Une ethnologue en BU

donna_badge_uxlibs2J’avais déjà traduit une conférence de 2017 de l’anthropologue américaine Donna Lanclos qui remettait en question l’idée toute faite et encore très répandue que les jeunes qui entrent à l’université depuis 2010 seraient des “Digital natives”.

En relisant son blog, je suis tombée par hasard sur un texte de 2015  qui m’a paru poser clairement – quoique longuement – les enjeux d’une approche ethnographique et anthropologique intégrée en bibliothèque universitaire.

Il s’agit de la conférence d’ouverture faite par Donna Lanclos lors de la première conférence UXlib de Cambridge en 2015. Le texte anglais était la transcription libre par Donna de notes prises in vivo juste après la conférence en commentaire de chacune de ses diapositives. Une première traduction littérale s’est révélée décevante… et difficile à ré-illustrer.

Pour l’adapter à une lecture à froid par un public francophone, hors contexte de congrès, j’ai fait des choix radicaux – dont celui délibéré du féminin neutre, quelques coupes sombres et me suis parfois éloignée de la lettre du texte d’origine pour mieux en servir l’esprit.

Maud Puaud a accepté de résumer le texte en deux sketchnotes  (que j’ai aussi débités en morceaux pour mettre quelques illustrations au fil de l’eau)  qui vous permettront de saisir les idées clés du texte avant de le lire – ou pas – jusqu’au bout ;-)

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I. Qu’est-ce qu’une bibliothèque universitaire ?

 1.1 Objet, culture ou lieu ?

Les bibliothèques sont faites d’objets. Les universités aussi.
Ces objets sont les produits de contextes historiques particuliers et de processus socio-économiques complexes.

Les bibliothèques sont faites de cultures. Les universités aussi.
Entrer dans une bibliothèque ou dans une université implique de respecter des conventions sociales tacites, de se plier à certaines règles comportementales et de se conformer à certains attendus : jouer un rôle bien précis, respecter certaines structures ou règles sociales, se rapprocher de groupes partageant les mêmes habitudes ou centres d’intérêt.

Les bibliothèques sont faites de lieux. Les universités aussi.
Ces lieux eux-mêmes sont des constructions culturelles, porteuses de toutes les interprétations qu’y projettent les gens qui y viennent, les traversent ou même les évitent. Les espaces et leur devenir sont profondément influencés, sur le long terme, par ceux qui les occupent le plus.

1.2 Collections ou plus encore ?

Il fut un temps où l’on mesurait l’importance des bibliothèques en fonction de la diversité, de la richesse et de la rareté de leurs collections. Les grandes collections étaient celles qui attiraient les chercheuses hors de leur établissement d’origine, les grandes institutions étaient celles qui étaient capables d’amasser suffisamment de fonds pour éviter que leurs chercheurs aillent voir ailleurs. […]

Toutes les bibliothèques ne peuvent se reposer sur de grandes collections patrimoniales accumulées au fil des siècles. Chaque bibliothèque (y compris patrimoniale) est à la fois beaucoup moins et beaucoup plus qu’un glorieux magasin de collections accumulées au fil du temps.

Les bibliothèques restent encore aujourd’hui, comme elles l’ont toujours été, des portails de contenu et d’informations. Ce sont aussi des lieux – tant numériques que physiques – où les gens peuvent créer des choses qui n’existaient pas encore, ce qui change quelque peu la donne [...]

II. Pourquoi les BU doivent-elles être faciles d’accès

2.1 Un exemple concret de méthode UX : dessine-moi comment tu vois les choses

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Une carte cognitive des lieux d’apprentissage [ndt : une méthode de conduite d’entretien consistant à demander à la personne interrogée de dessiner pendant 6 minutes ce qu’elle fait au quotidien en changeant de couleur toutes les 2 minutes, avant de commenter son croquis lors d’un entretien qualitatif - ici un travail de visiteur professionnel de la BUA en décembre 2017]  révèle plein de choses qui nous échapperaient si nous nous limitions à la représentation officielle des espaces.

Cette carte-là raconte une histoire subjective, donne sens au quotidien de celle qui la dessine, nous dit comment cette personne nomme les espaces institutionnels ou informels qu’elle utilise, montre les personnes qu’elle recherche ou évite….

Des cartes comme celle-là sont des récits qui nous disent que la bibliothèque n’est pas un lieu à part, isolé du reste. Les gens comparent en permanence la BU à d’autres lieux qu’ils apprécient, leur université à d’autres espaces d’apprentissage : prendre conscience des points de comparaison de chacun est indispensable pour comprendre pourquoi quelque chose peut paraître facile ou difficile à utiliser.

2.2 Tout ce qui compte ne se mesure pas

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Cela nous amène à choisir ce que nous voulons vraiment faire de notre temps :

  • Rationaliser l’accès à l’information et aux lieux pour que les personnes qui l’utilisent puissent s’engager pleinement dans le travail grisant de « faire par eux-mêmes » ?
  • Nous joindre à elles, pour être à leurs côtés ?
  • Nous contenter de leur montrer où trouver ce qu’elles cherchent dans les espaces, à grand renfort de plans et de signalétique ?
  • Passer notre vie à leur expliquer où cliquer sur notre site web ?

Comment changer la nature de notre travail alors que nous baignons dans une culture de l’évaluation qui valorise les mesures quantitatives : nombre de livres, nombre de prêts, nombre de visites, nombre de séances de formation, nombre d’étudiantes formées, nombre d’entrées (espaces physiques et numériques), toutes choses qui augmentent mécaniquement lorsque la bibliothèque est difficile à utiliser, trop pleine – les gens entrent et ressortent, faisant monter les chiffres – lorsque le site internet est complexe et l’information difficile à y trouver ?…

Hydre d’eau douce, animal doué de régénération.

Hydre d’eau douce, animal doué de régénération. A.  Trembley via Biodiversity Heritage Library

Nous avons tous nourri l’hydre de l’évaluation, dans notre quête pour prouver la valeur des bibliothèques, nous nous sommes convaincus que parler chiffres était un bon moyen de nous faire entendre et que la meilleure façon de prouver notre valeur était de tout quantifier et traduire en indicateurs. Et pourtant, ce monstre que nous avons aidé à grandir menace maintenant certains aspects de nos institutions, dans la mesure où s’y jouent bien des choses qu’il n’est pas facile de mettre en chiffres, surtout en matière d’apprentissages.

Jesse Stommel (@jessifer) un enseignant qui a beaucoup écrit sur la pédagogie, pose une question centrale :

 

"Telle ou telle activité doit-elle être notée ou a-t-elle une 
valeur intrinsèque ? 
Mettre en place une évaluation sans autre objectif 
que d’avoir une mesure à la fin est vain."

En effet, nous pouvons décrire, montrer un apprentissage. Mais le mesurer ? Que mesure un test ? Comment quantifier une éducation humaine ? Comment en mesurer concrètement les effets ? Je ne parle pas ici de la mémorisation et de la restitution de contenus factuels, mais de la fluidité réflexive, de la capacité à se poser des questions, à établir des liens entre les choses, à inventer des choses nouvelles. Comment faire pour se rendre compte qu’elle se développe et pour en rendre compte ? Il n’y a qu’une vraie manière d’y parvenir : par la pratique. Une telle pratique est-elle vraiment mesurable ? Je ne le pense pas et j’ai renoncé à traduire en chiffres les apprentissages pour me tourner vers des approches plus qualitatives qui éclairent mieux la réflexion sur l’enseignement, la pédagogie et l’éducation.

Je m’autorise à prendre le temps de m’arrêter sur les choses, d’y réfléchir, de décrire et analyser les comportements et tenter de comprendre leur logique ou leur sens caché. Je veux mettre en évidence ce qui influence les décisions des gens, rendre visible les conséquences réelles de leurs choix, non en termes de “réussite” ou “d’échec”, non en termes de notes ou de taux de réussite aux examens, mais en tenant compte de la manière dont ils vivent et entrent en interactions avec les gens et les lieux. En toute simplicité, j’aimerais approcher ce qui donne vraiment sens à leurs vies plutôt que de compiler des valeurs chiffrées.

2.3 Faciliter l’accès aux choses

Une des raisons pour lesquelles les entreprises privées s’occupent d’accessibilité est purement mercantile : elles veulent augmenter leur volume de vente. Elles prêtent attention aux comportements de leurs clientes pour accroître leur satisfaction vis-à-vis des produits ou services qu’elles achètent et in fine leur fidélité globale à leur « marque » ou produit. C’est la base même des approches marketing.

Nous travaillons dans l’enseignement supérieur et la recherche. Nous sommes des services publics qui ne se sentent pas à l’aise avec les approches marchandes. Nous sommes des bibliothécaires, des enseignantes : nous n’avons rien à vendre. Nous sommes là pour répondre aux besoins de personnes qui veulent trouver des informations fiables de manière efficace, les utiliser de manière critique et qui ont besoin de coéquipières de confiance pour naviguer dans la mer des données. Nous pouvons même, à l’occasion, contribuer à simplifier la création et la diffusion de ces données. Voilà pourquoi il est très important d’envisager l’utilisabilité comme une priorité : c’est une bonne manière de parler de la facilité d’accès pour toutes et tous à un univers complexe longtemps réservé à une minorité de privilégiés.

2.4 Sortir des labyrinthes complexes pour privilégiés et proposer à toutes et tous l’essentiel, tout simplement

sortir_labyrintheSi nos systèmes sont si compliqués, nos bâtiments si labyrinthiques qu’il faut organiser des séances de découverte, si les personnes qui entrent dans nos bibliothèques ou viennent sur notre site web pour la première fois doivent faire appel à nous pour être aidées à faire les choses les plus simples (ne pas se perdre dans des couloirs ou trouver un livre) nous faisons perdre du temps à tout le monde, utilisatrices comme collègues. Nous perdons du temps à guider des gens, à les orienter, à expliquer nos modes d’emploi au lieu d’engager la conversation, de comprendre leurs logiques et modèles de pensée, de leur proposer des choses nouvelles. Nous pouvons faire des choses plus intéressantes que d’être des guides de notre propre complexité. Pour y arriver, être facile d’accès dès le premier abord doit être notre priorité.

Le but de l’éducation n’est pas de produire de la main d’œuvre capable de suivre mécaniquement des procédures : c’est de permettre aux personnes de devenir des citoyennes autonomes, des êtres humains impliqués. Le but de l’éducation ne se limite pas à former des personnes capables de penser par elles-mêmes mais des femmes et des hommes qui y trouvent plaisir, qui deviennent si bonnes à ça qu’elles arriveront à trouver des solutions aux problèmes du moment et pourront ainsi faire du monde qui nous entoure un endroit plus agréable, plus constructif, plus solidaire, bref, aider à construire un monde meilleur [ndt : en toute simplicité].

Si cela n’est réservé qu’à quelques privilégiées qui auraient reçu le pouvoir de changer le monde au berceau, nous avons échoué.

Si nous ne nous en tenions qu’à ceux qui ont déjà les codes d’accès, notre rôle ne serait pas de faire grandir les gens mais seulement de les trier. [ndt : c’est encore bien souvent le cas, quand il n’y a pas de place pour toutes et tous, quand celles et ceux qui n’ont pas les "bons" codes de comportement sont découragé.es de venir ou mis.es au ban d'emblée...]

2.5 Faire communauté

La pensée critique naît lorsque des personnes très différentes venues d’horizons divers se retrouvent et échangent entre elles. Ce phénomène est particulièrement visible sur internet par le biais des publications traditionnelles mais aussi dans les commentaires sur les blogs comme lors des mobilisations politiques sur Twitter (#MeToo, #BlackLivesMatter, etc.), quand les gens se révoltent, s’élèvent contre des abus de pouvoir ou des blagues de mauvais goût. Les bibliothèques et les universités sont des points nodaux où femmes et hommes peuvent se retrouver pour réfléchir, débattre, partager des idées et en produire de nouvelles. L’UX peut nous aider à penser des environnements qui facilitent vraiment ces échanges. Nous disposons d’espaces physiques et numériques qui, loin d’être des obstacles, pourraient favoriser la communication, l’implication politique, l’érudition ou l’éducation populaire.

Les bibliothèques sont faites de personnes. Les universités aussi.

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Tout cela ramène encore une fois aux travaux de Jesse Stommel ou de Dave Cormier sur les cursus et les enseignements. Tous deux soulignent que les personnes rassemblées pour assister à un cours, ou qui préparent ensemble un diplôme représentent par elles-mêmes une bonne partie du contenu et de la valeur de ce diplôme ou de ce cours.

 « Socialisés de manière intense et nécessaire »

pour reprendre les mots de Jesse Stommel [ndt : ce ne sont pas les ancien.nes élèves des grandes écoles ou écoles d’application qui démentiront que l’intérêt principal de certaines formations réside dans les rencontres qui s’y font et les relations et réseaux socio-professionnels qui s’y nouent].

Cela fait écho à une remarque faite depuis un moment déjà par Lorcan Dempsey :

« le nouveau contenu des bibliothèques, 
c’est les communautés qu’elles agrègent ».

Tout ne tourne plus autour des collections (si tant est que cela ait été le cas un jour), et bien des choses sont désormais affaire de relations entre des personnes. Ce qu’elles y apprennent comme ce qu’elles y font, est désormais partie intégrante de ce que la bibliothèque permet de développer.

Les bibliothèques sont donc faites de personnes, et du travail qu’elles y font. Comment savoir ce qui s’y passe, comment ça se passe entre tous ces gens ?

III. Pourquoi faire de l’ethnographie en bibliothèque ?

3.1 Pourquoi mettre une ethnologue dans son moteur ?

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L’ethnographie est une pratique professionnelle qui regroupe toute une palette de méthodes sur lesquelles je ne m’attarderai pas. Je vais me concentrer sur les résultats que peut en attendre une bibliothèque.

Je comprends bien les réserves de ceux qui doutent de l’intérêt de l’ethnographie en mode « projet opérationnel » : tant de travail, pour quoi faire ? Dans quelle mesure les études ethnographiques ne sont-elles pas un paravent pour justifier des décisions déjà prises ?

Comment pouvons-nous être plus que des alibis ? En ne nous cantonnant pas à mettre en œuvre des méthodes. En ne restant pas en marge des équipes. Une ethnologue n’est pas là pour appliquer des méthodes et pondre un rapport de plus qui finira dans un tiroir : nous sommes là parce que faire un travail ethnographique aux côtés de l’équipe d’une bibliothèque change la manière dont tout le monde travaille et voit les choses.

J’ai déjà parlé du fait qu’intégrer une ethnologue dans une équipe à temps plein était bien plus utile que de commanditer une enquête de temps en temps. Intégrées à l’équipe, nous devenons des collègues, et nos questionnements, nos tâtonnements, nos explorations d’enjeux et motifs qui ne paraissent pas avoir de rapport immédiat avec les préoccupations du moment sont précieux. Intégrées à l’équipe, nous avons du temps devant nous, nous nous inscrivons dans une démarche à long terme, et nous pouvons procéder par essais-erreurs, et parfois même partir explorer les coins sombres où personne n’était jamais allé mettre le nez.

3.2 Faire entendre la voix des bibliothèques

Les bibliothèques n’arrivent pas toujours à se faire entendre et donnent parfois l’impression d’avoir une extinction de voix.

Regardez ce qui s’est passé au Barnard College en décembre 2014 : le directeur de la BU est parti et le point de vue de la bibliothèque a disparu des échanges concernant la nouvelle construction. On voit se construire ou se rénover des tas de bâtiments et on se dit « Tiens, ça ressemble à une bibliothèque » Mais la plupart de ces nouveaux lieux ne s’appellent même plus bibliothèques, on les appelle Learning centers, Commons, Hubs, [Bulle, Ruche, Tiers lieu...] etc.

Je fais parti de ceux qui pensent qu’il faut garder et défendre le terme « bibliothèque » : il est porteur de plein d’associations d’idées (y compris certaines dont nous aimerions bien nous débarrasser ;-) et une bonne partie du pouvoir du nom “Bibliothèque” réside dans tout ce dont il est implicitement porteur : Livres. Silence. Distraction. Concentration. Amis. Ordinateurs. Espaces. Wifi. Bibliothécaires. Refuge. Anxiété. Café. Impression. Érudition. Communauté.

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Dotées d’une voix, les bibliothèques peuvent raconter la manière dont elles se perçoivent et dont elles sont perçues. S’engager dans des pratiques d’ethnographie est une façon puissante d’exercer et de faire porter cette voix.

3.3 Un exemple concret : la Atkins Library

Un exemple : à la bibliothèque Atkins où je travaille, les enquêtes ethnographiques menées sur le comportement des étudiants à la BU nous ont donné des informations utiles pour convaincre les décideurs de l’université de financer une rénovation et mettre en place des espaces adaptés aux différents besoins.

Notre attention à l’UX et à l’ethnographie fait de nous, à ce jour, [ndt en 2015], 5 ans après avoir commencé à travailler sur ces sujets, une voix faisant autorité dans notre université en ce qui concerne les politiques d’aménagement d’espaces d’apprentissage informel comme en matière de numérique. La bibliothèque n’est maintenant plus seulement vue comme la « bibliothèque ». Notre engagement dans la mise en œuvre de ces méthodes nous a donné une vraie voix au chapitre, et une voix qu’on écoute.

Dès lors que vous adoptez ces pratiques dans votre travail quotidien, c’est une source potentielle de transformation institutionnelle. Cela prend du temps. Cela ne marche pas toujours. Cela demande à réfléchir, exige d’abandonner biais et préjugés et implique de ne pas toujours se sentir à l’aise avec ce que l’on découvre.

Les bibliothèques prêtes à se lancer dans l’aventure peuvent prospérer (c’est le cas à Atkins). Celles qui recherchent la publicité autour de l’ethnographie mais refusent d’y consacrer du temps et du travail, qui n’assument pas tout la part d’ambiguïté et de doute, n’y trouveront pas leur compte. Elles passeront à côté de certaines opportunités, et échoueront à construire un propos propre à convaincre celles et ceux qui tiennent les cordons de la bourse sur où et pourquoi investir, qu’il s’agisse d’argent ou de temps pour porter de manière efficace un projet d’éducation ambitieux.

IV. Comment l’anthropologie peut-elle nous aider à faire évoluer notre vision du monde ?

4.1 Au-delà de l’ethnographie, l’anthropologie

Nous avons besoin de pratiques ethnographiques, nourries de perspectives anthropologiques. Nous avons besoin de nous poser des questions, de chercher à comprendre : observer ne suffit pas, nous devons poser des questions.

Poser des questions est une bonne manière de ne pas mourir idiot [ndt comme le disait ma grand-mère] et reste incontournable pour avoir une chance d’obtenir des réponses. Les pédants parlent de « pédagogie du questionnement ».

Il s’agit d’enseigner en posant des questions et non en apportant des réponses (ndt, la maïeutique chère à Socrate).

4.2 “Cow or pig ?” De l’importance de savoir qui parle et à qui on s’adresse

Laissons un moment de côté les bibliothèques et venons-en à une question qui m’a été posée en 1997.

Mon terrain de recherche à Belfast était une école primaire où je faisais un travail sur le folklore intercommunautaire dans les cours de récréation. Je vous pose la question maintenant (imitant l’accent de Belfast)

« Cow or pig ? »

Qu’est-ce que ça veut dire ? Comment le savez-vous ?

Cette question a été posée à propos de mon mari arrivé quatre mois après moi sur le terrain – les enfants ont présumé que je le savais déjà ce que ça voulait dire et que lui avait besoin de l’apprendre rapidement.

Poser cette question est de fait une manière d’enseigner : comprendre une telle question impose de connaître quelques éléments de contexte. Vous devez savoir deux ou trois choses sur l’Irlande du Nord, ses divisions, de manière à pouvoir deviner que le P de Pig correspond à “Protestants” et le C de Cow à “Catholiques”. Pour répondre à la question, il vaut mieux savoir qui vous la pose : est-il préférable de dire la vérité ou de rester discret ? Pouvez-vous savoir a priori qui vous pose la question pour chercher à lui donner la « bonne » réponse ?

Pourquoi les enfants voulaient-ils savoir ça ? Parce qu’ils vivent dans une société clivée où l’identité et la loyauté ont de l’importance. Les enfants s’enseignent les uns aux autres, à travers cette question, quel genre de choses ils doivent demander et aussi ce qu’ils ont besoin de savoir avant même de commencer à poser d’autres questions à quelqu’un.

La morale de cette histoire est que vous avez besoin de tâter un peu votre terrain et d’apprendre à le connaître avant même de commencer à poser de « bonnes » questions, de celles qui vont vous mener quelque part.

4.3 Une “ignorance vorace”

De telles questions s’inscrivent dans une perspective anthropologique. Cette perspective anthropologique s’ouvre devant soi lorsqu’on renonce à ce que l’on croit savoir, et lorsqu’on abandonne toute croyance, pour adopter une posture, selon le mot de Jesse Stommel, « d’ignorance vorace ».

Cette posture implique que nous n’avons aucune réponse, pas plus a priori qu’a posteriori. Nous finissons souvent par avoir encore plus de questions qu’au début. C’est une forme de super-pouvoir qui exige un grand lâcher prise : regarder le monde avec des yeux d’anthropologue implique de se positionner d’emblée comme la personne qui en sait le moins sur ce qui se passe. C’est souvent difficile pour des professionnels expérimentés et nous voulons partager cette expertise d’anthropologue avec vous pour que vous puissiez faire les choses bien.

Penchons-nous un instant sur la place des bibliothèques universitaires dans l’enseignement supérieur et sur ceux qui écoutent vraiment ce qu’elles ont à dire. Tous ceux qui ont déjà assisté à des journées d’études ou à des congrès professionnels savent que les bibliothécaires parlent souvent entre elles.eux et peinent à élargir leur audience.

Faire entendre notre voix dans l’enseignement supérieur auprès de gens extérieurs aux bibliothèques qui veulent bien nous écouter dépend pour bonne part de notre capacité à poser des questions intéressantes. Poser de bonnes questions est nettement plus utile pour être entendu que d’essayer d’expliquer aux gens ce qu’ils doivent faire. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas proposer de réponses à certaines questions, mais la plupart des solutions que nous proposerons sont en fait des problèmes à résoudre.

C’est notre capacité à identifier de manière fiable les « vrais » problèmes sans sauter aux solutions toutes faites qui peut être vraiment utile. Quand les gens pensent que quelque chose cloche, leur perception de ce qui ne va pas et de pourquoi ça ne va pas peut être lacunaire ou à côté de la plaque. Même lorsque certaines de nos réponses ne consistent qu’à mieux poser les problèmes, ça vaut vraiment la peine de nous écouter.

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4.4 Creuser pour en arriver aux questions fondamentales

Il ne s’agit donc pas seulement de parler ici de pédagogie du questionnement, mais presque d’une ontologie des questionnements : de questions imbriquées dans d’autres questions, de choses dont nous ignorons tout, dépendant d’autres choses dont nous n’avons pas conscience.

Des questions comme :

  • Que veulent dire les gens lorsqu’ils parlent de quelque chose d’intuitif ? D’intuitif pour qui ? De quoi au juste est faite l’intuition ? Qui définit ce que c’est ? Que ressent exactement quelqu’un qui trouve quelque chose “intuitif” ?
  • Que veut dire “étudier” ? Est-ce la même chose qu’”apprendre” ? Qui est responsable de ça ? Est-ce une question pertinente ?
  • Quelles sont les structures de pouvoir implicites que nous pouvons faire apparaître en documentant les actions et réactions des étudiants, du corps enseignant et des personnels administratifs dans les universités ? Qu’est-ce qui est perçu ? qu’est-ce qui est visible ?
  • Que pouvons-nous voir sans effort particulier ? Qu’est-ce qui est masqué et exige plus de travail pour apparaître au grand jour ?

Vous devez décider quand il faut arrêter de poser des questions et essayer de trouver des réponses (et vous sentir à l’aise même si cela se termine avec encore d’autres questions).

Vous devez être en mesure de vous arrêter de poser des questions, même temporairement et aussi avoir conscience que ce moment où vous arrêterez de le faire sera toujours un peu arbitraire.

Et pour que cela soit vraiment utile vous devez vous imprégner suffisamment de votre sujet pour interpréter le sens des questions et les mettre en œuvre efficacement. Vous devez savoir suffisamment de choses pour ne pas poser des questions d’un point de vue complètement naïf et ignorant. Vous devez rester vigilant, observer ce qui se passe. Vous devez poser des questions à plein de personnes différentes, et interpréter ce qu’elles disent, embrasser les paradoxes, et replacer tout ça dans le contexte de tout ce que vous avez déjà vu et entendu.

Je sais que poser sans cesse des questions est agaçant, mais dois-je cesser de le faire pour autant ? Etre agaçant peut aussi avoir ses avantages. Agacer, faire vaciller les certitudes des gens, c’est en partie ça mon boulot. C’est une partie non négligeable de l’intérêt de s’engager dans une telle démarche.

Renverser les perspectives. Stimuler. Questionner. Observer n’est pas la même chose que comprendre ce qui se joue.

Des réponses ne sont pas pour autant des solutions.

4.5 Faire émerger des solutions n’est pas trouver des réponses

Le mieux dans tout ça, est que nous ce n’est pas à nous d’apporter des solutions à toutes les questions que nous aurons soulevées.

Une fois que les gens sont à l’écoute, nous pouvons les aider à s’investir par eux-mêmes comme acteurs d’une solution ou même de plusieurs solutions. Nous n’avons plus, dans une telle démarche, à subir des solutions qui seraient imposées du dehors. Nous pouvons trouver en équipe nos propres solutions, en collaborant avec nos collègues de l’enseignement supérieur.

L’anthropologie, n’en déplaise à Indiana Jones, est un sport d’équipe lorsqu’elle est bien mise en œuvre. Particulièrement lorsqu’il s’agit d’un travail de terrain concret. L’ethnographie en bibliothèques, et l’UX en général peuvent être considérées comme de l’ethnographie multi-sites : plusieurs lieux, des systèmes cousins, des problèmes liés les uns aux autres, des phénomènes culturels apparentés qui traversent tout l’enseignement supérieur voire toute la société dès lors qu’elle fait une place à des universités et leurs bibliothèques.

Je veux insister sur l’importance de partager, de mettre en commun, de ne pas nous imaginer comme des flocons de neige tous différents. Soyons conscients du risque de nous enfermer dans notre silo qui nous priverait d’occasion de réfléchir, discuter, trouver des solutions tous ensemble. Par exemple, lorsque certains parlent des bibliothèques comme d’un lieu et d’autres comme un ensemble de services, il y a d’abord besoin de redéfinir les choses, de trouver un terrain commun de manière à ce qu’une conversation puisse avoir lieu.

L’UX, les pratiques ethnographiques, la vision anthropologique pourraient n’être que la première étape d’un programme politique beaucoup plus large pour les bibliothèques et l’enseignement supérieur : concevoir des systèmes et des espaces utiles, intuitifs et faciles à utiliser est très important si nous prenons au sérieux la mission qui est la nôtre d’ouvrir un large accès à l’enseignement supérieur. Comprendre ce qui rend quelque chose intuitif ou facile à utiliser exige une compréhension plus profonde, et peut ouvrir des pistes allant au-delà de la conception de service et qui touchent à l’organisation même, à sa culture et à ses processus.

Faire de l’ethnographie, embrasser une vision du monde anthropologique peut nous aider à combattre des programmes politiques destructeurs pour un projet éducatif – et à rester profondément ancré du côté de la vraie vie, des vrais comportements de nos étudiants en nous gardant des périls des idéologies de tous poils.

4.6 Raconter des histoires

Les personnes qui viennent dans nos bibliothèques et universités ne se résument pas à une liste de diplômes ou de certifications, encore moins aux recettes qu’elles rapportent, et méritent d’être connus au-delà des petites cases qu’elles remplissent pour valider leurs QCM. Ce sont ces gens-là que nous écoutons et que nous voyons lorsque nous faisons de la recherche qualitative. Ce sont leurs histoires qui parleront aux décideurs.

Nous n’avons pas à suivre aveuglément les décisions politiques. Nous n’avons pas besoin de choisir tel ou tel gabarit de site web. Nous n’avons pas à croire sur parole celles et ceux qui nous disent que les jeunes ne lisent plus, qu’ils ne communiquent plus que par SMS ou qu’ils ont perdu la capacité de penser de façon critique.

Nous pouvons riposter et mettre en évidence la multiplication des différents types de lecture, montrer tous les endroits différents où une conversation académique peut naître et prospérer. Il est de notre responsabilité de montrer l’exemple et d’enseigner la pensée critique, sans présumer pour autant qu’elle surgit par génération spontanée dès qu’un.e étudiant.e arrive sur le campus. Nous pouvons tirer parti de notre perception profonde des priorités et de ce qui fait sens dans la vie de chacune et chacun pour présenter des argumentaires efficaces et pour définir notre propre stratégie en bibliothèque.

Pour raconter les histoires que nous voyons tout autour de nous.
Pour écrire nos propres histoires.

Merci. Merci.

(d’avoir écouté).

(d’avoir lu).

(à Donna Lanclos de nous avoir laissé la liberté d’adapter son propos, à Maud Puaud pour la mise en image des idées clés, et à la https://www.biodiversitylibrary.org qui m’ont permis de retrouver l’hydre de Trembley citée par Wikipedia)…

(à Cécile Touitou de m’avoir fait redécouvrir, à l’occasion de la publication de ce billet, le livre blanc Qu’est-ce qui fait la valeur des bibliothèques, publié en février 2016 : https://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/notices/65997-qu-est-ce-qui-fait-la-valeur-des-bibliotheques-livre-blanc)