS, qui ne nous permettait pas de gérer au plus près le dépôt de mémoires à diffusion restreinte.

Cependant, la diffusion est bien souvent interdite par l’entreprise accueillant le.la stagiaire. Il semble bien que les droits d’auteur appartiennent à l’entreprise plus qu’au rédacteur.trice du mémoire – c’est en tout cas ce que nous a indiqué le service juridique de l’université. De fait, la crainte d’une diffusion des données entraine bien souvent un refus d’accepter la mise en ligne sur internet ou en intranet, voir d’être déposé tout court, même en restant confidentiel. Nous recevons parfois des formulaires d’autorisation de mise en ligne sur lesquels une main (anonyme) a ajouté : « Détruire le PDF ».

Nous n’avions évidemment pas ce type de difficulté avec les mémoires déposés sous forme papier, l’entreprise n’allant pas vérifier dans les magasins des bibliothèques si des données les concernant s’y trouvaient…

Actuellement, nous sommes dans une phase de flottement, certaines filières ou écoles (d’ingénieur notamment) ayant abandonné le dépôt papier mais ne diffusant pas sous format électronique. Un des effets pervers est la multiplication des petits serveurs (ou même ordinateurs) fantômes, destinés à stocker de manière officieuse, par les enseignant.es, les mémoires en question. Toutes les disciplines sont concernées, dès lors qu’un mémoire professionnel est réalisé : traductologie, GEA, négociateur trilingue, archives… Bref, nous avons reproduit, sous une autre forme, la fameuse étagère-pleine-de-cartons-remplis-de-mémoires-stockés-dans-le-bureau-A12.

A cela, on pourrait ajouter les problématiques d’archivage, les mémoires ne relevant pas du même régime juridique que les thèses. Il existe donc actuellement un double circuit : électronique, imparfait, et papier, avec échantillonnage et stockage aux archives départementales… Nous n’avons pour l’heure pas de solution toute faite mais des pistes de travail.

En premier lieu, il est déjà possible de déposer sur Dune un mémoire confidentiel mais d’autoriser la diffusion d’un diaporama présenté lors de la soutenance. Ces dernières ne prévoient cependant pas toutes ce type de support, qui peut le cas échéant contenir des données confidentielles.

Nous pouvons en outre jouer sur la diffusion différée : les données d’une entreprise sont certes confidentielles à un instant T, mais sans doute beaucoup moins dans un, deux ou trois ans. Sauf que le mémoire, l’étudiant.e cherche à le consulter tout de suite et pas dans trois ans.

Une autre solution serait de limiter l’accès aux données. Actuellement, il existe trois niveaux de consultation : web ouvert, web ouvert aux seuls membres de la communauté universitaire angevine, administrateur. Une demande forte de la part de certains départements est de limiter l’accès aux seul.e.s inscrit.e.s de ce département. Ce pourrait être une solution, et nous y viendrons peut-être… avec le risque d’une multiplication des exceptions, du type « Accès réservé aux étudiants de M2 de la filière psychologie ».

Nous pourrions enfin envisager la mise en place d’un bouton « demander ce mémoire ». Le problème ici est que les étudiants sont généralement en fin de parcours universitaire et vont quitter l’établissement, posant la question de la pérennité de leur adresse mail. De surcroît, l’entreprise devrait avoir son mot à dire dans l’autorisation de diffusion à un particulier…

Bref : il n’y a pas de solution simple. Tout n’est cependant pas négatif, car le circuit tel qu’il fonctionne actuellement permet une diffusion plus large des travaux en santé (médecine, sage-femme, pharmacie) ou en SHS.