PRISON

Aujourd’hui les femmes sont peu nombreuses dans les prisons françaises (2 215 femmes sont écrouées au 1er janvier 2013 sur 572 66 personnes soit 3,3 %) mais dans les deux premiers tiers du xixe siècle le nombre et la proportion des femmes emprisonnées était beaucoup plus élevé : au début du Second Empire, 5 000 femmes en maisons centrales (prisons pour longues peines, alors au nombre de 8 pour les femmes) soit 28 % du total, et 7 000 en maisons d’arrêt (21 % du total). À partir des années 1880 la population carcérale décroît, et de manière plus accentuée pour les femmes pour des raisons qui tiennent aux politiques pénales (sursis, sanctions plus modérées pour certains crimes et délits) et à l’évolution économique et sociologique (progrès du niveau de vie, plus grande intégration sociale et familiale, normalisation des comportements) – mais il faut prendre en considération les femmes prostituées détenues administrativement, comme à Saint-Lazare, la plus grande prison de femmes. Quel est l’engagement des féministes sur la question des prisons ?

Sous la monarchie de Juillet, l’organisation du système carcéral est l’objet de nombreux débats. Une réglementation particulièrement contraignante est imposée aux femmes, qu’il faut « moraliser » par une rupture avec le monde extérieur et une discipline stricte : silence, travail, religion (la surveillance est confiée aux congrégations entre 1840 et 1905) doivent leur inculquer les comportements conformes à la nature et aux rôles féminins qu’elles ont transgressés.

Des femmes participent à ces débats, comme Eugénie Niboyet, Joséphine Mallet, ou Sophie Ulliac Trémadeure qui traduit en 1838 le livre d’Elizabeth Fry sur la réforme des prisons et le rôle des femmes en Grande-Bretagne. Elles contribuent à susciter un mouvement philanthropique (visiteuses de prison, refuges et ouvroirs pour les femmes libérées de prison), animé surtout par des protestantes, qui poursuit son action sous la IIIe République.

Certains de ces mouvements s’inscrivent dans une perspective féministe, en s’associant aux mobilisations pour le droit au travail des femmes, les droits civils, contre la double morale et pour l’abolition de la prostitution. Pauline de Grandpré (1828-1908), la nièce de l’aumônier catholique de Saint-Lazare, fondatrice de l’OEuvre des libérées de Saint-Lazare en 1870, Isabelle Bogelot (1838-1923), qui la préside de 1887 à 1906, présentent les délinquantes et prisonnières avant tout comme des victimes d’un ordre social et juridique injuste et des préjugés envers les femmes, et appellent à une solidarité féminine : « Si le sort de la prisonnière nous attriste et nous attire malgré les fautes qu’elle a commises, si nous n’avons pour elle que des sentiments de pitié et d’indulgence, c’est que notre conscience nous crie que cette femme a des droits et que nous avons des devoirs envers elle », écrit Isabelle Bogelot, qui est activement engagée dans les mouvements féministes français et internationaux. Dans les congrès féministes, comme ceux tenus à Paris en 1889 et en 1900, la question des prisons figure au titre des questions morales et sociales à l’agenda féministe.

Les pratiques philanthropiques féministes sont cependant controversées : Andrée Théry (plus connue ensuite sous le nom d’Andrée Viollis), se faisant admettre incognito dans un refuge pour libérées, dénonce dans La Fronde (17 octobre 1901) la condition qui y est faite aux femmes, et Jeanne Humbert (emprisonnée pour son action néo-malthusienne à plusieurs reprises et notamment à Saint-Lazare et Fresnes entre 1921 et 1922) s’en prend aux « dames patronnesses » qui exploitent le travail des détenues libérées ou recrutent des domestiques soumises pour les riches.

Durant les années 1970, la question des prisons de femmes revient sur la scène politique, dans le contexte de réflexions et d’actions critiques sur les institutions, dont l’institution carcérale. Dans une perspective féministe, la prison de femmes est vue comme révélatrice de la condition de toutes les femmes et de toutes les violences cachées faites aux femmes. Catherine Ehrel et Catherine Leguay, Nathalie Duché et Ariane Gransac, parmi d’autres, témoignent de la façon dont la prison reproduit les normes imposées aux femmes, silence, soumission, infantilisation, culpabilisation, et comment les révoltes sont brisées. La grève de la faim d’Agnès et Claudine à la centrale de Rennes suscite une manifestation sous les murs de la prison (la première sans doute) de féministes venues de Paris, le 24 mars 1979.

Depuis lors les prisons se sont davantage ouvertes au monde extérieur, le quotidien carcéral s’est transformé, les stéréotypes sur les femmes sont moins prégnants, mais comme le soulignent les militantes de l’association Parcours de femmes, formée en 2009 pour aider les femmes détenues et sortant de prison du département du Nord, les prisonnières ont le plus souvent connu des parcours de vie chaotiques et subi des violences, elles ont été contraintes au silence, elles sont « doublement handicapées » pour se réinsérer. D’où l’objectif de cette association et d’autres femmes engagées sur ce terrain : favoriser le dialogue avec ces femmes, leur prise de parole sur leur histoire, ainsi que des solidarités concrètes, pour qu’elles puissent se reconstruire et conquérir autonomie et dignité dans et après la prison.

• Sources : Bogelot I., Trente ans de solidarité, 1877-1906, Paris, Maulde Doumenc et Cie, 1908. – Duche N. & Gransac A., Prisons de femmes, Paris, Denoël, 1982. – Ehrel C. & Leguay C., Prisonnières, Paris, Stock, 1977. – Humbert J., Le Pourrissoir, Saint-Lazare, Paris, Prima, 1932. – Rapport d’activité pour l’année 2009 au nom de la délégation aux droits des femmes et compte rendu des travaux de cette délégation sur le thème « Les femmes dans les lieux de privation de liberté », par M. André, sénatrice, décembre 2009.

Claudie Lesselier

→ Oeuvres ; Prostitution.

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