Résumés des communications

Olivier Dard
Sorbonne Université
Labex EHNE
« Nationalistes français et reportages de guerre de l’Éthiopie à l’Espagne »
On sait l’importance de la guerre d’Espagne et de sa relation à la France comme le nombre d’études historiques qui lui ont été consacrées. Les gauches ont été assurément davantage étudiées que les droites, mais les droites nationalistes ont eu leur part de travaux. En particulier pour ce qui concerne l’étude de certains de ses media phares comme l’hebdomadaire Je suis partout ou de figures comme les frères Tharaud ou Robert Brasillach. Force est cependant de constater qu’on ne dispose pas pour l’heure d’études solides sur des hebdomadaires aussi importants que Candide ou Gringoire et que la question du reportage de guerre a été largement passé sous silence.
Elle vaut cependant d’être analysée en précisant d’abord les conditions de son cadre dans une presse des années trente qui compte ses « grands reporters ». La guerre d’Éthiopie et surtout la guerre d’Espagne sont des temps forts de ce que l’historien Marc Martin a qualifié de réapparition des « correspondants de guerre », le conflit éthiopien pouvant être considéré comme un « banc d’essai des pratiques » utilisées l’année suivante en Espagne . Qui sont cependant ces correspondants de guerre ? Force est de constater, du côté français qu’ils sont issus principalement pour ne pas dire quasi exclusivement en Éthiopie de la grande presse d’alors, à commencer par Le Petit Parisien et surtout Paris-Soir qui a consenti les plus gros efforts en la matière. Parmi ces grands reporters, ceux qui peuvent être étiquetés comme des nationalistes français ne sont pas légion si on excepte évidemment les frères Tharaud qui ont couru l’Europe et l’Afrique du Nord des décennies durant. Jérôme Tharaud est ainsi pressé par la rédaction de Paris-Soir de partir en Éthiopie dès les lendemains du 3 octobre 1935 où il se retrouve, avec une centaine de correspondants étrangers accueilli par le Négus qui offre à la centaine de journalistes présents un banquet qui n’a pas l’heur de plaire au co-auteur de La fête arabe . Loin d’être indifférente aux nationalistes qui via le maurrassien Henri Massis mobilisent leurs intellectuels pour le camp italien « pour la défense de l’Occident », la guerre d’Éthiopie fait l’objet de bien davantage de commentaires et d’analyses que de reportages.
Il en va différemment de la guerre d’Espagne dont on relève cependant qu’elle est aussi en matière de grands reporters d’abord l’affaire des principaux quotidiens qui, à l’exception du Matin dépêchent des reporters en masse : Paris-soir dispose d’emblée de huit envoyés spéciaux. Certains d’entre eux, comme Bertrand de Jouvenel, qui vient de rejoindre le parti populaire français de Jacques Doriot sont acquis à la cause nationaliste. Mais comme pour l’Éthiopie, ce n’est pas dans ce type de presse qu’il faut chercher le point de vue des nationalistes français. Leur presse, notamment via Candide et Je suis partout, dépêche à l’occasion ses propres journalistes qui enrichissent de « choses vues » les commentaires de leurs journaux. Mais ces derniers ne sont pas les seuls à devoir être pris en compte si on songe qu’un certain nombre de militants partent combattre les armes à la main dans le camp national : un combat qui dans le cas d’un Jean-Herold-Paquis est le prélude à une carrière de reporter radiophonique sur les ondes de Radio-Saragosse. Soulignons encore que le reportage peut être, si l’on peut dire, dérivé lorsque Massis par exemple se rend au Portugal via l’Espagne et y fait étape en recueillant informations qu’il retraduit ensuite dans ses propres articles. Songeons enfin aux multiples usages de reportages qui accompagnent aussi bien chez un Brasillach des articles écrits à chaud que des souvenirs ou des récits de fiction comme dans Les sept couleurs. Moins connu mais instructif aussi est le roman de Lucien Maulvault, El Requeté paru en 1937 et que Maurice Rieuneau a mis en regard de L’Espoir d’André Malraux dans son étude fouillée sur la guerre et le roman français durant l’entre-deux-guerres.
C’est donc à partir de ces différentes focales que cette contribution entend étudier la pluralité de relations à l’œuvre entre nationalistes français et reportages de guerre de l’Éthiopie à l’Espagne.

Elvire Diaz
Université de Poitiers
MIMMOC
« Homme politique, écrivain et correspondant de guerre ? Les écrits de Manuel Azaña sur la guerre ».

Nous proposons d’étudier les articles, publiés simultanément aux conflits de l’entre-deux guerres (1918-1939), par la figure polyfacétique de Manuel Azaña (1880-1940), homme politique, écrivain et journaliste. Il publia en effet des articles, des essais, des fictions et des conférences sur la Première guerre mondiale, la Guerre du Rif (1921-1926) et la Guerre d’Espagne, son statut étant difficile à cerner : écrivain, voyageur, politique, journaliste ?
Il fut directeur ou collaborateur de plusieurs revues ou journaux, notamment pour la période retenue, La Correspondencia de España de 1911-12, El Fígaro en 1919 à Paris, puis La Pluma, España, El Imparcial (1920-1924). Il alla sur le Front en 1916, puis en 1917, pour un voyage d’étude avec une délégation d’intellectuels (qui comptait entre autres le Duc d’Albe, M. Pidal, R. Altamira, A. Castro). A son retour, il donna 2 conférences (qu’il publia), à l’Ateneo de Madrid : « Reims y Verdun, impresiones de un viaje a Francia », le 25 janvier 1917 et « Los motivos de la germanofilia », le 25 mai , et écrivit aussi des articles pour El Imparcial et son essai Estudios de política francesa contemporánea. La política militar (1918).
Les écrits sur la guerre continueront de l’inspirer par la suite, avec son roman El jardin de los frailes (1927), où s’exprime « una guerra simbólica », et sur la Guerre civile, son recueil de 11 articles, écrits en France entre février et juin 1939, Causas de la Guerra de España, et La velada de Benicarló, écrite en 1937 et publiée en 1939.
On analysera ici ses premières productions –ses conférences de 1917, articles et ses Estudios de política francesa contemporánea. La política militar (1918), issus de son séjour en France et de sa vision de l’armée–, pour voir dans quelle mesure elles reflètent la fonction de correspondant de guerre. Écrits sur le terrain ou après, ces textes politiques et littéraires sont l’expression idéologique d’une figure particulière qui fusionne et dépasse le modèle de l’essayiste, du journaliste ou de l’écrivain-voyageur, et renouvelle la fonction de correspondant de guerre : il rend compte des faits, réagit et analyse les conflits civilisationnels et géopolitiques majeurs du XXe siècle, lui, l’homme de quatre guerres : la Première Guerre mondiale, la Guerre du Rif, la Guerre d’Espagne et la Seconde Guerre mondiale.

Juan Carlos García Reyes
Universitat Oberta de Catalunya
« ‘En todas partes he defendido el tradicionalismo y dondequiera fui reaccionario’ : las crónicas de guerra de Saturnino Giménez Enrich entre 1909 y 1923 ».

La expresión entrecomillada que intitula esta propuesta de comunicación fue atribuida al veterano corresponsal de guerra español Saturnino Giménez Enrich (1853-1933) por el escritor Josep Pla en una de sus brillantes descripciones de los “Homenots” (1957). Giménez Enrich fue un polifacético periodista originario de la isla de Menorca y promotor de la Cruz Roja en España, que recorre y atraviesa con sus artículos y vivencias de buena parte de la historia de Europa y el norte de África entre 1870 y 1930. Giménez Enrich pertenece a una generación de corresponsales de guerra españoles escasamente estudiados como Francisco Peris Mencheta (1844-1916), Vicente Vera (1855-1934) o Rodrigo Soriano Barroeta (1868-1944).
Testimonió las guerras civiles del Sexenio Democrático en España (1872-1876), la Guerra Ruso-Turca (1877-1878), las tensiones franco-españolas en el norte de África en la década de 1880 y del 1900, las guerras balcánicas iniciadas en el preámbulo de la Primera Guerra Mundial así como ésta misma, muchas veces a caballo entre sus intereses como erudito y explorador romántico y otras como hombre de fortuna trabajando para diferentes potencias europeas, especialmente para el Imperio Ruso.
Se plantea la realización de un análisis de sus crónicas sobre las Guerra del Rif (1909), la Revolución y la Guerra Civil Rusa (1917-1923), la Revolución alemana (1918-1919) y la Guerra de independencia turca (1919-1923) principalmente para los diarios españoles de La Vanguardia de Barcelona y el Heraldo de Madrid, procurando esbozar su recorrido intelectual y compararlo con su obra previa durante las guerras decimonónicas. Intentaremos definir el análisis discursivo, retórico e ideológico de sus crónicas de guerra y de su estilo en el periodo propuesto. También procuraremos acercarnos a la figura del corresponsal de guerra que se desprendía del propio Giménez Enrich.

Sara Izzo
Université de Bonn
« Indro Montanelli comme soldat-reporter pendant la campagne d’Abyssinie »

Considéré comme un des journalistes italiens les plus connus du XXe siècle, Indro Montanelli débuta sa carrière dans l’entre-deux-guerres en couvrant les conflits caractéristiques de l’« âge des extrêmes » (Hobsbawm 2008) en naissance à cette époque, tels que la seconde guerre italo-éthiopienne et la guerre civile en Espagne. Lors de l’invasion de l’Éthiopie par les troupes fascistes en 1935, Montanelli proposa sans succès à l’agence de presse américaine United Press, pour laquelle il travaillait, de couvrir les événements comme envoyé spécial. C’est finalement en s’enroulant comme soldat volontaire qu’il se rend dans cette zone de guerre pour en donner son témoignage. De son expérience sur le terrain naissent des articles pour différents journaux italiens ainsi que son premier roman-reportage XX Battaglione eritreo qui fait miroiterles idéaux fascistes du régime italien et qui anticipe en quelque sorte les principes du « journalisme embarqué ». La présente communication se propose de réexaminer la « posture journalistique » (Van Nuijs 2011) de Montanelli à partir de ce texte qui se situe au confluent entre journalisme et littérature. Écrit dans l’intention de « créer la légende de la Colonie et de sa guerre » (Montanelli 2010), ce reportage dépasse les fonctions informatives en s’inscrivant en outre dans le discours sur la littérature coloniale italienne de cette époque (cf. Tomasello 1984).

Lola Jordan
Aix-Marseille Université
UMR TELEMME
« Du correspondant de guerre à l’écrivain-voyageur : Antoine de Saint-Exupéry face à la guerre civile espagnole »
Cette communication propose une approche de la thématique du colloque à partir des reportages d’Antoine de Saint-Exupéry sur la Guerre Civile espagnole, parus dans Paris-Soir et L’Intransigeant en août 1936, juin-juillet 1937 et octobre 1938. Elle est issue d’une recherche menée en Master 2 « Histoire et Civilisations » et soutenue à l’EHESS en 2017, sous la direction de M. Jordi Canal, travail qui a débouché sur mon inscription en thèse dans le cadre d’une codirection (Université d’Aix-Marseille/EHESS).
L’analyse des reportages d’Antoine de Saint-Exupéry sur la guerre civile espagnole soulève plusieurs questions qui forment autant d’axes d’étude. Si ces textes permettent d’interroger le regard de ces quotidiens sur la guerre civile ils amènent aussi à mettre en perspective la place de la littérature dans les pages des journaux . Cet examen du champ littéraire dans l’espace de la presse ouvre sur une interrogation forte : la réception des reportages sur la guerre civile, entre fiction et réalité. Les lecteurs lisent-ils ces articles comme des « récits réels » du conflit ou comme des « romans-feuilletons » de la guerre ? Que dit l’étude de la littérarité de ces textes sur les représentations du conflit et sur le rapport à la littérature de la presse, en France, en 1936 ? Enfin, quel rôle tient la mise en scène dans ce dispositif de présentation des reportages ? Du correspondant de guerre à l’écrivain-voyageur, que nous disent les articles d’Antoine de Saint-Exupéry sur les usages sociaux de la littérature (Judith Lyon-Caen) par la presse dans l’entre-deux-guerres ?
Après avoir présenté les contextes de parution, en développant la mise en scène de la guerre civile par Paris-Soir et L’Intransigeant, ainsi que les usages de la littérature par ces quotidiens, nous reviendrons plus précisément sur les reportages d’Antoine de Saint-Exupéry, publiés respectivement en août 1936, juin-juillet 1937 et octobre 1938. Ces trois grandes séquences permettent elles-mêmes de suivre l’évolution du conflit et des préoccupations que soulève ce dernier dans la société française, jusqu’au point culminant des accords de Munich (les reportages de Saint-Exupéry paraissant juste après la signature de ces accords et s’inscrivant dans cette immédiate actualité). Enfin, cette étude des reportages de Saint-Exupéry nous permettra de questionner la figure du correspondant de guerre et sa porosité avec le personnage de l’écrivain-voyageur. Cette interrogation suivra un axe résolument interdisciplinaire, dans la lignée des travaux précités qui étudient soit l’usage social de la littérature (Judith Lyon-Caen, Anne-Marie Thiesse) soit les liaisons entre journalisme et littérature mais dans une perspective historienne (Marie-Eve Therenty et Alain Vaillant). A l’étude de la littérarité du texte s’ajoutera l’analyse des mises en scène élaborées par l’auteur et leur fonction sociale. Ainsi, présenter la voix de Saint-Exupéry comme celle d’un grand écrivain – et non pas celle d’un simple correspondant de guerre – permet de jouer sur le registre singulier de son regard, empreint d’humanisme. On montrera que ce phénomène s’accompagne d’une certaine dépolitisation de l’événement couvert, dépolitisation dont il conviendra d’étudier les formes d’émergence.

Christine Lavail
Université Paris Nanterre
EA 369 Études Romanes, CRIIA
« Écrire la guerre autrement. Teresa de Escoriaza, une femme dans la campagne du Maroc, 1921 ».

Teresa de Escoriaza (1891-1968) est considérée, avec Carmen de Burgos et Sofía Casanova, comme une des premières femmes espagnoles à avoir été correspondante de guerre. Elle s’initie au journalisme dans les colonnes du journal madrilène La Libertad pour lequel elle rédige, depuis les États-Unis, des chroniques sur la société américaine. Très tôt, elle se fait remarquer pour ses qualités d’observation et d’analyse et conquiert un lectorat qui lui reste fidèle. Mais, dans les années 1920, le sujet d’actualité en Espagne est la guerre du Rif ; c’est pourquoi, après le « désastre d’Anoual » en juillet 1921, La Libertad décide de l’envoyer suivre le conflit au Maroc. Tout au long du mois de septembre 1921, elle publiera ainsi 21 chroniques sous le titre « La douleur de la guerre » (El dolor de la guerra). À la différence des autres correspondants, pour la plupart masculins, elle ne fournira pas à ses lecteurs un examen précis des causes et des conséquences politiques de la guerre, ni de commentaire sur la stratégie militaire. Elle fera plutôt preuve d’une grande humanité et d’une profonde empathie à l’égard des soldats et de leurs familles, préférant les « anecdotes », à la marge des batailles, qui lui donnent l’occasion de dire les horreurs de la guerre en s’exprimant à la première personne, à la fois comme témoin et comme protagoniste des événements.
À son retour en Espagne, ces chroniques seront recueillies dans un ouvrage également intitulé El dolor de la guerra. Crónicas de la campaña de Marruecos paru en décembre 1921. Le prologue, rédigé par un autre journaliste de La Libertad, Antonio Zozaya, fera ressortir que l’auteure « a senti battre son cœur de femme face à la contemplation de la douleur ». Zozaya voit ainsi dans l’écriture de sa collègue, dans sa façon d’appréhender la guerre, le « symbole de l’éternel féminin ».
L’étude de ces chroniques pose donc une double interrogation. Tout d’abord, sur le renouvellement du journalisme de guerre qui, au-delà de la fonction purement informative ou idéologique quant au déroulement du conflit lui-même et de ses incidences politiques, va désormais intégrer l’exploration de l’impact de la guerre sur les populations. Mais en même temps, les commentaires de Zozaya invitent à questionner la figure de la correspondante de guerre dans une perspective de genre. Si, en ce qui concerne les femmes, le premier tiers du XXe siècle est caractérisé par un processus d’intégration à l’espace public ; si les femmes qui écrivent dans la presse ne sont plus seulement cantonnées à publier leurs textes dans des rubriques réputées « féminines » mais sont considérées comme des journalistes à part entière, capables en l’occurrence de couvrir un conflit d’une importance capitale pour le pays, les stéréotypes de genre persistent, opposant vision, sensibilité, écriture féminines et masculines. Dès lors, le changement de point de vue sur la guerre, cette autre façon de l’écrire et de la décrire en mettant l’accent sur les drames humains qu’elle provoque, est lue et interprétée au prisme de la traditionnelle division des rôles selon le sexe.

Anne Mathieu
Université de Lorraine
« Sous les bombes. Reporters et reportrices dans la presse française antifasciste pendant la guerre d’Espagne entre 1936 et 1938 »
Si elle n’a pas été étudiée jusqu’à aujourd’hui, la description par la presse française des bombardements subis par les villes pendant la guerre d’Espagne a pourtant été prolifique.
Nombreux sont en effet les reportages qui dépeignent les bombardements à Madrid, Barcelone, Bilbao, Almería, Malaga, … mais aussi dans les villages alentours. Ces articles représentent avec force détails la destruction des immeubles, des maisons. Ils insistent, en outre, sur le « calme » de la population sous les bombes. Ils dénoncent, enfin, le « massacre des innocents » et la barbarie fasciste.
Partant de la définition de l’« Intellectuel » mise en place par Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, et qui inscrit totalement le journaliste dans ce champ notionnel, notre communication traitera de reporters et de reportrices travaillant pour des périodiques s’inscrivant à la gauche de l’échiquier politique. Aucune exclusive ne sera donnée à un courant politique, notre communication confrontant des reportages issus des périodiques des familles aussi bien communistes, socialistes que libertaires.
Son corpus sera issu d’une recherche pionnière menée pendant une dizaine d’années sur les intellectuels antifascistes dans la presse française pendant la guerre d’Espagne, recherche ayant porté sur une centaine de périodiques et ayant abouti à un référencement d’environ six mille articles. Celle-ci a été l’objet de notre Habilitation à Diriger des Recherches soutenue en novembre 2016 et est celle d’un livre à paraître en 2019.
Notre communication s’intéressera plus spécifiquement aux thématiques de la destruction, du massacre et de la barbarie ainsi qu’à celles du courage, du désespoir et du traumatisme, fortement mises en avant par ces reportages. Elle montrera, de plus, comment certaines de ces thématiques évoluent, au coeur de la guerre – entre 1937 et 1938 –, dénotant un tournant aussi bien dans celle-ci que dans l’esprit et la vision des reporters. Elle s’attachera également à analyser les ressemblances et dissemblances d’appréhension suivant la famille politique du scripteur.
Effectués par des journalistes souvent célèbres dans la presse française antifasciste de l’époque, aujourd’hui méconnus ou – pour la plupart – totalement oubliés, ces reportages ont conservé une grande force, que nous nous emploierons, enfin, à faire entendre.

Antonella Mauri
Université de Lille
CAER (Centre Aixois d’Études Romanes)
« Nos frères les Japonais. Les conflits en Mandchourie dans les comptes-rendus des auteurs fascistes (1931-1939) »

Le conflit en Mandchourie, qui éclate officiellement après l’incident de Moukden en 1937, avait en réalité commencé plus tôt, avec l’invasion de la région de la part des Japonais en 1931. L’État fantoche prétendument indépendant du Mandchoukouo, crée en 1932, était à tous les effets un protectorat japonais, voire une colonie. Beaucoup de voyageurs et de correspondants italiens nous ont laissé des témoignages concernant les conflits locaux, la seconde guerre sino-japonaise et la situation politique et sociale avant et après la création du Mandchoukouo. Leurs jugements sur les raisons des uns ou des autres sont un véritable baromètre des relations entre le fascisme et l’Extrême-Orient. Correspondants de guerre ou voyageurs, leurs points de vue sont uniformes, qu’il s’agisse d’auteurs politiquement engagés (Appelius, Fraccaroli, Cipolla…) ou plus modérés : d’abord ils ont un regard assez neutre, mais la prise de pouvoir du Kouo-Min-Tang et la crainte qu’il puisse pactiser avec les Soviétiques refroidissent les esprits. Bien avant l’alliance italo-japonaise, le Japon sera décrit comme héroïque et légitimement conquérant. L’Italie sera d’ailleurs parmi les premiers pays qui reconnaîtrons le Mandchoukouo, avec des relations diplomatiques cordiales et des échanges de tout genre. L’impérialisme japonais et sa « légitimité » sont un excellent prétexte pour un discours justifiant la « supériorité naturelle » de certains peuples et leurs visées colonialistes sur les « inférieurs ».
Nous allons montrer comment le regard sur ce conflit et ses protagonistes se modifie au fur et à mesure que les liens entre l’Italie et le Japon se font plus étroits, et comment le fascisme a réussi à « façonner » les correspondants, qui ne vont pas ménager leurs efforts pour souligner les différences entre Chinois et Japonais, toujours à la faveur du Nippon, « frère spirituel » du fasciste, premier allié oriental de l’histoire italienne. Allié donc égal, malgré les discours sur l’infériorité des races « non blanches », voire « non aryennes » : on en arrive même à « aryaniser » le Japonais, et cela en dépit du mépris que certains (notamment Appelius et Cipolla) affichaient auparavant vis-à-vis des « jaunes ». Que ce revirement fût spontané, imposé ou influencé par la politique fasciste, il est indéniable et frappant, et nous semble une parfaite démonstration de la manière dont le régime avait réussi à modeler la pensée et la figure de ses correspondants, mais aussi des voyageurs : fascistes d’abord et avant tout. En effet, même si la censure n’aurait pas permis la publication de textes contraires à la politique du régime, un regard plus neutre restait encore possible pour un conflit aussi éloigné du point de vue géographique et auquel les Italiens ne participaient pas directement, surtout au début des années Trente. Pourtant, il n’en est rien.
Le cas de Mario Appelius, voix officielle du régime, correspondant de tous les guerres pendant le ventennio et grand voyageur, sera examiné plus en détail.
Sources : presse quotidienne et hebdomadaire (Popolo d’Italia, Corriere della Sera, Domenica del Corriere, L’Illustrazione Italiana…) et ouvrages de correspondants de guerre et de voyageurs. Bibliographie (non exhaustive) : La crisi di Budda (M. Appelius 1935) ; Al di là della Grande Muraglia (M. Appelius 1940) ; Cannoni e ciliegi in fiore (M. Appelius 1941) ; Agonia della Cina (R. Calzini 1937) ; Armi terre mari nella lotta per gli imperi (A. Cipolla 1936) ; Popoli in lotta nell’Estremo Oriente (A. Cipolla 1936) ; La Cina che se ne va (A. Fraccaroli 1938) ; Siberia rossa e Manciuria in fiamme (C. Tedeschi 1932) ; Dalla terra dei draghi al paese dei Sovieti (C. Tomaselli 1936)

Bastian Matteo Scianna
University of Potsdam
Konrad-Adenauer-Stiftung Fellow at the London School of Economics 2018/19
« Formative Experiences: Foreign Correspondents in the Italo-Ethiopian War (1935-36) »

The distresses of objectivity in conflict reporting have not emerged during the wars in Vietnam or Iraq. The Spanish Civil War is usually taken as prime example of a clash of ideologies, which comprised many international journalists as active propagandists. This article highlights a prior conflagration of great importance: the Italo-Ethiopian War (1935-36). It was a formative experience for a whole generation of correspondents who rose to eminence thereafter. Still, their role in this war has hitherto been neglected and their reporting has not been closer analysed. Therefore, the Abyssinian War should not be side-lined, but moved centre stage as defining experience of a generation of foreign correspondents. By doing so, this paper shows how the cases of ‘journalism of attachment’ during the Spanish Civil War often had their immediate precedent in Ethiopia, and offers a historian’s perspective on the troubles of uncritically relying on war reports as sources.
In order to shed more light on the reporting, the paper will first analyse the reporting of two journalists who covered the war from the Ethiopian side and whose writings had the strongest influence on the war’s perception: Evelyn Waugh and George L. Steer. Hereafter, two reporters employed on the Italian side will be looked at: Herbert L. Matthews and General John F. C. Fuller. This paper can only scrutinise a few eminent (Anglo-American) correspondents, thus it will exclude the up to 200 Italian journalists who reported the conflict and largely portrayed it as liberation for the Ethiopians and muted the countless Italian war. Likewise, details on the diplomatic and military aspects will have to be spared. The paper will argue that many claims regarding the Abyssinian War, based of journalists’ accounts, should be reconsidered and critical approaches, as adopted for the Spanish Civil War, finally applied to this important formative experience of a whole generation of correspondents.

Allison Taillot
Université Paris Nanterre, EA 369 – CRIIA
« Des correspondantes de guerre dans la guerre d’Espagne : trajectoires, pratiques et enjeux. »

Conflit majeur de l’entre-deux-guerres, la guerre d’Espagne a été le moteur d’une mobilisation massive des écrivains et des journalistes du monde entier et, plus particulièrement encore, a contribué à la « consécration du correspondant de guerre » (Paul Preston, Idealistas bajo las balas. Corresponsales en la guerra de España, 2008). À l’image des grandes figures masculines de renom de la profession (L. Delaprée, M. Koltsov, J. Allen, L. Fischer, etc.), des femmes se sont alors rendues en Espagne pour rendre compte de la guerre, apporter leur soutien à la République espagnole et tenter de sensibiliser l’opinion publique internationale à une cause rapidement identifiée comme « le premier coup de frein […] à l’avancée inexorable du fascisme » (Fernando Schwartz, La internacionalización de la guerra civil española. Julio de 1936 – marzo de 1937, 1971) en Europe.
Nous nous proposons dans cette communication d’envisager la figure du correspondant de guerre dans une triple perspective : de genre, biographique et transnationale. Par la mise en regard des expériences et du traitement de la guerre par l’Américaine Martha Gellhorn, l’Argentine María Luisa Carnelli, la Française Simone Téry ou encore l’Américaine Virginia Cowles (corpus non définitif), il s’agirait d’interroger l’existence d’une pratique féminine du journalisme de guerre entre 1936 et 1939 et de faire le jour sur des trajectoires de vie et d’engagement fortement impactées par le conflit espagnol.
Cette analyse pourrait s’appuyer sur un panel hétérogène de sources de première main tels que des articles de presse, des correspondances ou encore des écrits autobiographiques.

Carole Vinals
Université de Lille
CECILLE
« Correspondantes de guerre. Lo que han visto mis ojos Elena de la Souchère et son regard sur la guerre d’Espagne »

Voici les trois angles sous lesquels nous souhaiterions analyser le livre d’Elena de la Souchère :
Une dimension descriptive:
Elena de la Souchère a été correspondante de guerre pendant la Guerre Civile espagnole. A l’époque où elle écrivit ce texte, il s’agissait pour elle, en tant que correspondante de guerre du journal L’éveil des peuples de rendre compte de ce qui se passait en Espagne.
Le récit débute en 1938 et porte sur trois espaces : Barcelone d’abord, puis Madrid, et enfin Valencia. La première partie a pour titre « Un invierno de guerra en Barcelona ». Comme Orwell, Ribera de la Souchère souligne les changements survenus dans Barcelone en l’espace de quelques mois. Elle décrit la ville, aborde le thème de la faim ainsi que celui des bombardements. Le livre de Ribera de la Souchère est dédié aux disparus, à tous ceux qui risquent de sombrer dans l’oubli :
En memoria de los compañeros de mi generación, los quintos de diecisiete y dieciocho años de edad del año 1938, caídos en los últimos combates de la guerra civil, quienes duermen desde hace tanto tiempo, que nadie se acuerda de ellos.
Son engagement se mêle à une volonté d’objectivité (ses descriptions sont précises quasi photographiques). Sa prose nous ancre dans le monde : il s’agit de rendre l’atmosphère d’un matin d’hiver 1938 à Barcelone, le plaisir à prendre le tramway… Elle évoque aussi le front de Madrid.

Le vécu émotionnel et un regard genré:
Ecrire était un domaine habituellement réservé aux hommes or Ribera de la Souchère parle de guerre et de politique ce qui consitue une double transgression du statut assigné à son sexe.
Elle se montre sensible à toutes les formes de violence, contre les enfants et même contre les prêtres. Il a chez elle un souci de recréer du lien social.
Le témoignage proprement dit commence à la page 84 où elle affirme sa condition de témoin : « La autora de estas líneas ha visto y vivido todos los hechos relatados en estos recuerdos. Son rigurosamente exactos, aunque algunos parezcan poco verosímiles » (85)
Après son expérience à Barcelone, elle se rend à Madrid pour faire l’expérience du front et des tranchées. Sa condition de femme l’empêche pourtant de rester dans les tranchées.

Un humanisme transnational :
L’expérience de la guerre est une situation à la limite. Elle montre ce que l’humain a de meilleur mais aussi ce qu’il a de pire. Dans son prologue, José Maria Ridao la compare à Bernanos et à Simone Weil qui surent se montrer critiques envers ceux qu’ils soutenaient. Elena de la Souchère souhaite émouvoir la communauté internationale. Son statut d’étrangère à cheval entre plusieurs cultures confère à son regard une dimension transnationale: ses articles s’adressent à des Français et elle-même est en partie espagnole. Son humanisme la rattache aux correspondants de guerre européens et l’éloigne du témoignage des Espagnols. Lo que han visto mis ojos ne se compose pas uniquement d’un témoignage visuel : le témoignage lui-même est encadré par une introduction qui explique ce que fut la république espagnole. Il y a chez elle une volonté didactique d’expliquer à ceux qui ne connaissent pas bien l’Espagne. Ce qui s’est passé à Guernica fait l’objet d’un très long développement où elle aborde (p.61 à 84) les différentes versions de ce qui s’est passé.

Laila Yousef Sandoval
CIS Endicott
U. Saint Louis, USA
« Una aproximación filosófica a la primera Guerra mundial : el relato existencial de Ernst Jünger 1918-1939 »

El objetivo de mi ponencia es mostrar cómo en la narración que hizo Ernst Jünger de la Primera Guerra Mundial y de los enfrentamientos que orbitaron alrededor de dicho conflicto, se puede hallar un testimonio que, si bien no es periodístico, le convierte en un testimonio histórico de vital importancia. Mi punto de partida es, pues, el siguiente: Ernst Jünger, filósofo y pensador fundamental para entender la guerra, no fue corresponsal de guerra, ni se consideró tal. Ahora bien, en su labor de transmisión de conocimientos acerca del objeto de estudio “guerra” contribuyó a mostrar al mundo el relato acerca de la catástrofe europea. Su estilo no es periodístico, pero también se aleja del estilo filosófico clásico continental. Sus Diarios de guerra (1914-1918) no incluyen solo una reflexión teórica sobre la violencia, sino más bien sobre las vivencias diarias, anodinas, cotidianas y también excepcionales de la vida de los soldados en la Primera Guerra Mundial. Del mismo modo, en Juegos africanos (1936), relato autobiográfico en el que narra su escapada de juventud con la Legión Extranjera, más que una explicación sobre la guerra colonial descubrimos cómo eran los sueños y las aspiraciones de los jóvenes soldados de la época. La emboscadura (1951) ofrece un relato existencial del partisano, figura que, según Jünger y Schmitt, aparece en España por primera vez; no se trata en el caso de Jünger de un análisis detallado sobre los acontecimientos históricos, sino sobre el flujo de conciencia interno del guerrillero y cómo su libertad necesita de la naturaleza y de la soledad para poder expresarse. Así, Jünger se convierte en el corresponsal de la temperatura bélica de la época, lo que permite obtener una visión de la Primera Guerra Mundial (también de la Segunda), del colonialismo, del imperialismo y de los partisanos, atemporal, viva y visionaria, ya que, en línea con Carl Schmitt, Jünger adivinó las formas de la violencia que aparecerían en el futuro, transidas por la tecnificación y la mecanización.