La figure d’Orphée dans « Rampsinit » de Marcel Schwob

Le conte « Rampsinit[1] » de Marcel Schwob a été publié le 25 mars 1893 dans L’Écho de Paris. Bien qu’il n’ait jamais été repris dans un recueil, il appartient à la lignée de ses recueils de contes déjà publiés, Cœur double et Le Roi au masque d’or, en raison de l’érudition et des symbolismes – caractéristiques de ces recueils – que ce conte contient. L’érudition y est représentée par des mythes. Plus précisément, Schwob construit un conte en mélangeant le récit d’Hérodote concernant les trésors volés du roi Rampsinitos[2], le récit de la descente du même roi aux Enfers[3] et le mythe d’Orphée concernant également sa descente aux Enfers pour enlever Eurydice du monde souterrain. Les informations tirées d’Hérodote servent de décor pour le conte, tandis que le mythe d’Orphée amoureux et désespéré de la mort de son épouse offre à ce conte le sujet.

Plus particulièrement, ce conte non recueilli de Schwob appartient à une littérature fin-de-siècle, comme d’ailleurs l’ensemble de son œuvre. Cela n’est pas dû seulement aux strictes bornes temporelles, mais surtout à une vocation littéraire très particulière. La littérature fin-de-siècle encadre des expressions littéraires qui sont dressées contre une littérature naturaliste et surtout contre l’idéologie positiviste triomphante. Le décadentisme, un symbolisme recherché, l’ésotérisme, voire l’occultisme, la marginalité composent ce courant fin-de-siècle qui concerne également d’autres arts à part la littérature. Schwob y trouve son propre espace de créativité littéraire surtout avec des contes fantastiques, mais aussi avec des contes décadents dont le but est, dirait-on, de dérouter le lecteur ou de lui poser des énigmes. Les hypotextes choisis par l’auteur combinés avec des symboles et avec des intrigues qui déroutent souvent le lecteur suggèrent un certain hermétisme, et font de certains contes de Schwob l’impression qu’ils sont destinés à une certaine élite de lecteurs. Tel est aussi le cas de « Rampsinit ».

La phrase inaugurale du conte[4] sous-entend la suite à l’histoire racontée par les prêtres égyptiens à l’historien d’Halicarnasse que Schwob propose. Hérodote raconte avoir été informé par ces prêtres que le roi qui a succédé à Protée, Rampsinitos, a fait élever un édifice en pierres pour y sécuriser ses richesses. L’architecte avait imaginé un stratagème pour être en mesure d’y avoir accès en ôtant une pierre concrète de l’édifice. Après la construction de l’édifice, l’architecte, sentant approcher sa fin, a dévoilé la pierre à ses deux fils. Après sa mort, les deux frères ont violé plusieurs fois l’édifice pour arracher l’argent royal. Le roi l’a aperçu et comme il a été étonné de l’absence de marques de viol, il a placé des pièges autour de ses trésors. Pendant leur expédition suivante, l’un des frères a été pris par un piège. Il a appelé son frère et lui a demandé de lui couper la tête afin de ne pas être reconnu, étant donné qu’il était impossible de le libérer du piège. Puis, le roi, s’est étonné encore plus voyant le corps du voleur sans tête. Il a fait pendre donc publiquement le corps du voleur et a ordonné à des gardes de surveiller si quelqu’un serait touché à la vue du corps pendu dans le but de reconnaître les complices. La mère de deux frères, indignée du spectacle, a demandé à son fils vivant de trouver un moyen pour enlever le corps et le lui apporter. Le voleur a réussi par un stratagème de faire boire les gardes et les rendre ivres. Par la suite, il leur a rasé par dérision la joue droite et a pris le corps de son frère.

Après cet accomplissement du voleur, le roi est devenu tellement impatient de connaître l’identité de cet homme qu’il a décidé de prostituer sa propre fille. Il lui a enseigné d’obliger les hommes qu’elle recevait à lui raconter ce qu’ils avaient fait de plus subtil et de plus méchant dans leur vie, et d’arrêter celui qui se vanterait d’avoir enlevé le corps du voleur sans tête. Le voleur, après avoir appris pourquoi la fille du roi se prostituait, a voulu montrer qu’il était plus intelligent qu’on l’imaginerait. Il a coupé la main d’un homme qui venait de mourir et l’a cachée sous son manteau. Il est allé voir la princesse et après avoir été interrogé, il lui a dévoilé qu’il avait coupé la tête à son frère et le stratagème qu’il avait conçu pour détacher le corps de son frère des gardes royaux. Comme elle a voulu l’arrêter, le voleur lui a tendu la main du mort. La fille du roi croyait qu’elle tenait le voleur, tandis que celui-ci se sauvait dans l’obscurité.

Selon Hérodote toujours, le roi Rampsinitos a offert sa fille comme épouse au voleur, et c’est Chéops qui lui a succédé. Il mentionne encore, que ce même Rampsinitos, selon les dires de ces mêmes prêtres égyptiens, est descendu vivant aux Enfers, qu’il y a joué aux dés avec Cérès, et que la déesse lui a offert une serviette d’or lors de son retour à la terre des vivants.

Schwob reprend donc, avec la phrase inaugurale du conte, le récit d’Hérodote mais le modifie et le prolonge. Quant aux modifications, il présente, dans cette même phrase, la fille du roi comme amoureuse du voleur. Dans la phrase qui suit, le conteur la présente comme vierge et demandant à son père d’épouser le voleur[5]. Encore, il fait succéder le voleur au roi Rampsinitos, puisque ce dernier l’admirait en raison des actions accomplies et lui laisse le trône. Enfin, il lui donne le nom royal mais sans la désinence du cas nominatif grec -os, à savoir Rampsinit. Une fois le décor et le contexte égyptiens établis, Schwob continue son histoire avec la maladie qui conduit à la mort l’épouse de Rampsinit, Ahouri. Rampsinit descend aux Enfers pour l’enlever et la ramener de nouveau au monde des vivants. Ainsi, dans un niveau de surface, Schwob exploite parmi les visages différents de l’Orphée mythique celui de l’amoureux désespéré de la perte de son épouse. Les autres traits d’Orphée n’y sont pas présentés, y compris les traits du poète et du chanteur qui sont ses armes pour convaincre les dieux du monde inférieur de lui céder Eurydice.

Or, dans ce conte, Rampsinit se marie à Ahouri et devient roi d’Égypte. Peu de temps après, Ahouri tombe malade ; les magiciens et les médecins, qui consultent les livres d’Imhotpou[6] et de Thot respectivement, ne parviennent pas à la sauver. Suivent les rituels funéraires avec le lavement, l’embaumement et les prières. Puis, on l’emmaillote et on la couche dans sa chambre funéraire de pierre nue. Rampsinit, plein de douleur se demande s’il ne pourrait pas enlever Ahouri à la déesse des Enfers, Hathor, lui qui avait autrefois accompli d’autres actes subtils. Il se met en marche vers l’Occident, à destination des lieux inférieures, c’est-à-dire de la nécropole et du Champ des Fèves. Une fois parvenu dans une contrée limoneuse, il est reconnu par un cabaretier qui conçoit la destination du voyage du roi. Par admiration pour de ses habiletés de voleur, il souhaite l’aider ; ainsi, il lui dévoile où il rencontrera la déesse Hathor et qu’il sera défié de jouer au cinquante-deux avec elle sur le sarcophage d’Ahouri. S’il gagne, il aura une serviette d’or magique. Pour enlever Ahouri, il devra ne pas avoir de désir en la regardant à travers cette serviette magique. Autrement, le malheur sera sur lui. En effet, il rencontre Hathor, joue avec elle, triche et gagne. Puis, elle l’amène au Champ des Fèves et lui donne la serviette d’or. Ahouri apparaît. Rampsinit, la voyant à travers la serviette, éprouve du désir lorsqu’il regarde par le pan inférieur l’un de ses pieds blancs. Ainsi, le noir entre dans ses yeux et le malheur est sur lui. Il est retenu au Champ des Fèves, où il erre, aveugle, désirant saisir les pieds blancs d’Ahouri.

Bien que ce conte ne contienne pas les noms des personnages du mythe d’Orphée, la catabase du roi-voleur Rampsinit à la nécropole renvoie directement à la descente d’Orphée aux Enfers. Mais le conte, qui constitue une réécriture du mythe d’Orphée, offre deux lectures concernant Orphée : l’une, linéaire et centrée sur le personnage de Rampsinit en tant qu’autre Orphée, et l’autre, composée à partir des éléments du conte qui suggèrent l’orphisme.

Hormis l’allusion au mythe d’Orphée par la descente de Rampsinit à la nécropole, le choix du nom Ahouri pour la reine renforce l’influence du mythe orphique sur le conte. Ahouri semble avoir une ressemblance formelle et phonétique avec le premier constituant du nom de l’épouse d’Orphée Eurydice, Eury-, signifiant vaste. Ce nom est peut-être pris dans un ouvrage paru en 1889, Les Contes populaires de l’Égypte ancienne de l’égyptologue français Gaston Maspero. Akhouri, variante d’Ahouri, contient le terme akhou qui désigne « les esprits des morts justifiés qui jouissent de l’éternelle félicité »[7]. Au départ, Eurydice, qui signifie la justice vaste, et par extension la justice totale, ou celle au vaste empire, devrait représenter la déesse-Serpent Hécate ou Agriopé qui gouvernait le monde souterrain[8], et non celle qui est restée connue comme l’épouse d’Orphée sous le nom d’Eurydice. Ainsi, dans le conte, Ahouri renvoie au mythe d’Orphée tant par sa ressemblance formelle avec le nom Eurydice que par la signification propre de ce même nom. De plus, la signification coïncide avec le statut que devrait avoir une déesse du royaume des morts, si on pense aux jugements prononcés sur les vertueux et les vicieux par les juges souterrains, Minos, Rhadamante et Éaque.

Dans cette réécriture du mythe où Rampsinit assume le rôle d’Orphée, il est paradoxalement dépourvu de presque tous les traits caractéristiques d’Orphée. Il n’est ni musicien, ni le héros Argonaute ; il ne charme pas par sa voix. Au contraire, il est un voleur mais aux dimensions héroïques. Ses accomplissements antérieurs à cette histoire qui ont fait de lui un roi, ont déjà été mentionnés. Le cabaretier lui demande d’abord, s’il est lui-même le fameux Rampsinit, et puis, deux fois, il lui montre avoir compris qu’il est le fameux voleur. Cette insistance sur la renommée est le signe d’un héros, comme d’ailleurs dans le cas d’autres héros, y compris Orphée[9]. Et Rampsinit est fameux en raison de son art, c’est-à-dire la ruse, l’inventivité et l’habileté de ses mains. Dans ce sens, il est à sa façon un poète ; l’inventivité, et plus particulièrement l’habileté de mains, sont des traits propres à des artistes de toute espèce. Ainsi, s’il n’est pas poète dans le sens de la création littéraire ou du chantre, il est poète dans le sens élargi du terme, du ποιεῖν, à savoir de la faculté de créer ou d’agir au moyen de ses mains, de gérer. On lit :

 

Rampsinit se mit donc en chemin et trouva le sycomore dans les sables. Et une déesse aux seins fardés surgit du feuillage, avec un brin de myrte entre les dents, pour lui offrir le plat de pains et le vase d’eau. Et Rampsinit, courbé, versa l’eau sous son épaule et jeta le pain dans le pli de son manteau, par l’habileté de ses doigts.

Aussitôt la déesse le transporta dans une chambre nue. Le roi vit le sarcophage d’Ahouri ; et il reconnut son lourd masque d’or et ses cheveux peints de bleu. Hathor s’accroupit en face de lui, et ils firent mouvoir les chiens sur le damier rouge et vert.

Rampsinit perdit la première partie – et Hathor mit le damier sur la tête, et il entra dans les dalles de la nécropole jusqu’aux cuisses.

« Oses-tu jouer encore ? dit-elle.

— Oui », répondit le roi.

Et il perdit la seconde partie, et Hathor lui mit le damier sur la tête, et il entra dans les dalles de la nécropole jusqu’à la ceinture.

« Oses-tu jouer encore ? dit-elle.

— Oui », répondit le roi.

Et tandis que Hathor regardait obliquement pour jeter le prochain coup de dés, Rampsinit vola douze chiens dans le jeu de la déesse. Ainsi il gagna la troisième partie, et Hathor le délivra par des paroles.

Ils entrèrent dans une barque qui se mouvait seule, et abordèrent au Champ des Fèves.

Et là était pendue la serviette précieuse à la branche d’un sycomore. La déesse la cueillit, et Rampsinit s’en couvrit le visage.

Soudain, il aperçut parmi les épis de blé hauts de sept coudées sa chère Ahouri, et il la voyait clairement à travers le voile d’or. Et, comme par le pan inférieur, il regarda l’un de ses pieds blancs et sa cheville cerclée d’un cercle de turquoises. Et oubliant tout, il désira serrer ce pied, comme Ahouri avait étreint la main du mort dans la nuit de ses noces, afin de la voler de nouveau.

Aussitôt le noir entra dans ses yeux et le malheur fut sur lui. Et Hathor le retint au Champ des Fèves, où il erre, aveugle, désirant saisir les pieds blancs de la reine Ahouri.[10]

 

Il est bien évident, dans le passage, que le vol est présenté comme un geste, un exploit. Rampsinit n’est pas descendu aux Enfers pour la ramener simplement à la vie de nouveau, mais pour la voler, comme il l’avait fait la première fois ; puisque c’était à partir de ses ruses qu’il l’avait conquise. Aussi a-t-il essayé, dans le monde souterrain, de la voler moyennant ses habiletés particulières. Mais ce conte allusif au mythe d’Orphée s’inscrit dans une tradition d’échec, comme la plupart des versions orphiques dominantes. Rampsinit, comme un autre héros fameux de la mythologie grecque[11], s’est enorgueilli, et s’est appuyé sur ses propres capacités même s’il avait à affronter le divin et l’interdit. Ce rapprochement accentue l’échec, parce que celui-ci est accompagné d’une sorte de punition. Orphée, dans les versions d’échec a seulement été privé de récupérer Eurydice, tandis que Rampsinit erre aveugle aux Enfers, comme Œdipe à Colone dans la tragédie homonyme. En outre, sa fin le rapproche de héros punis aux Enfers pour des raisons différentes, tels Tantale, Sisyphe ou Pirithoos.

Cette punition doit être en relation avec la serviette d’or à travers laquelle Rampsinit-Orphée voit Ahouri-Eurydice. La serviette magique donne la possibilité de la vision dans un monde où celle-ci est impossible[12]. Orphée, dans les versions dominantes, obtient de libérer son épouse des chaînes mortuaires, mais il tente la voir avant de monter au monde des vivants. La transgression de Rampsinit d’éprouver du désir en regardant Ahouri équivaut donc à la transgression d’Orphée de la regarder avant l’heure. Dans le conte « Rampsinit », l’échec de l’enlèvement d’Ahouri-Eurydice des Enfers prend des proportions d’impossibilité, voire de fatalité, puisque le contrat fiduciaire proposé à Rampsinit annihile son but même. Voir l’objet désiré et ne pas le désirer en même temps doit signifier pour Rampsinit un renoncement à sa propre volonté, à son amour (éros) pour Ahouri, au profit d’un amour de type d’agapè, où le sacrifice a lieu pour autrui et non pour l’apaisement de flammes par la satisfaction de son désir.

Quant aux éléments qui suggèrent l’orphisme, le couteau en obsidienne que l’inciseur emploie sur le corps inanimé d’Ahouri doit être en relation avec l’office impur à cause duquel les esclaves se sont rués sur lui. En effet l’obsidienne est mentionnée dans des textes sacrés attribués à Orphée comme ayant des propriétés de divination[13]. Ce premier élément est un des éléments orphiques parsemés dans le texte, compte tenu son traitement dans des textes attribués à Orphée, et par conséquent, d’un certain intérêt pour les orphistes ; mais il est relié aussi à l’intrigue du conte. Dans ces textes, il n’y a aucun indice de l’impureté de l’obsidienne. L’impureté serait trouvée dans le fait que l’obsidienne a été en contact avec le corps mort de la reine, puisque c’est encore la notion de la vision qui vient en contact avec la mort. L’obsidienne, du latin obsianus et obsidianus, provient, selon Pline, d’Obsius, qui a découvert un minerai en Éthiopie. Mais en grec, la racine de ὀψιανός ou ὀψιδιανός renvoie à la notion de la ὄψις (vision) dérivé du futur du verbe voir, ὄψομαι.

Pour analyser les autres éléments orphiques du conte, il convient de situer un peu les chronologies concernant Orphée. Généralement, vu la participation d’Orphée à l’expédition des Argonautes, il est supposé que Orphée a vécu pendant la période héroïque, une génération avant la guerre de Troie. Hérodote le croit postérieur à Homère et Hésiode, puisqu’à son époque, on estimait que les poèmes attribués à Orphée devaient être postérieurs à Homère[14]. Hérodote désigne comme roi d’Égypte Protée[15], avant Rampsinitos, le père d’Ahouri dans le conte en question. Schwob situe Rampsinit-Orphée à une période un peu postérieure à l’expédition des Argonautes. Il est très important que ce placement a lieu avant les « cosmogonies » d’Homère et d’Hésiode. De toute façon, il y avait toujours pour Orphée la « tradition incertaine d’un séjour en Égypte »[16]. Diodore de Sicile, mentionne, parmi Musée, Solon, Pythagore, Platon, Lycurgue et d’autres encore, Orphée comme ayant visité l’Égypte pour s’instruire. Ainsi, la descente de Rampsininit-Orphée aux Enfers pour enlever son épouse en terre égyptienne ne paraît guère étrange.

D’ailleurs, ce que le conte suggère sont des éléments orphiques concernant la Terre-Mère et la « cosmogonie » orphique. Hathor, déesse mère et patronne des morts[17] pourrait être équivalente à Cérès ou Déméter. D’abord, quant à la fiction, le jeu de dés entre Rampsinit et Hathor est inspiré du jeu entre Rampsinitos et Déméter raconté par Hérodote. Ensuite, Déméter est considérée aussi comme une divinité du monde souterrain puisque, fréquemment, sa fille, Perséphone n’est considérée que comme la deuxième personne de la même déesse. Hathor est présentée encore avec des attributs de Déméter, comme le pain et le myrte. Puis, la marche de Rampsinit vers le monde des morts semble être une marche vers la Terre-Mère à travers les éléments cosmogoniques dites orphiques. En effet, la plupart des éléments cosmogoniques appartiennent à d’autres cosmogonies proposées. Mais celui qui différencie la cosmogonie orphique des autres, c’est l’élément du limon. On peut lire successivement dans le conte :

 

Et il se mit en marche vers l’Occident, ayant quitté la cange royale et les rameurs sur le bord du Nil. Et beaucoup de temps après, il parvint dans une contrée limoneuse, jonchée par des huttes de boue. […]

Et le roi coucha cette nuit sur un lit de terre sèche. […]

— Écoute, ton voyage est dangereux. Tu traverseras une gorge mouvante, et au-delà il y a un sycomore, qui pousse dans le sable. Il faut que tu attendes au pied du sycomore ; et une déesse haussera vers toi […][18].

 

Pour arriver à Hathor ou Déméter, la Terre-Mère[19], Rampsinit part du monde civilisé à travers Nil et suit un chemin symbolique. L’océan Nil[20], d’abord, représente l’eau primordiale, puis la contrée limoneuse et les huttes de boue montrent l’état primitif de la terre avant qu’elle soit solidifiée. Il s’agit là de la phase primordiale de la cosmogonie que Damascius attribue, dans le cadre de l’orphisme, au début du VIe siècle, à Hiéronymos et Hellanikos[21]. « Trois siècles plus tôt, un apologète du christianisme, Athénagore, avait résumé une cosmogonie relativement identique, au moins dans ses premières phases, mais qu’il attribuait à Orphée lui-même »[22]. Jusqu’à rencontrer la Terre-Mère, formée d’eau limoneuse, il lui faut de traverser aussi la gorge mouvante, qui est une terre pas encore solidifiée.

De plus, dans un contexte de symbolisme, la présence de Déméter ainsi que celle de Bacchus ou Dionysos sont suggérées par la bière[23] qui est offerte à Rampsinit, lorsqu’il s’approche de Hathor-Déméter. En effet, Déméter est la déesse des céréales, et par l’orge se fait la bière. Une nouvelle hypothèse de l’étymologie du nom de Déméter est soutenue à partir le mot crétois δηαί, variante du type ionien ζηαί, signifiant orge. Encore, selon Diodore de Sicile, Dionysos a inventé la bière à partir l’orge[24].

Enfin, quant au Champ des Fèves, théâtre de l’échec de Rampsinit au royaume des morts, pour les Égyptiens, c’ « était le lieu où les défunts attendaient la réincarnation »[25] ce qui confirme son interprétation symbolique générale en tant que « soleil minéral et embryon […] qui évoque le soufre emprisonné dans la matière »[26]. Encore, « d’après Pline, la fève est employé dans le culte des morts, parce qu’elle contient l’âme des morts »[27]. « Les fèves […] représentent le premier don venu de dessous terre, la première offrande des morts aux vivants, le signe de leur fécondité, c’est-à-dire de leur incarnation. Ainsi, nous comprenons l’interdit d’Orphée et de Pythagore, au terme duquel manger des fèves était l’équivalent de manger la tête de ses parents, de partager la nourriture des morts, l’un des moyens de se maintenir dans le cycle des réincarnations et de s’asservir aux pouvoirs de la matière »[28].

Pour conclure, dans un niveau de surface, le conte traite le thème de la descente orphique. Rampsinit-Orphée y est présenté en tant que l’amoureux en douleur, et au niveau du ποιεῖν, du faire, il est aussi un poète, un artiste, même d’un art marginal et controversé. Sa descente aboutit à l’échec, voire à la punition. Mais, l’identification par cette descente de Rampsinit à Orphée fait penser à une structure profonde. Il a été montré qu’il y a dans le conte certains éléments orphiques, qui, combinés avec le reste du décor égyptien du conte, c’est-à-dire les livres d’Imhotep et de Thot, ainsi que les rituels de l’embaumement, de la purification du corps inanimé et de l’Ouverture de la Bouche[29], pourraient correspondre à un niveau de διδάσκειν (enseigner). Orphée, considéré comme civilisateur, fondateur et initiateur des mystères par des sectes religieuses et élitistes du VIe siècle avant J.-C. et par des néoplatoniciens du IIe siècle avant J.-C., pourrait bien être suggéré comme tel dans le conte par la présence de ces éléments orphiques mentionnés. Autrement dit, il pourrait être suggéré par cette mosaïque d’éléments hermétique. Ainsi, l’auteur, en donnant un nouveau cadre au mythe de la descente d’Orphée aux Enfers, achève de publier encore un conte s’inscrivant dans le style hermétique et déroutant qu’il a choisi d’exercer.


[1] Rampsinît dans L’Écho de Paris.

[2] Hérodote, Histoire, II, 121-122.

[3] Ibid., II, 123-124.

[4] « Après avoir couché une nuit avec le voleur qui lui tendit au réveil la main d’un mort, Ahouri, la fille du roi Rampisinitos, fut amoureuse. ». Marcel Schwob, « Rampsinit » in Œuvres, Paris, Les Belles Lettres, 2002, p. 509. À mi-récit, Rampsinit confirme qu’il s’agit d’une suite de l’histoire que l’historien grec raconte, en se parlant ainsi : « J’ai volé au roi Rampsinitos le trésor de la chambre dallée, j’ai rasé la joue droite des gardes du palais, et je leur ai volé le cadavre sans tête de mon frère ; j’ai laissé à la princesse Ahouri la main et le bras d’un mort ; ne saurai-je voler à la déesse Hathor ce qui m’appartient ? ». Ibid., p. 510.

[5] « Et elle demanda à son père d’épouser celui à qui elle s’était livrée vierge. ». Ibid., p. 509.

[6] Variante du personnage historique Imhotep qui vécut au IIIe millénaire avant notre ère ; il est même divinisé à la Basse Époque égyptienne (de 750 à 30 avant J.-C.).

[7] Rituels funéraires de l’ancienne Égypte (traduction, introduction et commentaire de Jean-Claude Goyon), Paris, Les Éditions du Cerf, 1972, p. 319.

[8] Robert Graves, Les Mythes grecs, Paris, Le Livre de Poche, coll. « La Pochothèque », 2002, p. 188.

[9] Le poète Ibycus, la source la plus ancienne sur Orphée, le nomme fameux : « ὀνομακλυτὸν Ὄρφην » (« Orphée au nom fameux »). Giorgio Colli [éd. par], La Sagesse grecque. Dionysos. Apollon. Eleusis. Orphée. Musée. Hyperboréens. Énigme., Éditions de l’Éclat, coll. « Polemos », 1990, vol. 1., pp. 118-119.

[10] M. Schwob, op. cit., p. 511.

[11] « ἁγὼ δικαιῶν μὴ παρ᾽ ἀγγέλων, τέκνα, / ἄλλων ἀκούειν αὐτὸς ὧδ᾽ ἐλήλυθα, / ὁ πᾶσι κλεινὸς Οἰδίπους καλούμενος. » (« Jugeant juste, mes enfants, ne pas apprendre tout cela par d’autres messagers, je suis venu, ici, moi-même, qui suis surnommé par tous le fameux Œdipe. »). Sophocle, Œdipe Roi, vers 6-8.

[12] Le monde des morts, Hadès, Ἅιδης et ᾍδης en grec, formé du suffixe privatif α et de l’infinitif ἰδεῖν signifiant voir, renvoie à la non vision.

[13] « Καὶ πίτυος δάκρυοισι λίθου μένος ὀψιανοῖο / καὶ σμύρνην μίσγειν εὐώδεα καὶ φολίδεσσιν / ἀργυφέαις λεπιδωτὸν ἀποστίλβοντα κελεύω. / Αὐτίκα γάρ τοι ταῦτα πυρὸς καθύπερθε πάσαντι / ἀθάνατοι δώσουσι θεοπροπίας ἀγαθῶν τε / ἐσσομένων λυγρῶν τε· » (« Avec les larmes de résine que verse le pin, un cœur d’une pierre obsidienne et la myrrhe odorante fais un mélange, et ajoute, je t’instruis, un lépidot aux paillettes resplendissant de blancheur. L’ensemble une fois saupoudré sur un feu, tu recevras des immortels le don de prophétie, pour les biens et les maux à venir, et tu pourras à ton gré posséder toute science ») et « Οὗτος τὴν κλῆσιν ἔλαχεν ἀπὸ τοῦ ἐξ αύτοῦ προβλέπειν καὶ προμαντεύεσθαι τοὺς παλαιοὺς τὰ μέλλοντα. » (« Elle [l’obsidienne] a tiré son nom du fait que les anciens l’utilisaient pour voir et pour deviner l’avenir »). Lapidaire orphique, 285-290, et Kérygmes lapidaires d’Orphée, 9, 1, in Les Lapidaires grecs, Paris, Les Belles Lettres, coll. « C.U.F. », 2003, p. 97 et p. 152 respectivement.

[14] William K. C. Guthrie, Orphée et la Religion grecque, Paris, Payot, 1956, pp. 37-38.

[15] Hérodote, op. cit., II, 121.

[16] William K. C. Guthrie, op. cit., p. 38.

[17] Rituels funéraires de l’ancienne Égypte, op. cit., p. 323.

[18] M. Schwob, op. cit., p. 510.

[19] Δημήτηρ est formé du type dorien du mot δᾶ<δῆ<γῆ (γαῖα) signifiant Terre (Gaia) et du mot μήτηρ signifiant mère. Quant à Orphée, Diodore de Sicile dit que celui-ci nomme la Terre-Mère, Déméter : « τὸ γὰρ παλαιὸν ὀνομάζεσθαι γῆν μητέρα, καθάπερ καὶ τὸν Ὀρφέα προσμαρτυρεῖν λέγοντα Γῆ μήτηρ πάντων, Δημήτηρ πλουτοδότειρα. » (« car on désignait depuis anciennement la terre comme mère, comme exactement on témoigne que Orphée désignait la Terre comme mère de tous, Déméter donneuse de biens. »). Diodore de Sicile, Bibliothèque Historique, I, 12.

[20] Dans l’antiquité, on croyait de longs et larges fleuves qu’ils entouraient la terre, et on les nommait avec le mot océan. Plus particulièrement pour les Égyptiens, Diodore de Sicile mentionne dans le chapitre de la note précédente, qu’ils considéraient le Nil comme océan.

[21] Reynal Sorel, Les Cosmogonies grecques, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1994, p. 91.

[22] Idem.

[23] « C’était à la limite du grand désert. Un cabaretier louche le vit passer et s’écria : “ Ne veux-tu pas boire de la bière ? ” Et le roi Rampsinit entra dans la hutte. Le cabaretier, regardant de côté, posa une cruche de bière devant lui […] Puis il but de la bière avec le roi. ». M. Schwob, op. cit., p. 510.

[24] « εὑρεῖν δ´ αὐτὸν καὶ τὸ ἐκ τῆς κριθῆς κατασκευαζόμενον πόμα, τὸ προσαγορευόμενον μὲν ὑπ´ ἐνίων ζῦθος, οὐ πολὺ δὲ λειπόμενον τῆς περὶ τὸν οἶνον εὐωδίας. » (« Il inventa aussi la boisson préparée avec l’orge, appelée par quelqu’uns ζῦθος, et qui est presque aussi bonne que le vin. »). Diodore Sicile, op. cit., IV, 2.

[25] Jean Chevalier et Alain Gheerbrant [dir. par], Dictionnaire des symboles : mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Paris, Laffont, 1996, p. 439.

[26] Ibid., p. 438.

[27] Idem.

[28] Idem.

[29] Rituel appliqué au défunt, à l’instar royal ou divin, ou à la statue-réplique du défunt destiné à recevoir son corps. Il est associé progressivement à la transmission des facultés d’accès à la vie éternelle aux défunts.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

CHEVALIER Jean et GHEERBRANT Alain [dir. par], Dictionnaire des symboles : mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Paris, Laffont, 1996

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DIODORE DE SICILE, Bibliothèque Historique

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© ATHANASOPOULOS ANTONIOS

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